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OEUYRES
COMPLÈTES
DE VOLTAIRE.
TOME XXII.
DE L'IMPRIMERIE DE P. DIDOT, L'AINE,
CHEVALIER DE l'oRDBE ROYAL DE SAIKT-MICHEL ,
IMPR13IEUR DU ROI.
OEUVRES
COMPLÈTES
DE VOLTAIRE
HISTOIRE DE CHARLES XII.
PARIS
CHEZ E. A. LEQUIEN, LIBRAIRE,
RUE DES KOYERS, N" 45.
M DCCG XX.
DISCOURS
SUR
L'HISTOIRE DE CHARLES XII,
QUI ÉTAIT AU-DEVANT DE LA PREMIÈRE ÉDITION.
Il y a bien peu de souverains dont on dût écrire
une histoire particulière. En vain la malignité ou la
flatterie s'est exercée sur presque tous les princes : il
n'y en a qu'un très petit nombre dont la mémoire
se conserve; et ce nombre serait encore plus petit si
l'on ne se souvenait que de ceux qui ont été justes.
Les princes qui ont le plus de droit à l'immortalité
sont ceux qui ont fait quelque bien aux hommes. Ainsi,
tant que la France subsistera , on s'y souviendra de la
tendresse que Louis XII avait pour son peuple; on
excusera les grandes fautes de François F' en faveur
des arts et des sciences dont il a été le père ; on bénira
la mémoire de Henri IV, qui conquit son héritage à
force de vaincre et de pardonner ; on louera la magni-
ficence de Louis XIV, qui a protégé les arts , que Fran-
çois F' avait fait naître.
Par une raison contraire , on garde le souvenir des
mauvais princes , comme on se souvient des inonda-
tions, des incendies , et des pestes.
CHARLES XII
2 DISCOURS SUR L HISTOIRE
Entre les tyrans et les bons rois sont les conqué-
rants, mais plus approchants des premiers : ceux-ci
ont une réputation éclatante ; on est avide de connaî-
tre les moindres particularités de leur vie. Telle est la
misérable faiblesse des hommes , qu'ils regardent
avec admiration ceux qui ont fait du mal d'une ma-
nière brillante , et qu'ils parleront souvent plus volon-
tiers du destructeur d'un empire que de celui qui l'a
fondé.
Pour tous les autres princes , qui n'ont été illustres
ni en paix , ni en guerre , et qui n'ont été connus ni par
de grands vices , ni par de grandes vertus , comme
leur vie ne fournit aucun exemple ni à imiter , ni à
fuir, elle n'est pas digne qu'on s'en souvienne. De tant
d'empereurs de Rome , d'Allemagne , de Moscovie, de
tant de sultans , de califes , de papes , de rois , com-
bien y en a-t-il dont le nom ne mérite de se trouver
ailleurs que dans les tables chronologiques , où ils ne
sont que pour servir d'époques?
Il y a un vulgaire parmi les princes comme parmi
les autres hommes ; cependant la fureur d'écrire est
venue au point , qu'à peine un souverain cesse de
vivre, que le public est inondé de volumes sous le
nom de mémoires , d'histoire de sa vie , d'anecdotes
de sa cour. Par là les livres se multiplient de telle sorte,
qu'un homme qui vivrait cent ans , et qui les emploie-
rait à lire , n'aurait pas le temps de parcourir ce qui
s'est imprimé sur l'histoire seule, depuis deux siècles,
en Europe.
DE CHARLES XII. 3
Cette démangeaison de transmettre à la postérité
des détails inutiles , et d'arrêter les yeux des siècles à
venir sur des événements communs, vient d'une fai-
blesse très ordinaire à ceux qui ont vécu dans quel-
que cour, et qui ont eu le malheur d'avoir quelque
part aux affaires publiques. Ils regardent la cour où
ils ont vécu comme la plus belle qui ait jamais été ; le
roi qu'ils ont vu , comme le plus grand monarque ; les
affaires dont ils se sont mêlés , comme ce qui a ja-
mais été de plus important dans le monde. Ils s'ima-
ginent que la postérité verra tout cela avec les mêmes
yeux.
Qu'un prince entreprenne une guerre , que sa cour
soit troublée d'intrigues , qu'il achète l'amitié d'un de
ses voisins , et qu'il vende la sienne à un autre ; qu'il
fasse enfin la paix avec ses ennemis après quelques
victoires et quelques défaites ; ses sujets , échauffés
par la vivacité de ces événements présents , pensent
être dans l'époque la plus singulière depuis la créa-
tion. Qu'arrive-t-il ? ce prince meurt ; on prend après
lui des mesures toutes différentes ; on oublie , et les
intrigues de sa cour , et ses maîtresses , et ses mi-
nistres , et ses généraux , et ses guerres , et lui-même.
Depuis le temps que les princes chrétiens tâchent
de se tromper les uns les autres , et font des guerres
et des alliances , on a signé des milliers de traités , et
donné autant de batailles ; les belles ou infâmes actions
sont innombrables. Quand toute cette foule d'événe-
ments et de détails se présente devant la postérité ,
4 DISCOURS SUR l'histoire
ils sont presque tous anéantis les uns par les autres ;
les seuls qui restent sont ceux qui ont produit de
grandes révolutions , ou ceux qui , ayant été décrits
par quelque écrivain excellent , se sauvent de la foule ,
comme des portraits d'hommes obscurs peints par de
grands maîtres.
On se serait donc bien donné de garde d'ajouter
cette histoire particulière de Charles XII , roi de Suéde ,
à la multitude des livres dont le public est accablé, si
ce prince et son rival , Pierre Alexiowitz , beaucoup
plus grand homme que lui , n'avaient été , du consen-
tement de toute la terre, les personnages les plus sin-
guliers qui eussent paru depuis plus de vingt siècles.
Mais on n'a pas été déterminé seulement à donner
cette vie par la petite satisfaction d'écrire des faits ex-
traordinaires ; on a pensé que cette lecture pourrait
être utile à quelques princes , si ce livre leur tombe
par hasard entre les mains. Certainement il n'y a point
de souverain qui , en lisant la vie de Charles XII ,
ne doive être guéri de la folie des conquêtes. Car, où
est le souverain qui pût dire : J'ai plus de courage et
de vertus , une ame plus forte , un corps plus robuste;
j'entends mieux la guerre , j'ai de meilleures troupes
que Charles XII ? Que si , avec tous ces avantages , et
après tant de victoires , ce roi a été si malheureux ,
que devraient espérer les autres princes qui auraient
la même ambition , avec moins de talents et de res-
sources ?
On a composé cette histoire sur des récits de per-
DE CHARLES XII. 5
sonnes connues , qui ont passé plusieurs années au-
près de Charles XII et de Pierre-le-Grand , empereur
de ]Moscovie , et qui , s'étant retirées dans un pays
libre , long-temps après la mort de ces princes , n'a-
vaient aucun intérêt de déguiser la vérité. M. Fabrice ,
qui a vécu sept années dans la familiarité de Char-
les XII ; M. de Fierville, envoyé de France ; M. de Ville-
longue , colonel au service de Suéde \ IM. Poniatov^ ski
même , ont fourni les mémoires.
On n'a pas avancé un seul fait sur lequel on n'ait
consulté des témoins oculaires et irréprochables. C'est
pourquoi on trouvera cette histoire fort différente des
gazettes qui ont paru jusqu'ici sous le nom de la Vie
de Charles XII. Si l'on a omis plusieurs petits combats
donnés entre les officiers suédois et moscovites , c'est
qu'on n'a point prétendu écrire l'histoire de ces offi-
ciers , mais seulement celle du roi de Suède ; même ,
parmi les événements de sa vie , on n'a choisi que les
plus intéressants. On est persuadé que l'histoire d'un
prince n'est pas tout ce qu'il a fait , mais ce qu'il a fait
de digne d'être transmis à la postérité.
On est obligé d'avertir que plusieurs choses , qui
étaient vraies lorsqu'on écrivit cette histoire (en 1728),
cessent déjà de l'être aujourd'hui (en 1739). Le com-
merce commence , par exemple , à être moins négligé
en Suéde. L'infanterie polonaise est mieux discipli-
née , et a des habits d'ordonnance qu'elle n'avait pas
alors. Il faut toujours , lorsqu'on lit une histoire, son-
ger au temps où l'auteur a écrit. I hi homme qui ne
6 DISCOURS SUR l'histoire DE CHARLES Xîl.
lirait que le cardinal de Retz prendrait les Français
pour des forcenés qui ne respirent que la guerre ci-
vile , la faction , et la folie. Celui qui ne lirait que l'his-
toire des belles années de Louis XIV dirait : Les Fran-
çais sont nés pour obéir, pour vaincre, et pour culti-
ver les arts. Un autre qui verrait les mémoires des
premières années de Louis XV ne remarquerait dans
notre nation que de la mollesse , une avidité extrême
de s'enrichir, et trop d'indifférence pour tout le reste.
Les Espagnols d'aujourd'hui ne sont plus les Espa-
gnols de Charles -Quint, et peuvent l'être dans quel-
ques années. Les Anglais ne ressemblent pas plus aux
fanatiques de Cromwell que les moines et les monsi-
gnori dont Rome est peuplée ne ressemblent aux Sci-
pions. Je ne sais si les Suédois pourraient avoir tout
d'un coup des troupes aussi formidables que celles de
Charles XIL On dit d'un homme. Il était brave un tel
jour ; il faudrait dire , en parlant d'une nation , Elle
paraissait telle sous un tel gouvernement, et en telle
année.
Si quelque prince et quelque ministre trouvaient
dans cet ouvrage des vérités désagréables , qu'ils se
souviennent qu'étant hommes publics , ils doivent
compte au public de leurs actions ; que c'est à ce prix
qu'ils achètent leur grandeur ; que l'histoire est un té-
moin et non un flatteur ; et que le seul moyen d'obliger
les hommes à dire du bien de nous , c'est d'en faille.
^ %/■»/«- V»/%. X.-WV »/^ -V/*/». ^
LETTRE
A M. LE MARÉCHAL DE SGIIULLEMBOURG,
GÉNÉRAL DES VÉNITIENS.
A La Haye, le i5 septeiiil)ie 1740-
Monsieur,
J'ai reçu par un courrier de M. Tambassadeur de France
le journal de vos campagnes de lyoS et 1704, dont votre
excellence a bien voulu m'honorer. Je dirai de vous comme
de César: Eoclem animo scripsit quo bellavit. Vous devez vous
attendre, monsieur, qu'un tel bienfait me rendra très in-
téressé , et attirera de nouvelles demandes. Je vous supplie
de me communiquer tout ce qui pourra m'instruire sur les
autres événements de la guerre de Charles XII. J'ai l'hon-
neur de vous envoyer le journal des campagnes de ce roi ,
digne de vous avoir combattu. Ce journal va jusqu'à la
bataille de Pultava inclusivement; il est d'un officier sué-
dois , nommé M. Adlerfeld : l'auteur me paraît très instruit
et aussi exact qu'on peut l'être ; ce n'est pas une histoire ,
il s'en faut beaucoup ; mais ce sont d'excellents matériaux
pour en composer une, et je compte bien réformer la mienne
en beaucoup de choses sur les mémoires de cet officier.
Je vous avoue d'ailleurs , monsieur , que j'ai vu avec
plaisir dans ces mémoires beaucoup de particularités qui
s'accordent avec les instructions sur lesquelles j'avais tra-
vaillé. Moi qui doute de tout, et surtout des anecdotes, je
commençais à me condamner moi-même sur beaucoup de
faits que j'avais avancés : par exemple , je n'osais plus croire
8 LETTRE A M. DE SCHULLEMBOURG.
que M. de Guiscard , ambassadeur de France, eût été' dans
le vaisseau de Charles XII à l'expédition de Copenhafjue ;
je commençais à me repentir d'avoir dit que le cardinal
primat, qui servit tant à la déposition du roi Auguste,
s'opposa en secret à l'élection du roi Stanislas ; j'étais pres-
que honteux d'avoir avancé que le duc de Marlborough
s'adressa d'abord au baron de Goërtz avant de voir le comte
Piper, lorsqu'il alla conférer avec le roi Charles XII. Le
sieur de La Motraye m'avait repris sur tous ces faits avec
une confiance qui me persuadait qu'il avait raison; cepen-
dant ils sont tous confirmés par les Mémoires de M. Adler-
feld.
J'y trouve aussi que le roi de Suède mangea quelquefois,
comme je l'avais dit, avec le roi Auguste qu'il avait détrôné,
et qu'il lui donna la droite. J'y trouve que le roi Auguste
et le roi Stanislas se rencontrèrent à sa cour et se saluèrent
sans se parler. La visite extraordinaire que Charles XII
rendit à Auguste à Dresde , en quittant ses états , n'y est
pas omise. Le bon mot même du baron de Stralheimy est
cité mot pour mot , comme je l'avais rapporté.
Voici enfin comme on parle dans la préface du livre de
M. Adlerfeld :
« Quant au sieur de La Motraye , qui s'est ingéré de cri-
ci tiquer M. de Voltaire, la lecture de ces mémoires ne ser-
ii vira qu'à le confondre , et à lui faire remarquer ses propres
« erreurs , qui sont en bien plus grand nombre que celles
« qu'il attribue à son adversaire. »
Il est vrai, monsieur, que je vois évidemment par ce
journal que j'ai été trompé sur les détails de plusieurs évé-
nements militaires. J'avais, à la vérité, accusé juste le
nombre des troupes suédoises et moscovites à la célèbre
bataille de Narva; mais dans beaucoup d'autres occasions
j'ai été dans l'erreur. Le temps , comme vous savez , est le
père de la vérité ; je ne sais même si on peut jamais espérer
de la savoir entièrement. Vous verrez que dans certains
LETTRE A M. DE SCHULLEMEOURG. 9
points M. Adlerfeld n'est point d'accord avec vous, mon-
sieur, au sujet de votre admirable passage de l'Oder; mais
j'en croirai plus le général allemand, qui a dû tout savoir,
que ToiTicier suédois qui n'en a pu savoir qu'une partie.
Je réformerai mon histoire sur les mémoires de votre
excellence et sur ceux de cet officier. J'attends encore un
extrait de l'histoire suédoise de Charles XII , écrite par
M. Norberg, chapelain de ce monarque.
J'ai peur, à la vérité, que le chapelain n'ait quelquefois
vu les choses avec d'autres yeux que les ministres qui m'ont
fourni mes matériaux. J'estimerai son zèle pour son maître;
mais moi qui n'ai été chapelain ni du roi ni du czar ;
moi qui n'ai songé qu'à dire vrai , j'avouerai toujours que
lopiniâtreté de Charles XII à Bender, son obstination à
rester dix mois au lit, et beaucoup de ses démarches après
la.malheureuse bataille de Pultava, me paraissent des aven-
tures plus extraordinaires qu'héroïques.
Si l'on peut rendre l'histoire utile, c'est, ce me semble,
en fesant remarquer le bien et le mal que les rois ont fait
aux hommes. Je crois, par exemple, que si Charles XII,
après avoir vaincu le Danemarck, battu les Moscovites,
détrôné son ennemi Auguste , affermi le nouveau roi de
Pologne, avait accordé la paix au czar qui la lui deman-
dait ; s'il était retourné chez lui vainqueur et pacificateur
du Nord ; s'il s'était appliqué à faire fleurir les arts et le
commerce dans sa patrie , il aurait été alors véritablement
un grand homme ; au lieu qu'il n'a été qu'un grand guer-
rier, vaincu à la fin par un prince qu'il n'estimait pas. II.
eût été à souhaiter, pour le bonheur des hommes, que
Pierre - le - Grand eût été quelquefois moins cruel , et
Charles XII moins opiniâtre.
Je préfère infiniment à l'un et à Tautre un prince qui
regarde l'humanité comme la première des vertus , qui ne
se prépare à la guerre que par nécessité, qui aime la paix
parcequ'il aime les hommes, qui encourage tous les arts,
lO LETTRE A M. DE SCHULLEMBOURG.
et qui veut être, en un mot, un sa^^e sur le trône : voilà
mon héros , monsieur. Ne croyez pas que ce soit un être
de raison; ce héros existe peut-être dans la personne d'un
jeune roi * dont la réputation viendra bientôt jusqu'à
vous ; vous verrez si elle me démentira ; il mérite des gé-
néraux tels que vous. C'est de tels rois qu'il est ajjréable
d'écrire l'histoire : car alors on écrit celle du bonheur des
hommes.
Mais si vous examinez le fond du journal de M. Adler-
feld, qu'ytrouverez-vous autre chose, sinon: lundi 3 avril
il y a eu tant de milliers d'hommes égorgés dans un tel
champ : le mardi, des villages entiers furent réduits en
cendres, et les femmes furent consumées par les flammes
avec les enfants qu'elles tenaient dans leurs bras : le jeudi
on écrasa de mille bombes les maisons d'une ville libre
€t innocente , qui n'avait pas payé comptant cent mille
écus à un vainqueur étranger qui passait auprès de ses
murailles : le vendredi quinze ou seize cents prisonniers
périrent de froid et de faim. Voilà à peu près le sujet de
quatre volumes.
N'avez-vous pas fait réflexion souvent, monsieur le ma-
réchal, que votre illustre métier est encore plus affreux
que nécessaire? Je vois que M. Adlerfeld déguise quelque-
fois des cruautés, qui en effet devraient être oubliées, pour
n'être jamais imitées. On m'a assuré , par exemple , qu'à la
bataille de Frauenstadt, le maréchal Renschild fit massa-
crer de sang froid douze ou quinze cents Moscovites qui
demandaient la vie à genoux six heures après la bataille ;
il prétend qu'il n'y en eut que six cents, encore ne furent-
ils tués qu'immédiatement après l'action. Vous devez le
savoir, monsieur ; vous aviez fait les dispositions admirées
des Suédois même à cette journée malheureuse : avez donc
la bonté de me dire la vérité , que j'aime autant que votre
gloire.
Frédéric-le-Grand.
LETTRE A M. DE SCHULLEMBOURG. l l
J'attends avec une extrême impatience le reste des in-
structions dont vous voudrez bien m'honorer : permettez-
moi de vous demander ce que vous pensez de la marche
de Charles XII en Ukraine, de sa retraite en Turquie, de
la mort de Patkul. Vous pouvez dicter à un secrétaire bien
des choses, qui serviront à faire connaître des vérités dont
le public vous aura obligation. C'est à vous, monsieur, à
lui donner des instructions en récompense de l'admiration
qu'il a pour vous.
Je suis avec les sentiments de la plus respectueuse estime ,
et avec des vœux sincères pour la conservation d'une vie
que vous avez si souvent prodiguée ,
Monsieur,
DE VOTRE EXCELLENCE,
Le très hurnble et très obe'issant
serviteur,
V.
« En'finissant ma lettre , j'apprends qu'on imprime à La
« Haye la traduction française de Y Histoire de Charles XII,
« écrite en suédois par M. Norberg : ce sera pour moi une
« nouvelle palette* dans laquelle je tremperai les pinceaux
« dont il me faudra repeindre mon tableau. »
* La palette n'a pu servir. On sait que XHistoire de Charles XII par Nor-
lierg n'est, jusqu'en 1709, qu'un amas indigeste de faits mal rapportés, et,
depuis 1709, qu'ime copie de l'histoire composée par M. de Voltaire.
LETTRE
A M. NORBERG,
GU VI'ELAIX ttU ROI DE SUEDE , CHARLES XII , ET AUTECR DUSE HISTOIRE
DE CE MONARQUE.
1744.
Souffrez, monsieur, qu'ayant entrepris la tâche de lire
ce qu'on a déjà publié de a otre Histoire de Charles XII , on
vous adresse quelques justes plaintes, et sur la manière
dont vous traitez cette histoire, et sur cella dont vous en
usez dans votre préface avec ceux qui l'ont traitée avant
vous.
Nous aimons la vérité; mais l'ancien proverbe tontes vé-
rités ne sont pas bonnes à dire, regarde surtout les vérités
inutiles, Dai(jnez vous souvenir de ce passage de la préface
de l'histoire de M. de Voltaire. (( L'histoire d'un prince,
c( dit-il, n'est pas tout ce qu'il a fait, mais seulement ce
a qu'il a fait de digne d'être transmis à la postérité. »
11 y a peut-être des lecteurs c|ui aimeront à voir le ca-
téchisme qu'on enseignait à Charles XII, et qui appren-
dront avec plaisir qu'en 1693 le docteur Pierre Rudbeckius
donna le bonnet de docteur au maitre-ès-arts Aquinus, à
Samuel Virenius, à Ennegius, à Herlandus, à Stuckius, et
autres personnages très estimables sans doute, mais qui
ont eu peu de part aux batailles de votre héros, à ses triom-
phes , et à ses défaites.
C'est peut-être une chose importante pour l'Europe
qu'on sache que la chapelle du château de Stockholm, qui
fut brûlée il y a cinquante ans, était dans la nouvelle aile
du côté du nord , et qu'il y avait deux tableaux de l'inten-
LETTRE A M. ISORP.EUG. i3
dant Kloker, qui sont à présent h l'église de Saint-Nicolas;
que les sièges étaient couverts de bleu les jours de sermon;
qu'ils étaient les uns de cliéne et les autres de noyer; et
qu'au lieu de lustres, il y avait de petits chandeliers plats,
qui ne laissaient pas de faire un fort bel effet; qu'on y
voyait quatre figures de plâtre, et que le carreau était blanc
et noir.
Nous voulons croire encore qu'il est d'une extrême con-
séquence d'être instruit à fond qu'il n'y avait point dor
faux dans le dais qui servit au couronnement de Char-
les Xll; de savoir quelle était la largeur du baldaquin; si
c'était de drap rouge ou de drap bleu que l'église était ten-
due , et de quelle hauteur étaient les bancs. Tout cela peut
avoir son mérite pour ceux qui veulent s'instruire des in-
térêts des princes.
Vous nous dites, après le détail de toutes ces grandes
choses, à quelle heure Charles XII fut couronné; mais
vous ne dites point pourquoi il le fut avant l'âge prescrit
par la loi; pourquoi on ôta la régence à la reine-mère;
comment le fameux Piper eut la confiance du roi; quelles
étaient alors les forces de la Suède; quel nombre de ci-
toyens elle avait; quels étaient ses alliés, son gouverne-
ment, ses défauts, et ses ressources.
Vous nous avez donné une partie du journal militaire
de M. Adlerfeld ; mais, monsieur, un journal n'est pas
plus une histoire que des matériaux ne sont une maison.
Souffrez qu'on vous dise que l'histoire ne consiste point
à détailler de petits faits, à produire des manifestes, des
répliques, des dupliques. Ce n'est point ainsi que Quinte-
Curce a composé l'histoire d'Alexandre; ce n'est point ainsi
que Tite Live et Tacite ont écrit l'histoire romaine. Il y a
mille journalistes; à peine avons-nous deux ou trois histo-
riens modernes. Nous souhaiterions que tous ceux qui
broient les couleurs les donnassent à quelque peintre pour
en faire un tableau.
l4 LETTRE A M. NORBERG.
Vous n'ignorez pas que M. de Voltaire avait publié cette
déclaration que votre traducteur rapporte.
« J'aime la vérité , et je n'ai d'autre but et d'autre intérêt
il que de la connaître. Les endroits de mon Histoire de
« Charles XII où je me serai trompé seront changés. 11 est
«très naturel que M. Norberg, Suédois, et témoin ocu-
« laire, ait été mieux instruit que moi étranger. Je me ré-
« formerai sur ses mémoires ; j'aurai le plaisir de me cor-
« riger. »
Voilà, monsieur, avec quelle politesse M. de Voltaire
parlait de vous, et avec quelle déférence il attendait votre
ouvrage; quoiqu'il eût des mémoires sur le sien des mains
de beaucoup d'ambassadeurs avec lesquels il parait que
vous n'avez pas eu grand commerce, et même de la part
de plus d'une tête couronnée.
Vous avez répondu, monsieur, à cette politesse fran-
çaise, d'une manière qui paraît dans un goût un peu go-
thique.
Vous dites dans votre préface que l'histoire donnée par
M. de Voltaire ne vaut pas la peine d'être traduite, quoi-
qu'elle l'ait été dans presque toutes les langues de l'Eu-
rope, et qu'on ait fait à Londres huit éditions de la traduc-
tion anglaise. Vous ajoutez ensuite très poliment qu'un
Puffendorf le traiterait, comme Varillas, d'arclii-menteur.
Pour donner des preuves de cette supposition si flat-
teuse, vous ne manquez pas de mettre dans les marges de
votre livre toutes les fautes capitales où il est tombé.
Vous marquez expressément que le major-général Stuard
ne reçut point une petite blessure à l'épaule, comme l'a-
vance témérairement l'auteur français, d'après un auteur
allemand, mais, dites-vous, une contusion un peu forte.
Vous ne pouvez nier que M. de Voltaire n'ait fidèlement
rapporté la bataille de Narva, laquelle produit chez lui
au moins une description intéressante; vous devez savoir
qu'il a été le seul écrivain qui ait osé affirmer que Char-
LETTRE A M. NORBERG. i5
les XII donna cette bataille de Narva avec huit mille
hommes seulement. Tous les autres historiens lui en don-
naient vingt mille; ils disaient ce qui était vraisemblable,
et M. de Voltaire a dit le premier la vérité dans cet ar-
ticle important. Cependant vous l'appelez arclii-menteur,
parcequ'il fait porter au général Liewen un habit rouge
galonné au siège de Thorn; et vous relevez cette erreur
énorme, en assurant positivement que le galon n'était pas
sur un fond rouge.
Mais, monsieur, vous qui prodiguez sur des choses si
graves le beau nom à^arclii-menteur, non seulement à un
homme très amateur de la vérité, mais à tous les autres
historiens qui ont écrit l'histoire de Charles XII, quel nom
voudriez-vous qu'on vous donnât, après la lettre que vous
rapportez du grand seigneur à ce monarque? Voici le com-
mencement de cette lettre.
« Nous sultan bassa, au roi Charles XII, par la grâce de
« Dieu, roi de Suède et des Goths, salut, etc. »
Vous qui avez été chez les Turcs, et qui semblez avoir
appris d'eux à ne pas ménager les termes, comment pou-
vez-vous ignorer leur style? Quel empereur turc s'est ja-
mais intitulé su'uan bassa? quelle lettre du divan a jamais
ainsi commencé? quel prince a jamais écrit qu'il enverra
des ambassadeurs plénipotentiaires à la première occasion
pour s'informer des circonstances d'une bataille? Quelle
lettre du grand seigneur a jamais fini par ces expressions,
à ta garde de Dieu? Enfin, où avez-vous jamais vu une dé-
pêche de Constantinople, datée de l'année de la création,
et non pas de l'année de l'hégire? L'iman de l'auguste sul-
tan, qui écrira l'histoire de ce grand empereur et de ses
sublimes visirs, pourra bien vous dire de grosses injures,
si la politesse turque le permet.
Vous sied-il bien, après la production d'une pièce pa-
reille, qui ferait tant de peine à ce M. le baron de Puffen-
dorf, de crier au mensonge sur un habit rouge?
l6 LETTRE A M. NOllBERG.
Êtes-vous bien d'ailleurs un zélé partisan de la vérité,
quand vous supprimez les duretés exercées par la chambre
des liquidations sous Charles XI? quand vous feignez
d'oublier, en parlant de Patkul, qu'il avait défendu les
droits des Livoniens qui l'en avaient chargé, de ces mêmes
Livoniens qui respirent aujourd'hui sous la douce auto-
rité de l'illustre Sémiramis du Nord? Ce n'est pas là seule-
ment trahir la vérité, monsieur; c'est trahir la cause du
genre humain, c'est manquer à votre illustre patrie, en-
nemie de l'oppression.
Cessez donc de prodiguer dans votre compilation des
épithètes vandales et liérules à ceux qui doivent écrire l'his-
toire; cessez de vous autoriser du pédantisme barbare que
vous imputez à ce Puffendorf.
Savez-vous que ce Puffendorf est un auteur quelquefois
aussi incorrect qu'il est en vogue? Savez-vous qu'il est lu
parcequ'il est le seul de son genre qui fût supportable en
son temps? Savez-vous que ceux que vous appelez arclii-
menteiirs auraient à rougir s'ils n'étaient pas mieux in-
struits de l'histoire du monde que votre Puffendorf? Savez-
vous que M. de La Martinière a corrigé plus de mille fautes
dans la dernière édition de son livre?
Ouvrons au hasard ce livre si connu. Je tombe sur l'ar-
ticle des papes. Il dit, en parlant de Jules II, « qu'il avait
« laissé, ainsi qu'Alexandre VI, une réputation honteuse. »
Cependant les Italiens révèrent la mémoire de Jules II; ils
voient en lui un grand homme qui^ après avoir été à la
tête de quatre conclaves, et avoir commandé des armées,
suivit jusqu'au tombeau le magnifique projet de chasser
les barbares d'Italie. Il aima tous les arts; il jeta le fonde-
ment de cette église qui est le plus beau monument de l'u-
nivers; il encourageait la peinture, la sculpture, l'archi-
tecture, tandis qu'il ranimait la valeur éteinte des Ro-
mains. Les Italiens méprisent avec raison la manière ridi-
cule dont la plupart des uUramontains écrivent l'histoue
LETTRE A M. INORBERG ly
des papes. Il faut savoir distinguer le pontife du souverain ;
il faut savoir estimer beaucoup de papes, quoiqu'on soit
né à Stockholm ; il faut se souvenir de ce que disait le
grand Cosme de Médicis, « qu'on ne gouverne point des
« états avec des patenôtres;» il faut enfin n'être d'aucun
pays, et dépouiller tout esprit de parti quand on écrit l'his-
toire.
Je trouve , en rouvrant le livre de Puffendorf , à l'article
de la reine Marie d'Angleterre, fille de Henri VIII, a qu'elle
<i ne put être reconnue pour fille légitime sans l'autorité
u du pape. ') Que de bévues dans ces mots! Elle avait été
reconnue par le parlement; et comment d'ailleurs aurait-
elle eu besoin de Rome pour être légitimée, puisque jamais
Rome n'avait ni dû ni voulu casser le mariage de sa mère?
Je lis l'article de Charles-Quint. J'y vois que dès avant
l'an i5i6 Charles-Quint avait toujours devant les yeux son
nec plus ultra; mais alors il avait quinze ans, et cette de-
vise ne fut faite que long-temps après.
Dirons-nous pour cela que Puffendorf est un archi-men-
teur? non, nous dirons que, dans un ouvrage d'une si
grande étendue, il lui est pardonnable d'avoir erré; et nous
vous prierons, monsieur, d'être plus exact que lui, mieux
instruit que vous n'êtes du style des Turcs, plus poli avec
les Français, et enfin plus équitable et plus éclairé dans le
choix des pièces que vous rapportez.
C'est un malheur inséparable du bien qu'a produit l'im-
primerie, que cette foule de pièces scandaleuses, publiées
à la honte de l'esprit et des mœurs. Partout où il y a une
foule d'écrivains, il y a une foule de libelles; ces misé-
rables ouvrages, nés souvent en France, passent dans le
Nord, ainsi que nos mauvais vins y sont vendus pour du
Bourgogne et du Champagne. On boit les uns, et on lit les
autres, souvent avec aussi peu de goût; mais les hommes
qui ont une vraie connaissance savent rejeter ce que la
France rebute.
CHARLES XII. 2
l8 LETTRE A M. NORBERG.
Vous citez, monsieur, des pièces bien indignes d'être con-
nues du chapelain de Charles XII. Votre traducteur, M. VV al-
Xiioth, a eu IVquite d'avertir, dans ses notes, que ce sont
de ces mauvaises et t('nébreuses satires qu'il n'est pas per-
mis à un honrète homme de citer.
Un historien a bien des devoirs. Permettez-moi de vous
en rappeler ici deux qui sont de quelque considération,
celui de ne point calomnier, et celi.i de ne point ennuyer.
Je peux vous pardonner le premier, parceque votre ou-
vrage sera peu lu; mais je ne puis vous pardonner le se-
cond , parceque j'ai été oblige de vous lire. Je suis d'ail-
leurs, alitant que je peux, votre très humblç et très obéis-
sant serviteur.
AVIS IMPORTANT
SUR
L'HISTOIRE DE CHARLES XII.
On se croit obligé , par respect pour le public et
pour la vérité, de mettre au jour un témoignage irré-
cusable qui apprendra quelle foi on doit ajouter à
V Histoire de Charles XII.
Il n'y a pas long-temps que le roi de Pologne, duc
de Lorraine, se fesait relire cet ouvrage à Commerci;
il fut si frappé de la vérité de tant de faits dont il avait
été le témoin , et si indigné de la hardiesse avec la-
quelle on les a combattus dans quelques libelles et
dans quelques journaux, qu'il voulut fortifier par le
sceau de son témoignage la créance que mérite This-
torien ; et que , ne pouvant écrire lui-même , il or-
donna à un de ses grands officiers de dresser l'acte
suivant*.
« Nous , lieutenant - général des armées du roi ,
« grand maréchal des logis de sa majesté polonaise,
* On est obligé de le faire imprimer; on a pris seulement la liberté
d'épargner aux yeux du lecteur quelques termes trop bonorables :
on sent assez qu'on ne les doit (ju'a l'indulgence et à la bonté, et on
»e réduit uniquement au témoignage donné en faveur de \j. vérité.
20 AVIS LMPORTAIXT.
<i et commandant en Toulois , les deux Barrois , etc. ,
« certifions que sa majesté polonaise, après avoir en-
« tendu la lecture de Y Histoire de Charles XII , écrite
«par M. de Voltaire (dernière édition de Genève),
« après avoir loué le style de cette histoire, et avoir
« admiré ces traits qui caractérisent tous les ou-
« vrages de cet illustre auteur, nous a fait l'honneur
« de nous dire qu il était prêt à donner un certificat à
« M. de Voltaire , pour constater l'exacte vérité des
« faits contenus dans cette histoire. Ce prince a ajouté
« que M. de Voltaire n'a oublié ni déplacé aucun fait,
« aucune circonstance intéressante; que tout est vrai ,
« que tout est en son ordre dans cette histoire ; qu'il
« a parlé sur la Pologne , et sur tous les événements
« qui y sont arrivés , etc. , comme s'il en eût été témoin
« oculaire. Certifions , de plus , que ce prince nous a
« ordonné d'écrire sur-le-champ à M. de Voltaire pour
« lui rendre compte de ce que nous venions d'entendre,
(c et l'assurer de son estime et de son amitié.
« Le vif intérêt que nous prenons à la gloire de
« M. de Voltaire, et celui que tout honnête homme
« doit avoir pour ce qui constate la vérité des faits
« dans les histoires contemporaines, nous a pressé de
« demander au roi de Pologne la permission d'envoyer
« à M. de Voltaire un certificat en forme de tout ce
« que sa majesté nous avait fait l'honneur de nous dire.
« Le roi de Pologne non seulement y a consenti, mais
« même nous a ordonné de l'envoyer avec prière à
« M. de Voltaire d'en faire usage toutes les fois qu'il le
AVIS IMPORTANT. 21
«jugera à propos, soit en le communiquant, soit en
« le fesant imprimer, etc. »
Fait à Commerci, ce ii juillet 1709.
LE COMTE DE TRESSAN.
N. B. Ce certificat a été imprimé dans V Histoire de
Pierre V"^ plusieurs années avant la mort du roi de
Pologne.
AUTRE AVIS.
Le P. Barre de Sainte-Geneviève, auteur d'une His-
toire d'Jllemagney a mis dans différents endroits de
son ouvrage plus de deux cents pages qui se trouvent
dans VBistoiie de Charles AU par M. de Voltaire.
Quelques critiques n'ont pas manqué d'en conclure
que M. de Voltaire était un plagiaire. Il est sûr que
l'un des deux Test; mais les critiques devaient savoir
que M. de Voltaire a écrit plus de quinze ans avant le
père Barre. D'ailleurs la différence du style dans tout
ce que le P. Barre n'a pas copié est encore une preuve
assez sensible. Les éditeurs ont cru devoir indiquer
au moins quelques endroits que le P. Barre a copiés.
HISTOIRE
DE CHARLES XII,
ROI DE SUÈDE.
L-»/»-V«,-».-V»/^ •*«/».
LIVRE PREMIER.
ARGUMENT.
Histoire abrégée de la Suède jusqu'à ('liai les XTI, Son éducation ;
SCS cuncmis. Caractère du czar Pierre Alexiowitz. Particularités
très curieuses sur ce prince et sur la nation russe. La Moscovie,
la Pologne, et le Danemarck, se réunissent contre Charles XII.
La Suéde et la Finlande composent un royaume
large d'environ deux cents de nos iieuts, et long de
trois cents. Il s'étend du midi au nord depuis le cin-
quante-cinquième degré, ou à peu près, jusqu'au
soixante et dixième , sous un climat rij^oureux , qui
n'a presque ni printemps , ni automne. L'hiver y régne
neuf mois de l'année : les chaleurs de l'été succèdent
tout -à-coup à un iroid excessif; et il y gèle dès le mois
d'octobre, sans aucune de ces gradations insensibles
qui amènent ailleurs les saisons , et en rendent le chan-
gement plus doux. La nature, en récompense, a donné
à ce climat rude un ciel serein, un air pur. L'été.
2/\ HISTOIRE DE CHARLES XII.
presque toujours échauffé par le soleil , y produit les
fleura et les fruits en peu de temps. Les longues nuits
de l'hiver y sont adoucies par des aurores et dçs cré-
puscules qui durent à proportion que le soleil s'éloigne
moins de la Suéde ; et la lumière de la lune , qui n'y
est obscurcie par aucun nuage , augmentée encore
par le reflet de la neige qui couvre la terre , et très
souvent par des feux semblables à la lumière zodia-
cale , fait qu'on voyage en Suéde la nuit comme le
jour. Les bestiaux y sont plus petits que dans les pays
méridionaux de l'Europe . faute de pâturages. Les
hommes y sont grands ; la sérénité du ciel les rend
sains , la rigueur du climat les fortifie: ils vivent long-
temps , quand ils ne s'affaiblissent pas par l'usage im-
modéré dés liqueurs fortes et des vins, que les nations
septentrionales semblent aimer d'autant plus que la
nature les leur a refusés.
Les Suédois sont bien faits , robustes , agiles , ca-
pables de soutenir les plus grands travaux , la faim et
la misère ; nés guerriers , pleins de fierté , plus braves
qu'industrieux, ayant long-temps négligé et cultivant
mal aujourd'hui le commerce , qui seul pourrait leur
donner ce qui manque à leur pays. On dit que c'est
principalement de la Suéde , dont une partie se nomme
encore Gothie , que se débordèrent ces multitudes de
Goths qui inondèrent l'Europe , et l'arrachèrent à*
l'empire romain, qui en avait été cinq cents années
l'usurpateur , le tyran , et le législateur.
Les pays septentrionaux étaient alors beaucoup
plus peuplés qu'ils ne le sont de nos jours , parceque
la religion laissait aux habitants la liberté de donner
LIVRE PREMIER. 25
plus de citoyens à l'ctat par la pluralité de leurs
femmes ; que ces femmes elles-mêmes ne connais-
saient d'opprobre que la stérilité et Toisiveté , et
qu'aussi laborieuses et aussi robustes que les hom-
mes, elles en étaient plus tôt et plus lon^-temps fé-
condes. Mais la Suéde , avec ce qui lui reste aujour-
d'hui de la Finlande , n'a pas plus de quatre millions
d'habitants. Le pays est stérile et pauvre. La Scanie
est sa seule province qui porte du froment. Il n'y a
pas plus de neuf millions de nos livres en argent mon-
nayé dans tout le pays. La banque publique, qui est
la plus ancienne de l'Europe , y fut introduite par
nécessité , parceque les paiements se fesant en mon-
naie de cuivre et de fer , le transport était trop dif-
ficile.
La Suéde fut toujours libre jusqu'au milieu du qua-
torzième siècle. Dans ce long espace de temps , le
gouvernement changea plus d'une fois ; mais toutes
les innovations furent en faveur de la liberté. Leur
premier magistrat eut le nom de roi , titre qui , en dif-
férents pays , se donne à des puissances bien diffé-
rentes ; car en France , en Espagne , il signifie un
homme absolu , et en Pologne , en Suéde , en Angle-
terre, l'homme de la république. Ce roi ne pouvait
rien sans le sénat; et le sénat dépendait des états-gé-
néraux , que l'on convoquait souvent. Les représen-
tants de la nation , dans ces grandes assemblées ,
étaient les gentilshommes , les évéques , les députés
des villes ; avec le temps on y admit les paysans mê-
mes , portion du peuple injustement méprisée ail-
leurs , et esclave dans presque tout le ÎSord.
26 HISTOIRE DE CHARLES XII.
Environ l'an 1492, cette nation, si jalouse de sa
liberté, et qui est encore fière aujourd'hui d'avoir sub-
jugué Rome, il y a treize siècles , fut mise sous le joug
par une femme et par un peuple moins puissant que
les Suédois.
Marguerite de Valdemar, la Sémiramis du Nord,
reine de Danemarck et de INorvége , conquit la Suéde
par force et par adresse , et fit un seul royaume de
ces trois vastes états. Après sa mort, la Suéde fut dé-
chirée par des guerres civiles : elle secoua le joug des
Danois, elle le reprit; elle eut des rois, elle eut des
administrateurs. Deux tyrans l'opprimèrent d'une
manière horrible vers l'an i52o: l'un était Chris-
tiern If, roi de Danemarck, monstre formé de vices
sans aucune vertu; l'autre, un archevêque dTpsal,
primat du royaume , aussi barbare que Christiern.
Tous deux de concert firent saisir un jour les consuls,
les magistrats de Stockholm , avec quatre-vingt-qua-
torze sénateurs , et les firent massacrer par des bour-
reaux , sous prétexte qu'ils étaient excommuniés par
le pape , pour avoir défendu les droits de l'état contre
l'archevêque.
Tandis que ces deux hommes, ligués pour oppri-
mer, désunis quand il fallait partager les dépouilles,
exerçaient ce que le despotisme a de plus tyrannique,
et ce que la vengeance a de plus cruel , un nouvel évé-
nement changea la face du Nord.
Gustave Vasa , jeune homme descendu des anciens
rois du pays , sortit du fond des forêts de la Dalécarlie
où il était caché , et vint délivrer la Suéde. C'était une
de ces grandes âmes que la nature forme si rarement,
LIVRE. PREMIER. 2y
avec toutes les qualités nécessaires pour commander
aux hommes. Sa taille avantageuse et son grand air lui
fesaient des partisans dès qu'il se montrait. Son élo-
quence , à qui sa bonne mine donnait de la force , était
d'autant plus persuasive qu'elle était sans art : son
génie formait de ces entreprises que le vulgaire croit
téméraires , et qui ne sont que hardies aux yeux des
grands hommes ; son courage infatigable les fesait
réussir. Il était intrépide avec prudence , d'un naturel
doux dans un siècle féroce , vertueux enfin , à ce que
l'on dit, autant qu'un chef de parti peut l'être.
Gustave Vasa avait été otage de Christiern , et re-
tenu prisonnier contre le droit des gens. Echappé de
sa prison, il avait erré , déguisé en paysan , dans les
montagnes et dans les bois de la Dalécarhe. Là, il s'é-
tait vu réduit à la nécessité de travailler aux mines de
cuivre, pour vivre' et pour se cacher. Enseveli dans
ces souterrains , il osa songer à détrôner le tyran. Il
se découvrit aux paysans ; il leur parut un homme
d'une nature supérieure , pour qui les hommes ordi-
naires croient sentir une soumission naturelle. Il fit
en peu de temps de ces sauvages des soldats aguerris.
Il attaqua Christiern et l'archevêque , les vainquit sou-
vent , les chassa tous deux de la Suéde , et fut élu avec
justice , par les états, roi du pays dont il était le libé-
rateur.
A peine affermi sur le trône , il tenta une entreprise
plus difficile que des conquêtes. liCS véritables tyrans
de l'état étaient les évêques , qui , ayant presque toutes
les richesses de la Suéde , s'en servaient pour oppri-
mer les sujets , et pour faire la guerre aux rois. Cette
28 HISTOIRE DE CHARLES XII.
puissance était d'autant plus terrible , que Fignorance
des peuples l'avait rendue sacrée. Il punit la religion
catholique des attentats de ses ministres. En moins de
deux ans , il rendit la Suéde luthérienne , par la supé-
riorité de sa politique plus encore que par autorité.
Ayant ainsi conquis ce royaume , comme il le disait ,
sur les Danois et sur le clergé , il régna heureux et ab-
solu jusqu'à Tâge de soixante et dix ans, et mourut
plein de gloire , laissant sur le trône sa famille et sa
religion.
L'un de ses descendants fut ce Gustave -Adolphe ,
qu'on nomme le grand Gustave. Ce roi conquit l'ingrie ,
la Livonie , Brème , Verden , Vismar , la Poméranie ,
sans compter plus de cent places en Allemagne, ren^
dues par la Suéde après sa mort. Il ébranla le trône
de Ferdinand II. Il protégea les luthériens en Allema-
gne, secondé en cela parles intrigues de Rome même,
qui craignait encore plus la puissance de l'empereur
que celle de l'hérésie. Ce fut lui qui, par ses victoires ,
contribua alors en effet à l'abaissement de la maison
d'Autriche ; entreprise dont on attribue toute la gloire
au cardinal de Richelieu , qui savait l'art de se faire
une réputation , tandis qile Gustave se bornait à faire
de grandes choses. Il allait porter la guerre au-delà du
Danube, et peut-être détrôner l'empereur, lorsqu'il
fut tué , à làge de trente-sept ans , dans la bataille de
Lutzen , qu'il gagna contre Valstein , emportant dans
le tombeau le nom de Grand , les regrets du Nord , {3t
l'estime de ses ennemis.
Sa fille Christine , née avec un génie rare , aima
mieux converser avec des savants que de régner suj,'
LIVRE PREMIER. 2Q
un peuple qui ne connaissait que les armes. Elle se
rendit aussi illustre en quittant le trône , que ses an-
cêtres Tétaient pour l'avoir conquis ou affermi. Les
protestants l'ont déchirée, comme si on ne pouvait pas
avoir de grandes vertus sans croire à Luther ; et les
papes triomphèrent trop delà conversion d'une femme
qui n'était que philosophe. Elle se retira à Rome, où
elle passa le reste de ses jours dans le centre des arts
qu'elle aimait , et pour lesquels elle avait renoncé à un
empire à l'âge de vingt-sept ans.
Avant d'abdiquer, elle engagea les états de la Suéde
à élire en sa place son cousin Charles-Gustave, dixième
de ce nom, fils du comte palatin, duc de Deux-Ponts.
Ce roi ajouta de nouvelles conquêtes à celles de Gus-
tave-Adolphe : il porta d'abord ses armes en Polopne
où il gagna la célèbre bataille de Varsovie, qui dura
trois jours. Il fit long-temps la guerre heureusement
contre les Danois , assiégea leur capitale, réunit la Sca-
nie à la Suéde , et fit assurer, du moins pour un temps
la possession de Slesvick au duc de Holstein. Ensuite
ayant éprouvé des revers et fait la paix avec ses enne-
mis , il tourna son ambition contre ses sujets. Il conçut
le dessein d'établir en Suéde la puissance arbitraire ;
mais il mourut à l'âge de trente -sept ans , comme le
grand Gustave , avant d'avoir pu achever cet ouvrage
du despotisme , que son fils Charles XI éleva jusqu'au
comble.
Charles XI, guerrier comme tous ses ancêtres, fut
plus absolu qu'eux. Il abolit l'autorité du sénat, qui
fut déclaré le sénat du roi , et non du royaume. Il était
frugal, vigilant, laborieux, tel qu'on l'eût aimé, si
3o HISTOIUE DE CHARLES XII.
son despotisme n'eût réduit les sentiments de ses su-
jets pour lui à celui de la crainte.
Il épousa , en 1 680 , Tlrique-Éléonore , fille de Fré-
déric lïl , roi de Danemarck , princesse vertueuse et
digne de plus de confiance que son époux ne lui en
témoigna. (27 juin 1682) De ce mariage, naquit le roi
Charles Xil , Thomme le plus extraordinaire peut-
être qui ait jamais été sur la terre , qui a réuni en lui
toutes les grandes qualités de ses aïeux , et qui n'a eu
d'autre défaut ni d'autre malheur que de les avoir
toutes outrées. C'est lui dont on se propose ici d'écrire
ce qu'on a appris de certain touchant sa personne et
ses actions.
Le premier livre qu'on lui fit lire fut l'ouvrage de
Samuel Puffendorf , afin qu'il pût connaître de bonne
heure ses états et ceux de ses voisins. Il apprit d'abord
l'allemand , qu'il parla toujours depuis aussi bien que
sa langue maternelle. A l'âge de sept ans , il savait ma-
nier un cheval. Les exercices violents où il se. plaisait ,
et qui découvraient ses inclinations martiales , lui for-
mèrent de bonne heure une constitution vigoureuse,
capable de soutenir les fatigues où le portait son tem-
pérament.
Quoique doux dans son enfance , il avait une opi-
niâtreté insurmontable ; le seul moyen de le plier était
de le piquer d'honneur : avec le mot de gloire on ob-
tenait tout de lui. Il avait de l'aversion pour le latin ;
mais dès qu'on lui eut dit que le roi de Pologne et le
roi de Danemarck l'entendaient , il l'apprit bien vite ,
et en retint assez pour le parler le reste de sa vie. On
s'y prit de la même manière pour l'engager à entendre
LIVRE PREiMIER. 3l
le français ; mais il s'obstina tant qu'il vécut à ne ja-
mais s'en servir, même avec des ambassadeurs fran-
çais qui ne savaient point d'autre lanjjue.
Dès qu'il eut quelque connaissance de la langue la-
tine, on lui fit traduire Quinte-Curce : il prit pour ce
livre un goût que le sujet lui inspirait beaucoup plus
encore que le style. Celui qui lui expliquait cet auteur
lui ayant demandé ce qu il pensait d'Alexandre : « Je
« pense , dit le prince , que je voudrais lui ressembler.
« — Mais , lui dit-on , il n'a vécu que trente-deux ans.
« — Ah ! reprit-il , n'est-ce pas assez quand on a con-
« quis des royaumes? » On ne manqua pas de rappor-
ter ces réponses au roi son père , qui s'écria : <« Voilà
« un enfant qui vaudra mieux que moi , et qui ira plus
« loin quele grand Gustave. » Un jour il s'amusait dans
l'appartement du roi à regarder deux cartes géogra-
phiques , l'une d'une ville de Hongrie prise par les
Turcs sur l'empereur, et l'autre de Riga , capitale de
la Livonie, province conquise par les Suédois depuis
un siècle. Au bas de la carte de la ville hongroise , il
y avait ces mots tirés du livre de Job : « Dieu me l'a
« donnée, Dieu me l'a ôtée; le nom du Seigneur soit
« béni. » Le jeune prince avant lu ces paroles, prit
sur-le-champ un crayon , et écrivit au bas de la carte
de Riga : « Dieu me l'a donnée, le diable ne me l'ôtera
« pas'*. » Ainsi , dans les actions les plus indifférentes
de son enfance , ce naturel indomptable laissait sou-
vent échapper de ces traits qui caractérisent les âmes
singulières , et qui marquaient ce qu'il devait être un
jour.
^ Deux ambassadeurs de France en Suède m'ont contb ce fait.
32. HISTOIRE DE CHARLES XII.
Il avait onze ans lorsqu'il perdit sa mère. (5 au-
guste 1698) Cette princesse mourut d'une maladie
causée, dit-on, par les chagrins que lui donnait son
mari, et par les efforts qu'elle fesait pour les dissimu-
ler'^. Charles XI avait dépouillé de leurs biens un grand
nombre de ses sujets par le moyen d'une espèce de
cour de justice nommée la chambre des liquidations,
établie de son autorité seule. Une foule de citoyens
ruinés par cette chambre , nobles , marchands , fer-
miers, veuves, orphelins, remplissaient les rues de
Stockholm , et venaient tous les jours à la porte du pa-
lais pousser des cris inutiles. La reine secourut ces
malheureux de tout ce qu'elle avait : elle leur donna
son argent , ses pierreries , ses meubles , ses habits
même. Quand elle n'eut plus rien à leur donner, elle
se jeta en larmes aux pieds de son mari pour le prier
d'avoir compassion de ses sujets. Le roi lui répondit
gravement: « Madame, nous vous avons prise pour
« nous donner des enfants, et non pour nous donner
« des avis. » Depuis ce temps il la traita, dit-on, avec
une dureté qui avança ses jours.
(16 avril 1697) Il mourut quatre ans après elle,
dans la quarante-deuxième année de son âge, et dans
la trente - septième de son régne, lorsque l'Empire,
l'Espagne, la Hollande, d'un côté, et la France de
l'autre , venaient de remettre la décision de leurs que-
relles à sa médiation, et qu'il avait déjà entamé l'ou-
vrage de la paix entre ces puissances.
" Le P. Barre, ge'novéfain, a copié tout cet article dans son His-
toire d'Allemagne ^ tome VII, et il l'applique à un comte de Vir-
temberg.
LIVRE PREMIER. 33
Il laissa à son fils, âgé de quinze ans, un trône af-
fermi et respecté au-dehors, des sujets pauvres , mais
belliqueux et soumis , avec des finances en bon ordre,
ménagées par des ministres habiles.
Charles XII, à son avènement, non seulement se
trouva maître absolu et paisible de la Suéde et de la
Finlande, mais il régnait encore sur la Livonie , la Ca-
rélie, 1 Ingrie; il possédait Yismar, Vibourg, les îles
de Rugen, d'Oesel , et la plus belle partie de la Pomé-
ranie, le duché de Brème et de Yerden; toutes con-
quêtes de ses ancêtres , assurées à sa couronne par une
longue possession et par la foi des traités solennels de
Munster et d'Oliva , soutenus de la terreur des armes
suédoises. La paix de Rysvick, commencée sous les
auspices du père, fut conclue sous ceux du fils : il fut
le médiateur de l'Europe dès qu'il commença à régner.
Les lois suédoises fixent la majorité des rois à quinze
ans: mais Charles XI, absolu en tout, retarda, par
son testament, celle de son fils jusqu'à dix-huit. Il fa-
vorisait, par cette disposition , les vues ambitieuses de
sa mère , Edwige-Eléonore de Holstein , veuve de
Charles X. Cette princesse fut déclarée, par le roi son
fils, tutrice du jeune roi son petit-fils, et régente du
royaume, conjointement avec un conseil de cinq per-
sonnes.
La régente avait eu part aux affaires sous le régne
du roi son fils. Elle était avancée en âge; mais son am-
bition, plus grande que ses forces et que son génie,
lui fesait espérer de jouir long-temps des douceurs de
l'autorité sous le roi son petit-fils. Elle l'éloignait au-
tant qu'elle pouvait des affaires. Le jeune prince pas-
CHARLE5 XII.
34 HISTOIRE DE CHARLES XII.
sait son temps à la chasse , ou s'occupait à faire la re-
vue des troupes : il fesait même quelquefois l'exercice
avec elles ; ces amusements ne semblaient que l'effet
naturel de la vivacité de son â^e. Il ne paraissait dans
sa conduite aucun dégoût qui pût alarmer la régente;
et cette princesse se flattait que les dissipations de ces
exercices le rendraient incapable d'application , et
qu'elle en gouvernerait plus long-temps.
Un jour, au mois de novembre, la même année de
la mort de son père , il venait de faire la revue de plu-
sieurs régiments : le conseiller d'état Piper était auprès
de lui; le roi paraissait abîmé dans une rêverie pro-
fonde. « Puis-je prendre la liberté, lui dit Piper, de
«« demander à votre majesté à quoi elle songe si sé-
« rieusement? — Je songe , répondit le prince, que je
« me sens digne de commander à ces braves gens : et
«je voudrais que ni eux ni moi ne reçussions Tordre
« d'une femme. » Piper saisit dans le moment l'occa-
sion de faire une grande fortune. Il n'avait pas assez
de crédit pour oser se charger lui-même de l'entre-
prise dangereuse d'ôter ia régence à la reine , et d'a-
vancer la majorité du roi ; il proposa cette négociation
au comte Axel Sparre, homme ardent, et qui cher-
chait à se donner de la considération : il le flatta de la
confiance du roi. Sparre le crut, se chargea de tout,
et ne travailla que pour Piper. Les conseillers de la
régence furent bientôt persuadés. C'était à qui préci-
piterait l'exécution de ce dessein pour s'en faire un
mérite auprès du roi.
Ils allèrent en corps en faire la proposition à la
reine, qui ne s'attendait pas à une pareille déclajation.
LIVRE PREMIER. 35
Les états-généraux étaient assemblés alors. Les con-
seillers de la régence y proposèrent l'affaire : il n'y
eut pas une voix contre : la chose fut emportée d'une
rapidité que rien ne pouvait arrêter; de sorte que
Charles XII souhaita de régner, et en trois jours les
états lui déférèrent le gouvernement. Le pouvoir de
la reine et son crédit tombèrent en un instant. Elle
mena depuis une vie privée, plus sorîable à son âge,
quoique moins à son humeur. Le roi fut couronné le
24 décembre suivant. Il fit son entrée dans Stockholm
sur un cheval alezan, ferré d'argent, ayant le sceptre
à la main et la couronne en tète , aux acclamations de
tout un peuple, idolâtre de ce qui est nouveau , et con-
cevant toujours de grandes espérances d'un jeune
prince.
L'archevêque d'Upsal est en possession de faire la
cérémonie du sacre et du couronnement : c'est , de
tant de droits que ses prédécesseurs s'étaient arrogés ,
presque le seul qui lui reste. Après avoir, selon l'u-
sage, donné l'onction au prince, il tenait entre ses
mains la couronne pour la lui remettre sur la tête ;
Charles l'arracha des mains de l'archevêque, et se
couronna lui-même en regardant fièrement le prélat.
La multitude, à qui tout air de grandeur impose tou-
jours , applaudit à l'action du roi. Ceux même qui
avaient le plus gémi sous le despotisme du père se
laissèrent entraîner à louer dans le fils cette fierté qui
était l'augure de leur servitude.
Dès que Charles fut maître , il donna sa confiance
et le maniement des affaires au conseiller Piper, qui
fut bientôt son premier ministre sans en avoir le nom.
36 HISTOIRE DE CHARLES XII.
Peu de jours après il le fit comte ; ce qui est une
qualité émincnte en Suéde, et non un vain titre qu on
puisse prendre sans conséquence comme en France.
Les premiers temps de Tadministration du roi ne
donnèrent point de lui des idées favorables : il parut
qu'il avait été plus impatient que digne de régner. U
n'avait, à la vérité, aucune passion dangereuse; mais
on ne voyait dans sa conduite que des emportements
de jeunesse et de l'opiniâtreté. Il paraissait inappliqué
et hautain. Les ambassadeurs qui ptaient à sa cour le
prirent même pour un génie médiocre, et le peigni-
rent tel à leurs maîtres "". La Suéde avait de lui la même
opinion; personne ne connaissait son caractère; il l'i-
gnorait lui-même, lorsque des orages formés tout-à-
coup dans le Nord donnèrent à ses talents cachés oc-
casion de se déployer.
Trois puissants princes , voulant se prévaloir de
son extrême jeunesse, conspirèrent sa ruine presque
en même temps. Le premier fut Frédéric IV, roi de
Danemarck, son cousin ; le second , Auguste, électeur
de Saxe , . roi de Pologne ; Pierre-le-Grand , czar de
Moscovie, était le troisième et le plus dangereux. Il
faut développer l'origine de ces guerres, qui ont pro-
duit de si grands événements , et commencer par le
Danemarck.
De deux sœurs qu'avait Charles Xlf, l'aînée avait
épousé le duc de Holstein, jeune prince plein de bra-
voure et de douceur. Le duc , opprimé par le roi de Da-
nemarck, vint à Stockholm avec son épouse se jeter
entre hs bras du roi, et lui demander du secours,
« Les lettres originales en font foi.
LIVRE PREMIER. 87
non seulement comme à son beau-frère, mais comme
au roi d'une nation qui a pour les Danois une haine
irréconciliable.
L'ancienne maison de Ilolstcin, fondue dans c lie
d'Oldenbourg, était montée sur le irône de Danemarck
par élection en i449- Tous les royaumes du Nord
étaient alors électifs. Celui de Danemarck devint bien-
tôt héréditaire. Un de ses rois, nommé Christiern III,
eut pour son frère Adolphe une tendresse ou des mé-
nagements dont on ne trouve guère d'exemple chez
les princes. Il ne \ oulait point le laisser sans souve-
raineté, mais il ne pouvait démembrer ses propres
états. Il partagea avec lui, par un accord bizarre, les
duchés de Holstcin-Gottorp et de Slesvick , établissant
que les descendants d'Adolphe gouverneraient désor-
mais le lioîstein conjointement avec les rois de Dane-
marck ; que ces deux duchés leur appartiendraient
en commun , et que le roi de Danemarck ne pourrait
rien innover dans le Holst( in sans le duc, ni le duc
sans le roi. Une union si étrange, dont pourtant il y
avait déjà eu un exemple dans la même maison pen-
dant quelques années, était, depuis près de quatre-
vingts ans une source de querelles entre la branche
de Danemarck et celle de Holstein-Gottorp; les rois
cherchant toujours à opprimer les ducs , et les ducs à
être indépendants. Il en avait coûté la liberté et la
souveraineté au dernier duc. il avait recouvré l'une et
l'autre aux conférences d'Altena en 1689, par l'enire-
mise de la Suéde, de l'Angleterre, et de la Hollande-,
garants de l'exécution du traité. Mais comme un traité
entre les souverains n'est souvent qu'une soumission
38# HISTOIRE DE CHARLES XII.
à la nécessité jusqu'à ce que le plus fort puisse acca-
bler le plus faible, la querelle renaissait plus enveni-
mée que jamais entre le nouveau roi de Danemarck et
le jeune duc. Tandis que le duc était à Stockolm, les
Danois fesaient déjà des actes d'hostilité dans le pays
de Holstein, et se liguaient secrètement avec le roi de
Pologne pour accabler le roi de Suède lui-même.
Frédéric- Auguste , électeur de Saxe, que ni l'élo-
quence et les négociations de Fabbé de Polignac, ni
les grandes qualités du prince de Conti, son concur-
rent au trône, n'avaient pu empêcher d'être élu de-
puis deux ans roi de Pologne, était un prince moins
connu encore par sa force de corps incroyable que par
sa bravoure et la galanterie de son esprit. Sa cour était
la plus brillante de l'Europe après celle de Louis XIV.
Jamais prince ne fut plus généreux , ne donna plus ,
n'accompagna ses dons de tant de grâce. Il avait
acheté la moitié des suffrages de la noblesse polonaise ,
et forcé l'autre par l'approche d'une armée saxone. Il
crut avoir besoin de ses troupes pour se mieux affer-
mir sur le trône, mais il fallait un prétexte pour les
retenir en Pologne. Il les destina à attaquer le roi
de Suède en Livonie , à l'occasion que l'on va rap-
porter.
La Livonie, la plus belle et la plus fertile province
du Nord, avait appartenu autrefois aux chevaliers de
Tordre teutonique. Les Russes, les Polonais, et les
Suédois, s'en étaient disputé la possession. La Suéde
Tavait enlevée depuis près de cent années , et elle lui
avait été enfin cédée solennellement par la paix d'O-
liva.
LIVRE PREMIER. 89
'^ Le feu roi Charles XI , clans ses sévérités pour ses
sujets, n'avait pas épargné les Livoniens. Il les avait
dépouillés de leurs privilèges et d\me partie de leurs
patrimoines. Patkul , malheureusement célèbre de-
puis par sa mort tragique , fut député de la noblesse
livonienne pour porter au trône les plaintes de la pro-
vince. Il fit à son maître une harangue respectueuse,
mais forte et pleine de cette éloquence mâle que donne
la calamité quand elle est jointe à la hardiesse. Mais
les rois ne regardent trop souvent ces harangues pu-
bliques que comme des cérémonies vaines qu'il e^t
d'usage de souffrir, sans y faire attention. Toutefois
Charles XI, dissimulé quand il ne se livrait pas aux
emportements de sa colère, frappa doucement sur Té-
paule de Patkul : « Vous avez parlé pour votre patrie
« en brave homme, lui dit-il , je vous en estime ; con-
« tinuez. » Mais peu de jours après, il le fit déclarer
coupable de lèse-majesté, et comme tel, condamner
à la mort. Patkul, qui s'était caché, prit la fuite. Il
porta dans la Pologne ses ressentiments. Il fut admis
depui§ devant le roi Auguste, Charles XI était mort ;
mais la sentence de Patkul et son indignation subsis-
taient. Il représenta au monarque polonais la facilité
de la conquête de la Livonie; des peuples désespérés,
prêts à secouer le joug de la Suéde; un roi enfant, in-
capable de se défendre. Ces sollicitations luirent bien
reçues d'un prince déjà tenté de cette conquête. Au-
guste, à son couronnement, avait promis de faire ses
efforts pour recouvrer les provinces que la Pologne
<* Tout cet article se trouve presque mot pour mot au tome X du
P. Barre.
4o HISTOIRE DE CHARLES XII.
avait perdues. Il crut, par son irruption en Livonie,
plaire à la république, et affermir son pouvoir; mais il
se trompa dans ces deux idées, qui paraissaient si
vraisemblables. Tout fut prêt bientôt pour une inva-
sion soudaine, sans même daigner recourir d'abord à
la vaine formalité des déclaratioîis de guerre et des
manifestes. Le nuage grossissait en même temps du
côté de la Moscovie. Le monarque qui la gouvernait
mérite l'attention de la postérité.
Pierre Alexiowitz , czar de Russie, s'était déjà rendu
redoutable par la bataille qu'il avait gagnée sur les
Turcs en 1697, et par la prise d'Azof, qui lui ouvrait
l'empire de la mer Noire. Mais c'était par des actions
plus étonnantes que des victoires qu'il cherchait le
nom de grand. La Moscovie , ou Russie , embrasse le
nord de l'Asie et celui de l'Europe, et depuis les fron-
tières de la Chine , s'étend l'espace de quinze cents
lieues jusqu'aux confins de la Pologne et de la Suéde,
Mais ce pays immense était à peine connu de l'Europe
avant le czar Pierre. Les Moscovites étaient moins ci-
vilisés que les Mexicains quand ils furent découverts
par Cortès; nés tous esclaves de maîtres aussi barbares
qu'eux, ils croupissaient dans l'ignorance , dans le be-
soin de tous les arts, et dans rinsensibihté de ces be-
soins qui étouffait toute industrie. Une ancienne loi,
sacrée parmi eux , leur défendait, sous peine de mort,
de sortir de leur pays sans la permission de leur pa-
triarche. Cette loi, faite pour leur ôter les occasions
de connaître leur joug, plaisait à une nation qui, dans
l'abîme de son ignorance et de sa misère, dédaignait
tout commerce avec les nations étrangères.
LIVRE PREMIER. /^i
L'ère des Moscovites commençait à la création du
monde; ils comptaient 7207 ans au commencement
du siècle passé (1600), sans pouvoir rendre raison de
cette date. Le premier jour de leur année venait au 1 3
de notre mois de septembre. Ils alléguaient, pour rai-
son de cet établissement, qu'il était vraisemblable que
Dieu avait créé le monde en automne, dans la saison
où les fruits de la terre sont dans leur maturité. Ainsi ,
les seules apparences de connaissances qu'ils eussent,
étaient des erreurs grossières : personne ne se doutait
parmi eux que l'automne de Moscovie pût être le prin-
temps d'un autre pays dans les climats opposés. Il n'y
avait pas long-temps que le peuple avait voulu brûler
à Moscou le secrétaire d'un ambassadeur de Perse,
qui avait prédit une éclipse de soleil. Ils ignoraient
jusqu'à l'usage des chiffres ; ils se servaient , pour leurs
calculs, de petites boules enfilées dans des fils d'ar-
chal. Il n'y avait pas d'autre manière de compter
dans tous le.s bureaux de recettes et dans le trésor du
czar.
"" Leur religion était et est encore celle des chré-
tiens grecs , mais mêlée de superstitions , auxquelles
ils étaient d'autant plus fortement attachés qu'elles
étaient plus extravagantes , et que le joug en était plus
gênant. Peu de Moscovites osaient manger du pigeon,
parceque le Saint-Esprit est peint en forme de co-
lombe. Ils observaient régulièrement quatre carêmes
par an; et, dans ces temps d'abstinence, ils n'osaient
se "nourrir ni d'œufs ni de lait. Dieu et saint Nicolas
« Tout ce morceau est copié mot à mot par le gënove'faln Barre,
dans son Histoire d'Allemagne^ tome IX, pages jS et suivantes.
4îî HISTOIRE DE CHARLES XII.
étaient les objets de leur culte, et immédiatement
après eux, le czar et le patriarche. L'autorité de ce
dernier était sans bornes, comme leur ignorance. Il
rendait des arrêts de mort, et infligeait les supplices
les plus cruels, sans qu on pût appeler de son tribu-
nal. Il se promenait à cheval deux fois l'an, suivi de
tout son clergé en cérémonie : le czar, à pied, tenait
la bride du cheval*; et le peuple se prosternait dans
les rues comme les Tartares devant leur grand lama.
La confession était pratiquée ; mais ce n'était que dans
le. cas des plus grands crimes : alors l'absolution leur
paraissait nécessaire , mais non le repentir. Ils se
croyaient purs devant Dieu avec la bénédiction de
leurs papas. Ainsi ils passaient sans remords de la con-
fession au vol et à l'homicide; et ce qui est un frein
pour d'autres chrétiens était chez eux un encoura-
gement à l'iniquité. Ils fesaient scrupule de boire du
lait un jour de jeûne; mais les pères de famille, les
prêtres, les femmes, les fdles, s'enivraient d'eau-de-
vie les jours de fête. On disputait cependant sur la re-
ligion en ce pays comme ailleurs; la plus grande que-
relle était si les laïques devaient faire le signe de la
croix avec deux doigts ou avec trois. Ln certain Jacob
Nursuff , sous le précédent régne, avait excité une sé-
dition dans Astracan au sujet de cette dispute. Il y
avait même des fanatiques , comme parmi ces nations
policées chez qui tout le monde est théologien; et
Pierre , qui poussa toujours la justice jusqu'à la cruau-
Ces mots, Le czar, a pied, tenait la hride du cheval^ se trou-
vent dans l'édition de lySi, et dans i'in-4° de 1768; mais ils man-
quent dans l'e'dition de Kelil, et dans les éditions suivantes. E. A. L,
LIVRE PREMIER. 4'^
té, fit périr par le feu quelques uns de ces misérables
qu'on nommait vosko-jésuites .
Le czar, dans son vaste empire ,"^ avait beaucoup
d'autres sujets qui n'étaient pas chrétiens. Les Tar-
tares , qui habitent le bord occidental de la mer Cas-
pienne et d^ Palus -Méotides , sont mahométans. Les
Sibériens , les Ostiaques , les Samoïédes , qui sont vers
la mer Glaciale , étaient des sauvages , dont les uns
étaient idolâtres , les autres n'avaient pas même la
connaissance d'un dieu : et cependant les Suédois en-
voyés prisonniers parmi eux , ont été plus contents de
leurs mœurs que de celles des anciens Moscovites.
Pierre Alexiowitz avait reçu une éducation qui ten-
dait à augmenter encore la barbarie de cette partie An
monde. Son naturel lui fit d'abord aimer les étrangers ,
avant qu'il sût à quel point ils pouvaient lui être utiles.
Le Fort , comme on l'a déjà dit , fut le premier instru-
ment dont il se servit pour changer depuis la face de
la Moscovie. Son puissant génie, qu'une éducation
barbare avait retenu et n'avait pu détruire, se déve-
loppa presque tout-à-coup. Il résolut d'être homme ,
de commander à des hommes , et de créer une nation
nouvelle. Plusieurs princes avaient avant lui renoncé
à des couronnes par dégoût pour le poids des affaires ;
mais aucun n'avait cessé d'être roi pour apprendre
mieux à régner; c'est ce que fit Pierre-le-Grand.
Il quitta la Russie en 1698 , n'ayant encore régné
que deux années , et alla en Hollande , déguisé sous un
nom vulgaire , comme s'il avait été un domestique de
ce même Le Fort , qu'il envoyait ambassadeur extra-
ordinaire auprès des états-généraux. Arrivé à Amster-
44 HISTOTT\E DE CHABLES XII.
dam , inscrit dans le rôle des charpentiers de l'ami-
rauté des Indes , il y travaillait dans le chantier comme
les autres charpentiers. Dans les intervalles de son
travail , il apprenait les parties des mathématiques
qui peuvent être utiles à un prince , les fortifica-
tions , la navigation, l'art de lever des platïs. Il entrait
dans les boutiques des ouvriers, examinait toutes les
manufactures ; rien n'échappait à ses observations. De
là il passa en Angleterre , où il se perfectionna dans
la science de la construction des vaisseaux ; il repassa
en Hollande , et vit tout ce qui pouvait tourner à l'a-
vantage de son pays. Enfin, après deux ans de voyages
et de travaux , auxquels nul autre homme que lui n'eût
voulu se soumettre, il reparut en Russie, amenant
avec lui les arts de l'Europe. Des artisans de toute es-
pèce l'y suivirent en foule. On vit pour la première
fois de grands vaisseaux russes sur la mer Noire , dans
la Baltique, et dans l'Océan . Des bâtiments d'une archi-
tecture régulière et noble furent élevés au milieu des
huttes moscovites. Il établit des collèges , des acadé-
mies , des imprimeries , des bibliothèques : les villes
furent policées ; les habillements , les coutumes chan-
gèrent peu-à-peu , quoique avec difficulté. Les Mosco-
vites connurent par degrés ce que c'est que la société.
Les superstitions même furent abolies ; la dignité de
patriarche fut éteinte : le czar se déclara le chef de la
religion ; et cette dernière entreprise, qui aurait coûté
le trône et la vie à un prince moins absolu , réussit
presque sans contradiction , et lui assura le succès de
toutes les autres nouveautés.
Après avoir abaissé un clergé ignorant et barbare,
LIVRE PREMIER. 45
il osa essayer de l'instruire , et par là même il risqua
de le rendre redoutable ; mais il se cg;>yait assez puis-
sant pour ne le pas craindre. Il a fait enseigner, dans
le peu de cloîtres qui restent , la philosophie et la théo-
logie. Il est vrai que cette théologie tient encore de ce
temps sauvage dont Pierre Alexiowitz a retiré sa pa-
trie. Un homme digne de foi m'a assuré qu'il avait as-
sisté à une thèse publique , où il s'agissait de savoir si
l'usage du tabac à fumer était un péché. Le répondant
prétendait qu'il était permis de s'enivrer d'eau-de-vie,
mais non de fumer, parceque la très sainte Écriture
dit que ce qui sort de la bouche de l'homme le souille,
et que ce qui y entre ne le souille point.
Les moines ne furent pas contents de la réforme.
A peine le czar eut-il établi des imprimeries, qu'ils
s'en servirent pour le décrier : ils imprimèrent qu'il
était l'antechrist ; leurs preuves étaient qu'il ôtait la
barbe aux vivants, et qu'on fesait, dans son acadé-
mie , des dissections de quelques morts. Mais un autre
moine, qui voulait faire fortune, réfuta ce livre , et dé-
montra que Pierre n'était pas l'antechrist , parceque
le nombre 666 n'était pas dans son nom. L'auteur du
libelle fut roué, et celui de la réfutation fut fait évêque
de Rezan.
Le réformateur de la Moscovie a surtout porté une
loi sage, qui fait honte à beaucoup d'états pohcés ; c'est
qu'il n'est permis à aucun homme au service de l'état,
ni à un bourgeois établi , ni surtout à un mineur, de
passer dans un cloître.
Ce prince comprit combien il importe de ne point
consacrer à l'oisiveté des sujets qui peuvent être
46 HISTOinE DE CHARLES XII.
Utiles, et de ne point permettre qu'on dispose à jamais
de sa liberté , d^s un âge où l'on ne peut disposer de
la moindre partie de sa fortune. Cependant l'industrie
des moines élude tous les jours cette loi, faite pour
le bien de l'humanité, comme si les moines gagnaient
en effet à peupler les cloîtres aux dépens de la patrie.
Le czar n'a pas assujetti seulement l'Eglise à Tétat,
à l'exemple des sultans turcs ; mais , plus grand poli-
tique , il a détruit une milice semblable à celle des ja-
nissaires ; et ce que les Ottomans ont vainement tenté ,
il Ta exécuté en peu de temps ; il a dissipé les janis-
saires moscovites , nommés strélitz , qui tenaient les
czars en tutéle. Cette milice , plus formidable à ses
maîtres qu'à ses voisins , était composée d'environ
trente mille hommes de pied , dont la moitié restait à
Moscou, et l'autre était répandue sur les frontières.
Un strélitz n'avait que quatre roubles par an de paie ,
mais des privilèges ou des abus le dédommageaient
amplement. Pierre forma d'abord une compagnie d'é-
trangers , dans laquelle il s'enrôla lui-même , et ne dé-
daigna pas de commencer par être tambour, et d'en
faire les fonctions , tant la nation avait besoin d'exem-
ples. Il fut officier par degrés. Il fit petit à petit de
nouveaux régiments ; et enfin , se sentant maître de
troupes disciplinées , il cassa les strélitz , qui n'osè-
rent désobéir.
La cavalerie était à peu près ce qu'est la cavalerie
polonaise , et ce qu'était autrefois la française, quand
le royaume de France n'était qu'un assemblage de
fiefs. Les gentilshommes russes montaient achevai à
leurs dépens , et combattaient sans discipline , quel-
LIVRE PUEMIER. 4 y
quefois sans autres armes qu'un sabre ou un carquois ,
incapables d'être commandés , et par conséquent de
vaincre.
Pierre-le-Grand leur apprit à obéir par son exemple
et par les supplices , car il servait en qualité de soldat
et d'officier subalterne , et punissait rigoureusement
en czar les boïards, c est-à-dire les gentilshommes qui
prétendaient que le privilège de la noblesse était de ne
servir l'état qu'à leur volonté. Il établit un corps ré-
gulier pour servir l'artillerie , et prit cinq cents cloches
aux églises pour fondre des canons. Il a eu treize mille
canons de fonte en Tannée 1 7 14- H a formé aussi des
corps de dragons , milice très convenable au génie des
Moscovites , et à la forme de leurs chevaux , qui sont
petits. La Moscoyie a aujourd'hui , en 1 788 , trente ré-
giments de dragons de mille hommes chacun, bien
entretenus.
C'est lui qui a établi des houssards en Eussie. Enfin
il a eu jusqu'à une école d'ingénieurs , dans un pays
où personne ne savait avant lui les éléments de la géo-
métrie.
Il était bon ingénieur lui-même ; mais surtout il ex-
cellait dans tous les arts de la marine ; bon capitaine
de vaisseau , habile pilote , bon matelot , adroit char-
pentier, et d'autant plus estimable dans ces arts qu'il
était né avec une crainte extrême de l'eau. Il ne pou-
vait, dans sa jeunesse , passer sur un pont sans fré-
mir : il fesait fermer alors les volets de bois de son car-
rosse ; le courage et le géniQ domptèrent en lui cette
faiblesse machinale.
Il fit construirp un beau port auprès d'Azof , à lem-
48 HISTOIRE DE CHARLES XH.
bouchure du Tanaïs : il voulait y entretenir des ga-
lères ; et dans la suite, croyant que ces vaisseaux longs,
plats , et légers , devaient réussir dans la mer Baltique,
il en a fait construire plus de trois cents dans sa ville
favorite de Pétersbourg; il a montré à ses sujets l'art
de les bâtir avec du simple sapin , et celui de les con-
duire. Il avait appris jusqu'à la chirurgie : on l'a vu,
dans un besoin, faire la ponction à un hydropique;
il réussissait dans les mécaniques, et instruisait les
artisans.
Les finances du czar étaient à la vérité peu de chose
par rapport à l'immensité de ses états ; il n'a jamais eu
vingt-quatre millions de revenu, à compter le marc à
près de cinquante livres , comme nous fesons aujour-
d'hui , et comme nous ne ferons peut-être pas demain ;
mais c'est être très riche chez soi que de pouvoir faire
de grandes choses. Ce n'est pas la rareté de l'argent ^
mais celle des hommes et des talents qui rend un em-
pire faible.
La nation russe n'est pas nombreuse , quoique les
femmes y soient fécondes et les hommes robustes,
Pierre lui-même , en poliçant ses états , a malheureu-
sement contribué à leur dépopulation. De fréquentes
recrues dans des guerres long-temps malheureuses,
des nations transplantées des bords de la mer Cas-
pienne à ceux de la mer Baltique , consumées dans les
travaux, détruites par les maladies, les trois quarts
des enfants mourant en Moscovie de la petite-vérole ,
plus dangereuse en ces cjimats qu'ailleurs ; enfin, les
tristes suites d'un gouvernement long-temps sauvage
et barbare , même dans sa police, sont cause que cette
LIVRE PREMIER. 4^^
grande partie du continent a encore de vastes déserts.
On compte à présent en Russie cinq cent mille familles
de gentilshommes , deux cent mille de gens de loi ,
un peu plus de cinq millions de bourgeois et de paysans
payant une espèce de taille , six cent mille hommes
dans les provinces conquises sur la Suéde : les Cosa-
ques de l'Ukraine et les Tartares , vassaux de la Mos-
covie , ne se montent pas à plus de deux millions ; en-
fin Ton a trouvé que ces pays immenses ne contien-
nent pas plus de quatorze millions d'hommes " ; c'est-
à-dire un peu plus des deux tiers des habitants de la
France.
Le czar Pierre , en changeant les moeurs , les lois ,
la milice , la face de son pays , voulait aussi être grand
parle commerce, qui fait à-la-fois la richesse d'un état
et les avantages du monde entier. Il entreprit de ren-
dre la Russie le centre du négoce de l'Asie et de l'Eu-
i-ope. Il voulait joindre par des canaux , dont il dressa
le plan , la Duine , le Volga , le Tanaïs, et s'ouvrir des
chemins nouveaux de la mer Baltique au Pont-Euxin
et à la mer Caspienne , et de ces deux mers à l'Océan
septentrional.
Leportd'Archangel, fermé par les glaces neuf mois
de l'année , et dont l'abord exigeait un circuit long et
dangereux , ne lui paraissait pas assez commode. Il
avait, dès l'an 1700, le dessein de bâtir sur la mer
Baltique un port qui deviendrait le magasin du Nord ,
et une ville qui serait la capitale de son empire.
'^ Cela fut écrit en 1727 ; la population a augmenté depuis par
les conquêtes, par la police, et par le «oin d'attirer les étranger*.
5o HISTOIRE DE CHARLES XII.
Il cherchait déjà un passage par les mers du nord-
est à la Chine ; et les manufactures de Paris et de Pékin
devaient embellir sa nouvelle ville.
Un chemin par terre , de sept cent cinquante-quatre
verstes, pratiqué à travers des marais qu'il fallait
combler, conduit de Moscou à sa nouvelle ville. La
plupart de ses projets ont été exécutés par ses mains;
et deux impératrices , qui lui ont succédé l'une après
Fautre, ont encore été au-delà de ses vues, quand
elles étaient praticables , et n'ont abandonné que l'im-
possible.
Il a voyagé toujours dans ses états , autant que ses
guerres l'ont pu permettre ; mais il a voyagé en légis-
lateur et en physicien , examinant partout la nature ,
cherchant à la corriger ou à la perfectionner, sondant
lui-même les profondeurs des fleuves et des mers , or-
donnant des écluses, visitant des chantiers , fesant
fouiller des mines , éprouvant les métaux , fesant lever
des cartes exactes, et y travaillant de sa main.
Il a bâti dans un lieu sauvage la ville impériale de
Pétersbourg, qui contient aujourd'hui soixante mille
maisons , où s'est formée de nos jours une cour bril-
lante, et où enfin on connaît les plaisirs délicats. Il a
bâti le port de Cronstadt sur la Neva , Sainte-Croix sur
les frontières de la Perse, des forts dans l'Ukraine ,
dans la Sibérie ; des amirautés à Archangel , à Péters-
bourg, à Astracan, à Azof; des arsenaux, des hôpi-
taux ; il fesait toutes ses maisons petites et de mauvais
goût; mais il prodiguait pour les maisons publiques
la magnificence et la grandeur.
Les sciences , qui ont été ailleurs le fruit tardif de
LIVRE PREMIER . 5l
lunt de siècles , sont venues par ses soins dans ses
états toutes perfectionnées. Il a créé une académie
sur le modèle des sociétés fameuses de Paris et de
Londres : les Dclisle, les Bulfingcr, les Hermann, les
BernouUi, le célèbre Wolf, homme excellent en tout
(Tenre de philosophie , ont été appelés à grands frais à
Pétersbourg. Cette académie subsiste encore, et il se
forme enfin des philosophes moscovites.
Il a forcé la jeune noblesse de ses états à voyager,
à s'instruire , à rapporter eti Piussie la politesse étran-
gère. J'ai vu déjeunes Russes pleins d'esprit et de con-
naissances. C'est ainsi qu'un seul homme a changé le
plus grand empire du monde. Il est affreux qu'il ait
manqué à ce réformateur des hommes la principale
vertu, l'humanité. De la brutalité dans ses plaisirs,
de la férocité dans ses mœurs , de la barbarie dans ses
vengeances, se mêlaient à tant de vertus. Il poliçait
ses peuples , et il était sauvage. Il a , de ses propres
mains , été l'exécuteur de ses sentences sur des crimi-
nels ; et dans une débauche de table il a fait voir son
adresse à couper des têtes. Il y a dans l'Afrique des
souverains qui versent le sang de leurs sujets de leurs
mains , mais ces monarques passent pour des bar-
bares. La mort d'un fils qu'il fallait corriger ou dés-
hériter rendrait la mémoire de Pierre odieuse , si le
bien qu'il a fait à ses sujets ne fesait presque pardon-
ner sa cruauté envers son propre sang.
Tel était le czar Pierre ; et ses grands desseins n'é-
taient encore qu'ébauchés , lorsqu'il se joignit aux rois
de Pologne et de Danemarck contre un enfant qu'ils
méprisaient tous. Le fondateur de la Russie voulut
HISTOIRE DE CHARLES XII.
être conquérant ; il crut pouvoir le devenir sans peine ,
et qu'une guerre si bien projetée serait utile à tous ses
projets. L'art de la guerre était un art nouveau qu'il
fallait montrer à ses peuples.
D'ailleurs il avait besoin d'un port à l'orient de la
mer Baltique pour l'exécution de toutes ses idées. Il
avait besoin de la province de l'Ingrie, qui est au
nord-est de la Livonie ; les Suédois en étaient maîtres,
il fallait la leur arracher. Ses prédécesseurs avaient eu
des droits sur l'Ingrie . l'Estonie, la Livonie ; le temps
semblait propice pour faire revivre ces droits perdus
depuis cent ans , et anéantis par des traités. Il conclut
donc une ligue avec le roi de Pologne , pour enlever
au jeune Charles XII tous ces pays qui sont entre le
golfe de Finlande , la mer Baltique , la Pologne , et la
Moscovie.
FIN DU LIVRE PREMIER.
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LIVRE SECOND,
ARGUMENT.
Changement prodigieux et subit dans le caractère de Charles XIF.
A l'âge de dix-huit ans il soutient la guerre contre le Dane-
marck , la Pologne , et la Moscovie ; termine la guerre de Da-
nemarck en six semaines ; défait quatre-vingt mille Moscovites
avec huit mille Suédois, et passe en Pologne. Description de
la Pologne et de son gouvernement Charles gagne plusieurs
batailles, et est maître de la Pologne, où il se prépare à nommer
Trois puissants rois menaçaient ainsi l'enfance de
Charles XII. Les bruits de ces préparatifs conster-
naient la Suéde, et alarmaient le conseil. Les grands
généraux étaient morts ; on avait raison de tout crain-
dre sous un jeune roi qui n'avait encore donné de lui
que de mauvaises impressions. Il n'assistait presque
jamais dans le conseil que pour croiser les jambes sur
la table ; distrait , indifférent , il n'avait paru prendre
part à rien.
Le conseil délibéra en sa présence sur le danger où
l'on était: quelques conseillers proposaient de détour-
ner la tempête par des négociations : tout d'un coup le
jeune prince se lève avec l'air de gravité et d'assurance
d'un homme supérieur qui a pris son parti. « Mes-
« sieurs , dit-il , j'ai résolu de ne jamais faire une guerre
« injuste , mais de n'en finir une légitime que par la
« perte de mes ennemis. Ma résolution est prise : j'irai
'^4 HISTOIRE DE CHARLES XII.
*< attaquer le premier qui se déclarera; et, quand je
« Faurai vaincu , j'espère faire quelque peur aux au-
« très. » Ces paroles étonnèrent tous ces vieux con^
seillers; ils se regardèrent sans oser répondre. Enfin ,
étonnés d'avoir un tel roi, et honteux d'espérer moins
que lui , ils reçurent avec admiration ses ordres pour
la guerre.
On fut bien plus surpris encore quand on le vit re-
noncer tout d'un coup aux amusements les plus in-
nocents de la jeunesse. Du moment qu'il se prépara
à la guerre, il commença une vie toute nouvelle, dont
il ne s'est jamais depuis écarté un seul moment. Plein
de 1 idée d'Alexandre et de César , il se proposa d'i-
miter tout de ces deux conquérants , hors leurs vices.
Il ne connut plus ni magnificence , ni jeux , ni délas-
sements ; il réduisit sa table à la frugalité la plus
grande. Il avait aimé le faste dans les habits ; il ne fut
vêtu depuis que comme un simple soldat. On l'avait
soupçonné d'avoir eu une passion pour une femme
de sa cour : soit que cette intrigue fût vraie ou non ,
il est certain qu'il renonça alors aux femmes pour ja-
mais , non seulement de peur d'en être gouverné ,
mais pour donner l'exemple à ses soldats , qu'il vou-
lait contenir dans la discipline la plus rigoureuse ;
peut-être encore par la vanité d'être le seul de tous
les rois qui domptât un penchant si difficile à sur-
monter. Il résolut aussi de s'abstenir de vin tout le
reste de sa vie. Les uns m'ont dit qu'il n'avait pris ce
parti que pour dompter en tout la nature, et pour
ajouter une nouvelle vertu à son héroïsme ; mais le
plus grand nombre m'a assuré qu'il voulut par là se
LIVRE SECOND. !)j
punir d'un excès qu'il avait commis , et d'un affront
qu'il avait fait à table à une femme , en présence
même de la reine sa mère. Si cela est ainsi , cette con-
damnation de soi-même , et cette privation qu'il s'im-
posa toute sa vie, sont une espèce d'héroïsme non
moins admirable.
Il commença par assurer des secours au duc de
Holstein , son beau-frère. Huit mille hommes furent
envoyés d'abord en Poméranie , province voisine du
Holstein , pour fortifier le duc contre les attaques des
Danois. Le duc en avait besoin. Ses états étaient déjà
ravagés , son château de Gottorp pris , sa ville de Ton-
ningue pressée par un siège opiniâtre , où le roi de
Danemarck était venu en personne , pour jouir d'une
conquête qu'il crovait sûre. Cette étincelle commen-
çait à embraser l'empire. D'un côté , les troupes
saxonnes du roi de Pologne , celles de Brandebourg ,
de Volfenbuttel , de Hesse-Cassel , marchaient pour
se joindre aux Danois. De l'autre , les huit mille hom-
mes du roi de Suéde , les troupes d'Hanovre et de Zell ,
et trois régiments de Hollande , venaient secourir le
duc '^. Taudis que le petit pays de Holstein était ainsi
le théâtre de la guerre , deux escadres , l'une d'Angle-
terre et l'autre de Hollande , parurent dans la mer Bal-
tique. Ces deux états étaient garants du traité d'Altena,
rompu par les Danois ; ils s'empressaient alors à se-
courir le duc de Holstein opprimé , parceque l'intérêt
de leur commerce s'opposait à l'agrandissement du
roi de Danemarck. Ils savaient que le Danois , étant
" Copié mot pour mot par le P. Barre, tome X, pages ^93 et
suivantes.
56 HISTOIRE DE CHARLES XII.
maître du passage du Sund , imposerait des lois oné-
reuses aux nations commerçantes quand il serait as-
sez fort pour en user ainsi impunément. Cet intérêt
a long-temps engagé les Anglais et les Hollandais à
tenir, autant qu ils l'ont pu , la balance égale entre les
princes du Nord : ils se joignirent au jeune roi de
Suède , qui semblait devoir être accablé par tant d'en-
nemis réunis, et le secoururent par la même raison
pour laquelle on Tattaquait , parcequ'on ne le croyait
pas capable de se défendre.
Il était à la chasse aux ours quand il reçut la nou-
velle de rirruption des Saxons en Livonie : il fesait
cette chasse d'une manière aussi nouvelle que dange-
reuse. On n'avait d'autres armes que des bâtons four-
chus derrière un filet tendu à des arbres. Un ours
d'une grandeur démesurée vint droit au roi , qui le
terrassa après une longue lutte , à l'aide du filet et de
son bâton. Il faut avouer qu'en considérant de telles
aventures , la force prodigieuse du roi Auguste et les
voyages du czar, on croirait être au temps des Her-
cule et des Thésée.
Il partit , pour sa première campagne , le 8 mai
(nouveau style) de l'année 1 700. Il quitta Stockholm ,
où il ne revint jamais. Une foule innombrable de
peuple l'accompagna jusqu'au port de Carlscrona , en
fesant des vœux pour lui , en versant des larmes , et
en l'admirant. Avant de sortir de Suéde , il établit à
Stockholm un conseil de défense , composé de plu-
sieurs sénateurs. Cette commission devait prendre
soin de tout ce qui regardait la flotte , les troupes , et
\es fortifications du pays. Le corps du sénat devait ré-.
LIVRE SKCOA'D. Si
gler tout le reste provisionnellement dans rintéiieur
du royaume. Ayant ainsi mis un ordre certain dans
ses états, son esprit, libre de tout autre soin, ne s'oc-
cupa plus (pie de la guerre. Sa flotte était composée
de quarante-trois vaisseaux : celui qu'il monta, nommé
ie roi Charles, le plus grand qu'on ait jamais vu , était
de cent vingt pièces de canon ; le comte de Piper , son
premier ministre , et le général Renscliild , s'y embar-
quèrent avec lui. Il joignit les escadres des alliés. La
flotte danoise évita le combat, et laissa la liberté aux
trois flottes combinées de s'approcber assez près de
Copenhague pour y jeter quelques bombes.
Il est certain que ce fut le roi lui-même qui proposa
alors au général Renschild de faire une descente , et
dassiéger Copenhague par terre , tandis qu'elle serait
bloquée par mer. Renschild fut étonné d'une propo-
sition qui marquait autant d'habileté que de courage
dans un jeune prince sans expérience. Bientôt tout fut
prêt pour la descente ; les ordres furent donnés pour
faire embarquer cinq raille hommes qui étaient sur les
côtes de Suéde , et qui furent joints aux troupes qu'on
avait à bord. Le roi quitta son grand vaisseau, et monta
une frégate plus légère : on commença par faire partir
trois cents grenadiers dans de petites chaloupes. Entre
ces chaloupes , de petits bateaux plats portaient des
fascines , des chevaux de frise , et les instruments des
pionniers : cinq cents hommes d'élite suivaient dans
d'autres chaloupes ; après venaient les vaisseaux de
guerre du roi , avec deux frégates anglaises et deux
hollandaises, qui devaient favoriser la descente à coups
de canon.
58 HISTOIRE DE CHARLES XII.
Copenhague , ville capitale du Danemarck , est si-
tuée dans Tîle de Zéeland, au milieu d'une belle plaine,
ayant au nord-ouest le Sund , et à l'orient la mer Bal-
tique, où était alors le roi de Suéde. x\u mouvement
imprévu des vaisseaux qui menaçaient d'une des-
cente , les habitants , consternes par Tinaction de leur
flotte et par le mouvement des vaisseaux suédois , re-
gardaient avec crainte en quel endroit fondrait l'o-
rage : la flotte de Charles s'arrêta vis-à-vis Humble-
bek , à sept milles de Copenhague. Aussitôt les Danois
rassemblent en cet endroit leur cavalerie. Des mihces
furent placées derrière d'épais retranchements, et l'ar-
tillerie qu'on put y conduire fut tournée contre les
Suédois.
Le roi quitta alors sa frégate pour s'aller mettre
dans la première chaloupe, à la tète de ses gardes.
L'ambassadeur de France était alors auprès de lui.
« Monsieur l'ambassadeur, lui dit-il en latin (car il ne
« voulait jamais parler français), vous n'avez rien à
« démêler avec les Danois : vous n'irez pas plus loin,
« s'il vous plaît. — Sire , lui répondit le comte de Guis-
« card , en français , le roi mon maître m'a ordonné de
« résider auprès de votre majesté ; je me flatte que vous
« ne me chasserez pas aujourd'hui de votre cour, qui
« n'a jamais été si brillante. » En disant ces paroles,
il donna la main au roi , qui sauta dans la chaloupe où
le comte de Piper et l'ambassadeur entrèrent '^. On s'a-
vançait sous les coups de canon des vaisseaux qui fa-
vorisaient la descente. Les bateaux de débarquement
n'étaient encore qu'à trois cents pas du rivage. Char-
* Copié par le P. Barre, tome X, page 396.
i.miE SECOND. 59
les XII , impatient de ne pas aborder assez près ni as-
sez tôt , se jette de sa chaloupe dans la mer, Tépée à la
main , ayant de l'eau par-delà la ceinture : ses minis-
tres , Tambassadeur de France , les officiers , les sol-
dats , suivent aussitôt son exemple , et marchent au
riva^je, malgré une (>,réle de mousquetades. Le roi,
qui n'avait jamais entendu de sa vie de mousqueterie
chargée à balle, demanda au major -général Stuart,
qui se trouva auprès de lui , ce que c était que ce petit
sifflement qu'il entendait à ses oreilles. « C'est le bruit
ft que font les balles de fusil qu'on vous tire , » lui dit
le major. « Bon , dit le roi , ce sera là dorénavant
« ma musique. » Dans le même moment le major, qui
exphquait le bruit des mousquetades, en reçut une
dans Tépaule , et un lieutenant tomba mort à l'autre
côté du roi.
Il est ordinaire à des troupes attaquées dans leurs
retranchements d'être battues , parceque ceux qui at-
taquent ont toujours une impétuosité que ne peuvent
avoir ceux qui se défendent, et qu'attendre les enne-
mis dans ses lignes , c'est souvent un aveu de sa fai-
blesse et de leur supériorité. La cavalerie danoise et
les milices s'enfuirent après une faible résistance. Le
roi , maître de Icjurs retranchements , se jeta à genoux
pour remercier Dieu du premier succès de ses armes.
Il fit sur-le-champ élever des redoutes vers la ville , et
marqua lui-méuie un campement. En même temps il
renvoya ses vaisseaux en Scanie , partie de la Suéde
voisine de Copenhague, pour chercher neuf mille
hommes de renfort. Tout conspirait à servir la viva-
cité de Charles. Les neuf mille hommes étaient sur le
6o HISTOIRE DE CHARLES XII.
rivage , prêts à s'embarquer, et dès le lendemain , un
vent favorable les lui amena.
Tout cela s'était fait à la vue de la flotte danoise ,
qui n'avait osé s'avancer. Copenhague , intimidée, en-
voya aussitôt des députés au roi pour le supplier de
ne point bombarder la ville. Il les reçut à cheval , à la
tète de son régiment des gardes : les députés se mirent
à genoux devant lui ; il fit payer à la ville quatre cent
mille rixdales , avec ordre de faire voiturer au camp
toutes sortes de provisions , qu'il promit défaire payer
fidèlement. On lui apporta des vivres , parcequ'il fal-
lait obéir ; mais on ne s'attendait guère que des vain-
queurs daignassent payer ; ceux qui les apportèrent
furentbien étonnés d'être payés généreusement et sans
délai par les moindres soldats de l'armée. Il régnait
depuis long-temps dans les troupes suédoises une dis-
cipline qui n'avait pas peu contribué à leurs victoires :
le jeune roi en augmenta encore la sévérité. Un soldat
n'eût pas osé refuser le paiement de ce qu'il achetait,
encore moins aller en maraude , pas même sortir du
camp. Il voulut de plus que, dans une victoire, ses
troupes ne dépouillassent les morts qu'après en avoir
eu la permission ; et il parvint aisément à faire obser-
ver cette loi. On fesait toujours dans son camp la prière
deux fois par jour, à sept heures du matin, et à quatre
heures du soir : il ne manqua jamais d'y assister, et
de donner à ses soldats l'exemple de la piété, qui fait
toujours impression sur les hommes , quand ils n'y
soupçonnent pas de l'hypocrisie. Son camp, mieux
policé que Copenhague , eut tout en abondance ; les
paysans aimaient mieux vendre leurs denrées aux Sué-
LIVRE SECOND. 6l
dois, leurs ennemis, qu'aux Danois, qui ne les payaient
pas si bien. Les bourgeois de la ville furent même obli-
gés de venir plus d'une fois chercher au camp du roi
de Suéde des provisions qui manquaient dans leurs
maVchés.
Le roi de Danemarck était alors dans le Holstein ,
où il semblait ne s'être rendu que pour lever le siège
de Tonningue. Il voyait la mer Baltique couverte de
vaisseaux ennemis , un jeune conquérant déjà maître
de la Zéeland , et prêt à s'emparer de la capitale. Il fit
publier dans ses états que ceux qui prendraient les
armes contre les Suédois auraient leur liberté. Cette
déclaration était d'un grand poids dans un pays au-
trefois libre , où tous les paysans , et même beaucoup
de bourgeois , sont esclaves aujourd'hui. Charles fit
dire au roi de Danemarck qu'il ne fesait la guerre que
pour l'obliger à faire la paix , qu'il n'avait qu'à se ré-
soudre à rendre justice au duc de Holstein , ou à voir
Copenhague détruite , et son royaume mis à feu et à
sang. Le Danois était trop heureux d'avoir à faire à un
vainqueur qui se piquait de justice. On assembla un
congrès dans la ville de Travendal , sur les frontières
du Holstein. Le roi de Suéde ne souffrit pas que l'art
des ministres traînât les négociations en longueur : il
voulut que le traité s'achevât aussi rapidement qu'il
était descendu en Zéeland. Effectivement il fut conclu
le 5 d'auguste, à l'avantage du duc de Holstein , qui fut
indemnisé de tous les frais de la guerre , et délivré d'op-
pression. Le roi de Suéde ne voulut rien pour lui-
même , satisfait d'avoir secouru son allié et humilié
son ennemi. Ainsi Charles XII > à dix-huit ans, com-
62 HISTOIRE DE CHARLES XII.
mença et finit cette guerre en moins de six semaines.
Précisément dans le même temps , le roi de Pologne
investissait la ville de Riga , capitale de la Livonie , et
le czar s'avançait du côté de l'orient , à la tête de près
de cent mille hommes. Riga était défendue por le vieux
comte d'Alberg , général suédois , qui , à Tâge de qua-
tre-vingts ans, joignait le feu d'un jeune homme à l'ex-
périence de soixante campagnes. Le comte Fleming,
depuis ministre de Pologne , grand homme de guerre
et de cabinet, et le Livonien Patkul , pressaient tous
deux le siège sous les yeux du roi ; mais , malgré plu-
sieurs avantages que les assiégeants avaient remportés,
l'expérience du vieux comte d'Albei g rendait inutiles
leurs efforts, et le roi de Pologne désespéraitde prendre
la ville. Il saisit enfin une occasion honorable de lever
le siège. Riga était pleine de marchandises apparte-
nantes aux Hollandais. Les états-généraux ordonnè-
rent à leur ambassadeiu' auprès du roi Auguste de lui
faire sur cela des représentations. Le roi de Pologne
ne se fit pas long-temps prier. Il consentit à lever le
siège plutôt que de causer le moindre dommage à ses
alliés, qui ne furent point étonnés de cet excès de com-
plaisance, dont ils surent la véritable cause.
Il ne restait donc plus à Charles XII , pour achever
sa première campagne , que de marcher contre son
rival de gloire , Pierre Alexiow^itz. Il était d'autant plus
animé contre lui, qu'il y avait encore à Stockholm trois
ambassadeurs moscovites qui venaient de jurer le re-
nouvellement d'une paixinviolable. Il nepouvait com-
prendre , lui qui se piquait d'une probité sévère , qu'un
législateur comme le czar se fît un jeu de ce qui doit
LIVRE SECOND. GJ
être si sacré. Le jeune prince, plein d'honneur, ne pen-
sait pas qu'il y eût une morale différente pour les rois
et pour les particuliers. L'empereur de Moscovie ve-
nait de faire piu^aître un manifeste qu il eût mieux fait
de supprimer. Il alléguait , pour raison de la guerre ,
qu'on ne lui avait pas rendu assez d'honneurs lorsqu'il
avait passé incognito à Pdga , et qu'on avait vendu les
vivres trop cher à ses ambassadeurs. C'étaient là les
griefs pour lesquels il ravageait l'Ingrie avec quatre-
vingt mille hommes.
Il parut devant Narva à la tête de cette grande ar-
mée, le i^'^ octobre, dans un temps plus rude en ce
climat que ne l'est le mois de janvier à Paris. Le czar,
qui, dans de pareilles saisons, fesait quelquefois quatre
cents lieues en poste à cheval , pour aller visiter lui-
même une mino ou quelque canal, n'épargnait pas plus
ses troupes que lui-même. Il savait d'ailleurs que les
Suédois , depuis le temps de Gustave-Adolphe , fesaient
la guerre au cœur de l'hiver comme dans Tété : il vou-
lut accoutumer aussi ses Moscovites à ne point con-
naître de saisons , et les rendre un jour pour le moins
égaux aux Suédois. Ainsi , dans un temps où les glaces
et les neiges forcent les autres nations, dans des climats
tempérés, à suspencbe la guerre , le czar Pierre assié-
geait Narva à trente degrés du pôle , et Charles XII s'a-
vançait pour la secourir. Le czar ne fut pas plus tôt
arrivé devant la place . qu'il se hâta de mettre en pra-
tique ce qu il venait d'apprendre dans ses voyages. Il
traça son camp , le fit fortifier de tous côtés , éleva des
redoutes de distance en distance , et ouvrit lui-même
la tranchée. Il avait donné le commandement de son
64 HISTOIRE DE CHARLES Xlf.
armée au duc de Cioï , Allemand, général habile , maiï>
peu secondé alors par les officiers russes. Pour lui , il
n'avait dans ses propres troupes que le rang de simple
lieutenant. Il avait donné l'exemple de l'obéissance mi^
litaire à sa noblesse, jusque-là indisciplinable, laquelle
était en possession de conduire sans expérience et en
tumulte des esclaves mal armés. Il n'était pas éton-
nant que celui qui s'était fait charpentier ù Amsterdam
pour avoir des flottes , fût lieutenant à Narva pour en-
seigner à sa nation l'art de la guerre.
Les Russes sont robustes, infatigables , peut-être
aussi courageux que les Suédois ; mais c'est au temps
à aguerrir les troupes , et à la discipline à les rendre
invincibles. Les seuls régiments dont on pût espérer
quelque chose étaient commandés par des officiers al-
lemands , mais ils étaient en petit nombre. Le reste
était des barbares arrachés à leurs forêts , couverts de
peaux de bêtes sauvages , les uns armés de flèches ,
les autres de massues : peu avaient des fusils : aucun
n'avait vu un siège régulier; il n'y avait pas un bon
canonnier dans toute l'armée. Cent cinquante canons ,
qui auraient dû réduire la petite ville de Narva en cen-
dres , y avaient à peine fait brèche , tandis que l'artil-
lerie de la ville renversait à tout moment des rangs en-
tiers dans les tranchées. Narva était presque sans for-
tifications : le baron de Hoorn , qui y commandait ,
n'avait pas mille hommes de troupes réglées ; cepen-
dant cette armée innombrable n'avait pu la réduire en
six semaines.
On était déjà au 1 5 de novembre , quand le czar ap-
prit que le roi de Suède , ayant traversé la mer avec
LIVBE SECOND. 65
deux cents vaisseaux de transport , marchait pour se-
courir Narva. Les Suédois n'étaient que vingt mille.
Le czar n'avait que la supériorité du nombre. Loin
donc de mépriser son ennemi , il employa tout ce
qu'il avait d'art pour l'accabler. Non content de quatre-
vingt mille hommes , il se prépara à lui opposer encore
une autre armée, et à l'arrêter à chaque pas. Il avait
déjà mandé près de trente mille hommes qui s'avan-
çaient de Pleskow à grandes journées. Il fit alors une
démarche qui l'eût rendu méprisable, si un législateur
qui a fait de si grandes choses pouvait l'être. Il quitta
son camp , où sa présence était nécessaire , pour aller
chercher ce nouveau corps de troupes , qui pouvait
très bien arriver sans lui , et sembla , par cette dé-
marche , craindre de combattre dans un camp retran-
ché un jeune prince sans expérience , qui pouvait ve-
nir l'attaquer.
Quoi qu'il en soit , il voulait enfermer Charles XII
entre deux armées. Ce n'était pas tout, trente mille
hommes, détachés du camp devant Narva, étaient
postés à une lieue de cette ville , sur le chemin du roi
de Suéde ; vingt mille strélitz étaient plus loin sur le
même chemin ; cinq mille autres fesaient une garde
avancée. Il fallait passer sur le ventre à toutes ces
troupes , avant que d'arriver devant le camp, qui était
muni d'un rempart et d'un double fossé. Le roi de
Suéde avait débarqué à Pernaw, dans le golfe de Riga,
avec environ seize mille hommes d'infanterie , et un
peu plus de quatre mille chevaux. De Pernaw il avait
précipité sa marche jusqu'à Revel , suivi de toute sa
cavalerie , et seulement de quatre mille fantassins. Il
■ CHAULES XII .5
66 HISTOIRE DE CHARLES XII.
marchait toujours en avant , sans attendre le reste de
ses troupes. Il se trouva bientôt avec ses huit mille
hommes seulement devant les premiers postes des en-
nemis. Il ne balança pas à les attaquer tous les uns
après les autres , sans leur donner le temps d'appren-
dre à quel petit nombre ils avaient à faire. Les Mos-
covites, voyant arriver les Suédois à eux, crurent
avoir toute une armée à combattre. La garde avancée
de cinq mille hommes , qui gardait , entre des ro-
chers, un poste où cent hommes résolus pouvaient ar-
rêter une armée entière, s'enfuit àlapremière approche
des Suédois. Les vingt mille hommes qui étaient der-
rière , voyant fuir leurs compagnons , prirent l'épou-
vante, et allèrent porter le désordre dans le camp.
Tous les postes furent emportés en deux jours ; et ce
qui , en d'autres occasions , eût été compté pour trois
victoires , ne retarda pas d'une heure la marche du
roi. Il parut donc enfin , avec ses huit mille hommes
fatigués d'une si longue marche , devant un camp de
quatre -vingt mille Russes, bordé de cent cinquante
canons. A peine ses troupes eurent-elles pris quelque
repos , que , sans délibérer, il donna ses ordres pour
l'attaque.
Le signal était deux fusées , et le mot en allemand ,
avec [.aide de Dieu. Un officier général lui ayant re-
présenté la grandeur du péril : « Quoi ! vous doutez ,
« dit- il, qu'avec mes huit mille braves Suédois je ne
« passe sur le corps à quatre-vingt mille Moscovites? «
Un moment après , craignant qu'il n'y eût un peu de
fanfaronnade dans ces paroles , il courut lui-même
après cet officier: «N'êtes -vous donc pas de mon
LIVRE SECOIND. (^n
« avis ? lui dit-il ; n'ai-je pas deux avantages sur les
« ennemis ? Fun , que leur cavalerie ne pourra leur
« servir ; et lautre , que le lieu étant resserré , leur
« grand nombre ne fera que les incommoder ; et ainsi
« je serai réellement plus fort qu'eux. » L'officier n'eut
garde d'être d'un autre avis , et on marcha aux Mos-
covites à midi le 3o novembre 1700.
Dès que le canon des Suédois eut fait brèche aux
retranchements , ils s'avancèrent la baïonnette au
bout du fusil , ayant au dos une neige furieuse qui
donnait au visage des ennemis. Les Russes se firent
tuer pendant une demi-heure sans quitter le revers
des fossés! Le roi attaquait à la droite du camp où
était le quartier du czar ; il espérait le rencontrer , ne
cachant pas que l'empereur lui-même avait été cher-
cher ces quarante mille * hommes qui devaient arriver
dans peu. Aux premières décharges de la mousque-
terie ennemie le roi reçut une balle à la gorge ; mais
c'était une balle morte qui s'arrêta dans les phs de sa
cravate noire , et qui ne lui fit aucun mal. Son cheval
fut tué sous lui. M. de Sparre m'a dit que le roi sauta
légèrement sur un autre cheval, en disant : « Ces gens-
« ci me font faire mes exercices » ; et continua de com-
battre et de donner les ordres avec la même présence
d'esprit. Après trois heures de combat les retranche-
ments furent forcés de tous côtés. Le roipoursuivit la
droite des ennemis jusqu'à la rivière de Narva avec
son aile gauche , si l'on peut appeler de ce nom envi-
ron quatre mille hommes qui en poursuivaient près
de quarante mille. Le pont rompit sous les fuyards ;
* A la page 65, ligne 8, V awtenr dL dit près de trente mille hommes.
68 HISTOIRE DE CHARLES XII.
la rivière fut en un moment couverte de morts. Les
autres , désespérés , retournèrent à leur camp sans
savoir où ils allaient : ils trouvèrent quelques ba-
raques derrière lesquelles ils se mirent ; là , ils se dé-
fendirent encore , parcequ'ils ne pouvaient pas se
sauver ; mais enfin leurs généraux Dolgorowki , Go-
lowkin , Fédérovs^itz , vinrent se rendre au roi , et
mettre leurs armes à ses pieds. Pendant qu'on les lui
présentait, arriva le duc de Croï, général de l'armée-,
qui venait se rendre lui-même avec trente officiers.
" Charles reçut tous ces prisonniers d'importance
avec une politesse aussi aisée et un air aussi humain
que s'il leur eût fait dans sa cour les honneurs d'une
fête. Il ne voulut garder que les généraux. Tous les of-
ficiers subalternes et les soldats furent conduits dés»
armés jusqu'à la rivière de Narva : on leur fournit des
bateaux pour la repasser et pour s'en retourner chez
eux. Cependant la nuit s'approchait ; la droite des
Moscovites se battait encore : les Suédois n'avaient
pas perdu six cents hommes : dix-huit mille Mosco-
vites avaient été tués dans leurs retranchements : un
grand nombre était noyé : beaucoup avaient passé la
rivière ; il en restait encore assez dans le camp pour
exterminer jusqu'au dernier Suédois : mais ce n'est
pas le nombre des morts , c'est l'épouvante de ceux
qui survivent qui fait perdre les batailles. Le roi pro-
fita du peu de jour qui restait pour saisir l'artillerie
ennemie. Il se posta avantageusement entre leur camp
et la ville : là il dormit quelques heures sur la terre ,
enveloppé dans son manteau , en attendant qu'il pût
" Copié par le P. Barre, tome IX.
LIVRE SECOISD. 69
fondre , au point du jour, sur Taile (jauche des enne-
mis, qui n'avait point encore été tout-à-fait rompue.
A deux heures du matin le général Vede , qui com-
mandait cette gauche , ayant su le gracieux accueil
que le roi avait fait aux autres généraux , et comment
il avait renvoyé tous les officiers subalternes et les
soldats , l'envoya supplier de lui accorder la même
grâce. Le vainqi>eur lui fit dire qu'il n'avait qu'à s'ap-
procher à la tête de ses trojipes , et venir mettre bas
les armes et les drapeaux devant lui. Ce général parut
bientôt après avec ses Moscovites , qui étaient au
nombre d'environ trente mille. Ils marchèrent tête
nue , soldats et officiers , à travers moins de sept mille
Suédois. Les soldats, en passant devant le roi*, je-
taient à terre leurs fusils et leurs épées ; et les officiers
portaient à ses pieds les enseignes et les drapeaux. Il
fit repasser la rivière à toute cette multitude , sans en
retenir un seul soldat prisonnier. S'il les avait gardés ,
le nombre des prisonniers eût été au moins cinq fois
plus grand que celui des vainqueurs.
Alors il entra victorieux dans Narva , accompagné
du duc de Croï et des autres officiers généraux mos-
covites : il leur fit rendre à tous leurs épées ; et sa-
chant qu'ils manquaient d'argent , et que les mar-
chands de Narva ne voulaient point leur en prêter , il
envoya mille ducats au duc de Croï, et cinq cents à
chacun des officiers moscovites, qui ne pouvaient se
lasser d'admirer ce traitement, dont ils n'avaient pas
même d'idée. On dressa aussitôt à Narva une rela-
tion de la victoire pour l'envoyer à Stockholm et aux
aUiés de la Suéde ; mais le roi retrancha de sa maia
70 HISTOIRE DE CHARLES XII.
tout ce qui était trop avantageux pour lui et trop in-
jurieux pour le czar. Sa modestie ne put empêcher
qu'on ne frappât à Stockholm plusieurs médailles
pour perpétuer la mémoire de ces événements. Entre
autres on en frappa une qui le représentait d'un côté
sur un piédestal où paraissaient enchaînés un Mos-
covite , un Danois , un Polonais ; de Fautre était un
Hercule armé de sa massue , tenant sous ses pieds un
Cerhère avec cette légende : Très uno contudit ictu.
Parmi les prisonniers faits à la journée de Narva ,
on en vit un qui était un grand exemple des révolu-
tions de la fortune : il était fils aîné et héritier du roi
de Géorgie; on le nommait le czarafis Artfchelou ; ce
titre de czarafis- signifie prince, ou fils du czar, chez
tous les Tartares comme en Moscovie ; car le mot de
czar ou tzar voulait dire roi chez les anciens Scythes ,
dont tous ces peuples sont descendus , et ne vient
point des Césars de Rome , si long-temps inconnus à
ces barbares. Son père Mittelleski , czar et maître de
la plus belle partie des pays qui sont entre les mon-
tagnes'd'Ararat et les extrémités orientales de la mer
Noire , avait été chassé de son royaume par ses propres
sujets en 1 688 , et avait choisi de se jeter entre les bras
de l'empereur de Moscovie, plutôt que de recourir à
celui des Turcs. Le fils de ce roi , âgé de dix-neuf ans ,
voulut suivre Pierre -le -Grand dans son expédition
contre les Suédois , et fut pris en combattant par quel-
ques soldats finlandais qui l'avaient déjà dépouillé, et
qui allaient le massacrer. Le comte Renschild l'arra-
cha de leurs mains , lui fit donner un habit , et le pré-
senta à son maître : Charles l'envoya à Stockholm , où
LIVRE SECOiSD. ^I
ce prince malheureux mourut quelques années après.
Le roi ne put s'empêcher , en le voyant partir , de faire
tout haut devant ses officiers une réflexion naturelle
sur l'étrange destinée d'un prince asiatique , né au
pied du mont Caucase , qui allait vivre captif parmi
les glaces de la Suéde. « C'est , dit-il , comme si j étais
« un jour prisonnier chez les Tartares de Crimée. »
Ces paroles ne firent alors aucune impression ; mais
dans la suite on ne s'en souvint que trop , lorsque 1 e^
vénement en eut fait une prédiction.
Le czar s'avançait à grandes journées avec l'armée
de quarante mille Russes , comptant envelopper son
ennemi de tous côtés. Il apprit à moitié chemin la ba-
taille de Narva et la dispersion de tout son camp. Il ne
s'obstina pas à vouloir attaquer, avec ses quarante
mille l^pmmes sans expérience et sans discipline, un
vainqueur qui venait d'en détruire quatre-vingt mille
dans un camp retranché ; il retourna sur ses pas ,
poursuivant toujours le dessein de disciphner ses
troupes, pendant qu'il civilisait ses sujets. «Je sais
«bien, dit-il, que les Suédois nous battront long-
« temps ; mais à la fin ils nous apprendront eux-
« mêmesàlesvaincre. » Moscou, sa capitale, fut dans
l'épouvante et dans la désolation à la nouvelle de
cette défaite. Telle était la fierté et lignorance de ce
peuple , qu'ils crurent avoir été vaincus par un pou-
voir plus qu'humain , et que les Suédois étaient de
vrais magiciens. Cette opinion fut si générale que l'on
ordonna à ce sujet des prières publiques à saint Ni-
colas, patron de la Moscovie. Cette prière est ti^op
singulière pour n^être pas rapportée. La voici :
72 HISTOIRE DE CHARLES XII.
« O toi. qui es notre consolateur perpétuel dans
« toutes nos adversités , grand saint Nicolas , infini-
« ment puissant , par quel péché t'avons-nous offensé
« dans nos sacrifices , génuflexions , révérences , et
« actions de grâces , pour que tu nous aies ainsi aban-
« donnés? Nous avions imploré ton assistance contre
« ces terribles , insolents , enragés , épouvantables ,
« indomptables destructeurs , lorsque , comme des
« lions et des ours qui ont perdu leurs petits , ils nous
« ont attaqués , effrayés , blessés , tués par milliers ,
« nous qui sommes ton peuple. Comme il est impos-
er sible que cela soit arrivé sans sortilège et enchan-
« tement , nous te supplions , ô grand saint Nicolas ,
« d'être notre champion et notre porte-étendard , de
<( nous délivrer de cette foule de sorciers , et de les
a chasser bien loin de nos frontières avec la récom-
« pense qui leur est due. »
Tandis que les Russes se plaignaient à saint Nicolas
de leur défaite, Charles XII fesait rendre grâces à
Dieu, et se préparait à de nouvelles victoires.
Le roi de Pologne s'attendit bien que son ennemi ,
vainqueur dès Danois et des Moscovites , viendrait
bientôt fondre sur lui. Il se ligua plus étroitement que
jamais avec le czar. Ces deux princes convinrent d'une
entrevue pour prendre leurs mesures de concert. Ils
se virent à Birzen , petite ville de Lithuanie , sans au-
cune de ces formalités qui ne servent qu'à retarder les
affaires , et qui ne convenaient ni à leur situation ni
à leur humeur. Les princes du Nord se voient avec
ime familiarité qui n'est point encore établie dans le
iûidi de l'Europe, Pierre et Auguste passèrent quinze
LIVRE seco:nd. -jJ
jours ensemble dans des plaisirs qui allèrent jusqu'à
l'excès ; car le czar, qui voulait réformer sa nation, ne
put jamais corriger dans lui-même son penchant dan-
gereux pour la débauche.
Le roi de Pologne s'engagea à fournir au czar cin-
quante mille hommes de troupes allemandes , qu'on
devait acheter de divers princes , et que le czar devait
soudoyer. Celui-ci, de son côté, devait envoyer cin-
quante mille Russes en Pologne , pour y apprendre
l'art de la guerre , et promettait de paver au roi Au-
guste trois millions de rixdales en deux ans. Ce traité ,
s'il eût été exécuté , eût pu être fatal au roi de Suéde ;
c'était un moyen prompt et sûr d'aguerrir les Mosco-
vites ; c'était peut-être forger des fers à une partie de
l'Europe.
Charles XII se mit en devoir d'empêcher le roi de
Pologne de recueillir le fruit de cette ligue. Après avoir
passé l'hiver auprès de Narva , il parut en Livonie au-
près de cette même ville de Pii ga quele roi Auguste avait
assiégée inutilement. Les troupes saxonnes étaient
postées le long de la rivière de Duina , qui est fort
large en cet endroit : il fallait disputer le passage à
Charles , qui était à l'autre bord du fleuve. Les Saxons
n'étaient pas commandés par leur prince, alors ma-
lade ; mais ils avaient à leur tête le maréchal Stenau ,
qui fesait les fonctions de général : sous lui comman-
daient le prince Ferdinand duc de Courlande , et ce
même Patkul , qui défendait sa patrie contre Charles
XII , l'épée àla main , après en avoir soutenu les droits
par la plume , au péril de sa vie, contre Charles XI.
Le roi de Suéde avait fait construire de grands bateaux
74 HISTOIRE DE CHARLES XII.
d'une invention nouvelle , dont les bords , beaucoup
plus hauts qu'à l'ordinaire , pouvaient se lever et se
baisser comme des ponts-levis. En se levant, ils cou-
vraient les troupes qu'ils portaient; en se baissant , ils
servaient de pont pour le débarquement. 11 mit encore
en usage un autre artifice. Ayant remarqué que le vent
soufflait du nord où il était , au sud oii étaient campés
les ennemis , il fît mettre le feu à quantité de paille
mouillée , dont la fumée épaisse , se répandant sur la
rivière , dérobait aux Saxons la vue de ses troupes et
de ce qu'il allait faire. A la faveur de ce nuage , il fit
avancer des barques remplies de cette même paille
fumante ; de sorte que le nuage grossissant toujours ,
et chassé par le vent dans les yeux des ennemis , les
mettait dans l'impossibilité de savoir si le roi passait
ou non. Cependant il conduisait seul l'exécution de
son stratagème. Étant déjà au milieu de la rivière :
« Hé bien, dit -il au général Renschild , la Duina ne
« sera pas plus méchante que la mer de Copenhague ;
« croyez-moi, général, nous les battrons. » Il arriva
en un quart d'heure à l'autre bord , et fut mortifié de
ne sauter à terre que le quatrième. Il fait aussitôt dé-
barquer son canon , et forme sa bataille , sans que les
ennemis , offusqués de la fumée, puissent s'y opposer
que par quelques coups tirés au hasard. Le vent ayant
dissipé ce brouillard , les Saxons virent le roi de Suéde
marchant déjà à eux.
Le maréchal Stenau ne perdit pas un moment : à
peine aperçut-il les Suédois , qu'il fondit sur eux avec
la meilleure partie de sa cavalerie. Le choc violent de
cette troupe, tombant sur les Suédois dans 1 instant
LIVRE SECOND. -y 5
qu'ils formaient leurs bataillons , les mit en désordre.
Ils s'ouvrirent; ils furent rompus et poursuivis jus-
que dans la rivière. Le roi de Suéde les rallia , le mo-
ment d'après , au milieu de Tcau , aussi aisément que
s'il eût fait une revue. Alors S( s soldats , marchant plus
serrés qu'auparavant, repoussèrent le maréchal Ste-
nau , et s'avancèrent dans la plaine. Stenau sentit que
ses troupes étaient étonnées : il les fit retirer, en ha-
bile homme , dans un lieu sec , flanqué d'un marais et
d'un bois où était son artillerie. L'avantage du terrain ,
et le temps qu'il avait donné aux Saxons de revenir de
leur première surprise , leur rendit tout leur courage.
Charles ne balança pas à les attaquer : il avait avec lui
quinze mille hommes : Stenau et le duc deCourlande
environ douze mille , n'ayant pour toute artillerie
qu'un canon de fer sans affût. La bataille fut rude et
sanglante : Le duc eut deux chevaux tués sous lui : il
pénétra trois fois au miliçu de la garde du roi ; mais
enfin , ayant été renversé de son cheval d'un coup de
crosse de mousquet , le désordre se mit dans son ar-
mée , qui ne disputa plus la victoire. Ses cuirassiers le
retirèrent avec peine , tout froissé, et à demi mort, du
milieu de la mêlée , et de dessous les chevaux qui le
foulaient aux pieds.
Le roi de Suéde , après sa victoire , court à Mittau ,
capitale de la Courlande. Toutes les villes de ce duché
se rendent à lui à discrétion : c'était un voyage plu-
tôt qu'une conquête. Il passa sans s'arrêter en Lithua-
nie , soumettant tout sur son passage. Il sentit une sa-
tisfaction flatteuse, et il l'avoua lui-même, quand il
entra en vainqueur dans cette ville de Birzen , où le
•y6 HISTOIRE DE CHARLES XII.
roi de Pologne et le czar avaient conspiré sa ruine
quelques mois auparavant.
Ce fut dans cette place qu'il conçut le dessein de dé-
trôner le roi de Pologne par les mains des Polonais
mêmes. Là, étant un jour à table, tout occupé de
cette entreprise , et observant sa* sobriété extrême ,
dans un silence profond , paraissant comme enseveli
dans ses grandes idées , un colonel allemand qui as-
sistait à son dîner, dit assez haut pour être entendu ,
que les repas que le czar et le roi de Pologne avaient
faits au même endroit étaient un peu différents de
ceux de sa majesté. « Oui , dit le roi en se levant , et
« j'en troublerai plus aisément leur digestion. » En ef-
fet , mêlant alors un peu de politique à la force de ses
armes , il ne tarda pas à prépai-er l'événement qu'il
méditait.
La Pologne, cette partie de l'ancienne Sarmatie, est
un peu plus grande que la, France , moins peuplée
qu'elle , mais plus que la Suéde. Ses peuples ne sont
chrétiens que depuis environ sept cent cinquante ans.
C'est une chose singulière, que la langue des Romains,
qui n'ont jamais pénétré dans ces climats , ne se parle
aujourd'hui communément qu'en Pologne; tout y parle
latin , jusqu'aux domestiques. Ce grand pays est très
fertile ; mais les peuples n'en sont que moins indus-
trieux'^. Les ouvriers et les marchands qu'on voit en
Pologne sont des Écossais , des Français , surtout des
Juifs. Ils y ont près de trois cents synagogues; et à
force de multiplier, ils en seront chassés comme ils
l'ont été d'Espagne. Ils achètent à vil prix les blés, les
^ Copie par le P. Barre, tome IX.
LIVRE SECOND. -y y
bestiaux , les denrées du pays , Us trafiquent à Dant-
zick et en Allemagne, et vendent chèrement aux nobles
de quoi satisfaire l'espèce de luxe qu'ils connaissent
et qu'ils aiment. Ainsi ce pays , arrosé des plus belles
rivières , riche en pâturages , en mines de sel, et cou-
vert de moissons , reste pauvre malgré son abondance,
parceque le peuple est esclave , et que la noblesse est
fière et oisive.
Soti gouvernement est la plus 6dèle image de Fan-
cien gouvernement celte et gothique , corrigé ou altéré
partout ailleurs. C'est le seul état qui ait conservé le
nom de république avec la dignité royale.
Chaque gentilhomme a le droit de donner sa voix
dans l'élection d'un roi , et de pouvoir l'être lui-même.
Ce plus beau des droits est joint au plus grand des
abus : le trône est presque toujours à l'enchère ; et
comme un Polonais est rarepaent assez riche pour l'a-
cheter, il a été vendu souvent aux étrangers. La no-
blesse et le clergé défendent leur liberté contre leur
roi , et l'ôtent au reste de la nation. Tout le peuple y
est esclave, tant la destinée des hommes est que le
plus grand nombre soit partout, de façon ou d'autre,
subjugué par le plus petitJ Là le paysan ne sème point
pour lui, mais pour des seigneurs à qui lui, son
champ , et le travail de ses mains , appartiennent , et
qui peuvent le vendre et l'égorger avec le bétail de la
terre. Tout ce qui est gentilhomme ne dépend que de
soi. Il faut , pour le juger dans une affaire criminelle ,
une assemblée entière de la nation : il ne peut être ar-
rêté qu'après avoir été condamné ; ainsi il n'est pres-
que jamais puni. Il y en a beaucoup de pauvres; ceux-
78 HISTOIRE DE CHARLES XII.
là se mettent au service des plus puissants , en reçoi-
vent un salaire, font les fonctions les plus basses. Ils
aiment mieux servir leurs égaux que de s'enrichir par
le commerce ; et , en pansant les chevaux de leurs
maîtres , ils se donnent le titre, d'électeurs des rois et
de destructeurs des tyrans.
Qui verrait un roi de Pologne dans la pompe de sa
majesté royale , le croirait le prince le plus absolu de
l'Europe ; c'est cependant celui qui l'est le moins. Les
Polonais font réellement avec lui ce contrat qu'on
suppose chez d'autres nations entre le souverain et
les sujets. Le roi de Pologne , à son sacre même , et en
jurant les pacta conventa , dispense ses sujets du ser-
ment d'obéissance , en cas qu'il viole les lois de la ré-
publique.
Il nomme à toutes les charges, et confère tous les
honneurs. Rien n'est héréditaire en Pologne , que les
terres et le rang de noble. Le fils d'un palatin et celui
du roi n'ont nul droit aux dignités de leur père; mais
il y a cette grande différence entre le roi et la répu-
blique , qu'il ne peut ôter aucune charge après l'avoir
donnée , et que la république a le droit de lui ôter la
couronne s'il transgressait les lois de l'état.
La noblesse , jalouse de sa liberté, vend souvent ses
suffrages , et rarement ses affections. A peine ont- ils
élu un roi , qu'ils craignent son ambition , et lui op*
posent leurs cabales. Les grands qu'il a faits , et qu'il
ne peut défaire , deviennent souvent ses ennemis , au
lieu de rester ses créatures. Ceux qui sont attachés à
la cour sont l'objet de la haine du reste de la noblesse :
ce qui forme toujours deux partis ; division inévitable ,
LIVRE SECOND. -^9
et même nécessaire , dans des pays où l'on veut avoir
des rois , et conserver sa liberté.
Ce qui concerne la nation est réglé dans les états-
généraux qu'on appelle diètes. Ces états sont compo-
sés du corps du sénat et de plusieurs gentilshommes ;
les sénateurs sont les palatins et les évéques : le se-
cond ordre est composé des députés des diètes par-
ticulières de chaque palatinat. A ces grandes assem-
blées préside l'archevêque de Gnesne , primat de Po-
logne , vicaire du royaume dans les interrègnes , et la
première personne de l'état après le roi. Rarement y
a-t-il en Pologne un autre cardinal que lui , parceque
la pourpre romaine ne donnant aucune préséance
dans le sénat , un évêque qui serait cardinal serait
obligé ou de s'asseoir à son rang de sénateur, ou de
renoncer aux droits solides de la dignité qu'il a dans
sa patrie, pour soutenir les prétentions d'un honneur
étranger.
Ces diètes se doivent tenir, par les lois du royaume,
alternativement en Pologne et en Lithuanie. Les dé-
putés y décident souvent leurs affaires le sabre à la
main , comme les anciens Sarmates , dont ils sont des-
cendus , et quelquefois même au milieu de l'ivresse ,
vice que les Sarmates ignoraient. Chaque gentilhomme
député à ces états-généraux jouit du droit qu'avaient
à Rome les tribuns du peuple , de s'opposer aux lois
du sénat. Un seul gentilhomme qui dit je proteste , ar-
rête par ce mot seul les résolutions unanimes de tout
le reste ; et s'il part de l'endroit où se tient la diète , il
faut alors qu'elle se sépare.
On apporte aux désordres qui naissent de cette loi
8o HISTOIRE DE CHAELES XII.
un remède plus dangereux encore. La Pologne est ra-
rement sans deux factions. L'unanimité dans les diètes
étant alors impossible, chaque parti forme des con-
fédérations , dans lesquelles on décide à la pluralité
des voix , sans avoir égard aux protestations du plus
petit nombre. Ces assemblées , illégitimes selon les
lois , mais autorisées par Tusage , se font au nom du
roi, quoique souvent contre son consentement et contre
ses intérêts ; à peu près comme la ligue se servait en
France du nom de Henri III pour l'accabler ; et comme
en Angleterre le parlement , qui fit mourir Charles P^
sur un échafaud, commença par mettre le nom de ce
prince à la tète de toutes les résolutions qu'il prenait
pour le perdre. Lorsque les troubles sont finis, alors
c'est aux diètes générales à confirmer ou à casser les
actes de ces confédérations. Une diète même peut
changer tout ce qu'a fait la précédente , par la même
raison que dans les états monarchiques un roi peut
ab.olir les lois de son prédécesseur, et les siennes
propres.
La noblesse , qui fait les lois de la république , en
fait aussi la force. Elle monte à cheval dans les grandes
occasions , et peut composer un corps de plus de cent
mille hommes. Cette grande armée, nommée pospo-
lite, se meut difficilement, et se gouverne mal : la dif-
ficulté des vivres et des fourrages la met dans l'impuis-
sance de subsister long- temps assemblée. La disci-
pline^ la subordination , l'expérience , lui manquent ;
mais l'amour de la liberté qui l'anime la rend toujours
formidable.
On peut la vaincre ou la dissiper, ou la tenir même
LIVRE SECO^'D. 8f
pour un temps dans l'esclavage ; mais elle secoue bieji-
tôt le joug: ils se comparent eux-mêmes aux roseaux
que la tempête couche par terre, et qui se relèvent
dès que le vent ne souffle plus. C'est pour cette raison
qu'ils n'ont point de places de guerre ; ils veulent être
les seuls remparts de leur république; ils ne souffrent
jamais que leur roi bâtisse des forteresses, de peur
qu'il ne s'en serve , moins pour les défendre que pour
les opprimer. Leur pays est tout ouvert, à la réserve
de deux ou trois places frontières. Que si dans leurs
guerres , ou civiles ou étrangères , ils s'obstinent à
soutenir chez eux quelque siège , il faut faire à la
hâte des fortifications de terre, réparer de vieilles
murailles à demi ruinées , élargir des fossés presque
comblés ; et la ville est prise avant que les retranche-
ments soient achevés.
La pospolite n'est pas toujours à cheval pour gar-
der le pays; elle n'y monte que par l'ordre des diètes ,
ou même quelquefois sur le simple ordre du roi , dans
les dangers extrêmes.
La garde ordinaire de la Pologne est une armée
qui doit toujours subsister aux dépens de la répu-
blique. Elle est composée de deux corps sous deux
grands généraux différents. Le premier corps est celui
de la Pologne^ et doit être de trente-six mille hommes :
le second, au nombre de douze mille, est celui de
Lithuanie. Les deux grands généraux sont indépen-
dants l'un de l'autre : quoique nommés par le roi , ils
ne rendent jamais compte de leurs opérations qu à la
république, et ont une autorité suprême sur leurs
troupes. Les colonols sont les maîtres absolus de leurs
CHAULES XII. <•
82 HISTOIRE DE CHAULES XII.
régiments; c est à eux à les faire subsister comme ils
peuvent, et à leur payer leur solde. Mais étant rare-
ment payés eux-mêmes , ils désolent le pays, et rui-
nent les laboureurs pour satisfaire leur avidité et celle
de leurs soldats ". Les seigneurs polonais paraissent
dans ces armées avec plus de magnificence que dans
les villes; leurs tentes sont plus belles que leurs mai-
sons. La cavalerie, qui fait les deux tiers de Tarmée,
est presque toute composée de gentilshommes : elle
est remarquable par la beauté des chevaux , et par
la richesse des habillements et des harnais.
Les gendarmes surtout , que l'on distingue en hous-
sards et pancernes *, ne marchent qu accompagnés
de plusieurs valets, qui leur tiennent des chevaux de
main, ornés de brides à plaques et clous d'argent,
de selles brodées, d'arçons, d'étriers dorés, et quel-
quefois d'argent massif, avec de grandes housses traî-
nantes, à la manière des Turcs, dont les Polonais
imitent autant qu'ils peuvent la magnificence.
Autant cette cavalerie est parée et superbe, autant
l'infanterie était alors délabrée, mal vêtue, mal ar-
mée, sans habits d'ordonnance ni rien d'uniforme.
C'est ainsi du moins qu'elle fut jusque vers 1 7 lo. Ces
fantassins, qui ressemblent à des Tar tares vagabonds,
supportent avec une étonnante fermeté la faim, le
froid, la fatigue, et tout le poids de la guen^e.
On voit encore dans les soldats polonais le carac-
tère des anciens Sarmates , leurs ancêtres ; aussi peu
* Morceau copié par le P. Barre.
* Item. On n'en citera pas davantage; c'est trop d'ennui pour
Vcditeur.
LIVRE SECOND. 83
de discipline, la même fureur à attaquer, la même,
promptitude à fuir et à revenir au combat, le même
acharnement dans le carna^^e quand ils sont vain-
queurs.
Le roi de Pologne s'était flatté d'abord que dans le
besoin ces deux armées combattraient en sa faveur,
que la pospolite polonaise s'armerait à ses ordres , et
que toutes ces forces, jointes aux Saxons ses sujets,
et aux Moscovites ses alliés, composeraient une mul-
titude devant qui le petit nombre des Suédois n'ose-
rait paraître. Il se vit presque tout-à-coup privé de
ces secours par les soins mêmes qu'il avait pris pour
les avoir tous à-la-fois.
Accoutumé dans ses pays héréditaires au pouvoir
absolu, il crut trop peut-être qu'il pourrait gouverner
la Pologne comme la Saxe. Le commencement de
son régne fit des mécontents ; ses premières démarches
irritèrent le parti qui s'était opposé à son élection , et
aliénèrent presque tout le reste. La Pologne murmura
de voir ses villes remplies de garnisons saxonnes , et
ses frontières de troupes. Cette nation, bien plus ja-
louse de maintenir sa liberté qu'empressée à attaquer
ses voisins , ne regarda point la guerre du roi Auguste
contre la Suéde, et l'irruption en Livonie, comme
une entreprise avantageuse à la république. On trompe
difficilement une nation libre sur ses vrais intérêts.
*
Les Polonais sentaient que si cette guerre entreprise
sans leur consentement était malheureuse , leur pays ,
ouvert de tous côtés, serait en proie au roi de Suéde;
et que si elle était heureuse, ils seraient subjugués
par leur roi même, qui, maître alors de la Livonie,
6.
84 HISTOIRE DE CHARLES XII.
comme de la Saxe, enclaverait la Pologne entre ces
deux pays. Dans cette alternative, on d'être esclaves
du roi qu ils avaient élu , ou d'être ravagés par Char-
les XII justement outragé, ils ne formèrent qu'un cri
contre la guerre , qu'ils crurent déclarée à eux-mêmes
plus qu à la Suéde. Ils regardèrent les Saxons et les
Moscovites comme les instruments de leurs chaînes.
Bientôt, voyant que le roi de Suéde avait renversé
tout ce qui était sur son passage, et s'avançait avec
une armée victorieuse au cœur de la Lithuanie, ils
éclatèrent contre leur souverain avec d'autant plus de
liberté qu il était malheureux.
Deux partis divisaient alors la Lithuanie , celui des
princes Sapieha, et celui d'Oginski. Ces deux factions
avaient commencé par des querelles particulières dé-
générées en guerre civile. Le roi de Suéde s'attacha
les princes Sapieha ; et Oginski , mal secouru par les
Saxons, vit son parti presque anéanti. L'armée li-
thuanienne, que ces troubles et le défaut d'argent ré-
duisaient à un petit nombre, était en partie dispersée
par le vainqueur. Le peu qui tenait pour le roi de Po-
logne était séparé en petits corps de troupes fugitives ,
qui erraient dans la campagne et subsistaient de ra-
pines. Auguste ne Vovait en Lithuanie que de l'im-
puissance dans son parti, de la haine dans ses sujets,
et une armée ennemie conduite par un jeune roi ou-
tragé, victorieux, et implacable.
Il y avait à la vérité en Pologne une armée; mais
au lieu d'être de trentcrsix mille hommes , nombre
prescrit par les lois, elle n'était pas de dix-huit mille.
Non seulement elle était mal payée et mal armée , mais
LIVRE SECOND. 85
ses généraux ne savaient encore quel parti prendre.
La ressource du roi était d'ordonner à la noblesse
de le suivre ; mais il n'osait s'exposer à un refus qui
eût trop découvert et par conséquent augmenté sa
faiblesse.
Dans cet état de trouble et d'incertitude, tous les
palatinats du royaume demandaient au roi une diète :
de même qu'en Angleterre, dans les temps difficiles,
tous les corps de letat présentent des adresses au
roi, pour le prier de convoquer un parlement. x\u-
guste avait plus besoin d'une armée que d'une diète,
où les actions des rois sont pesées. Il fallut bien ce-
pendant qu'il la convoquât, pour ne point aigrir la
nation sans retour. Elle fut donc indiquée à Varsovie
pour le 2 de décembre de l'année 1701. Il s'aperçut
bientôt que Charles XII avait pour le moins autant de
pouvoir que lui dans cette assemblée. Ceux qui te-
naient pour les Sapieha, les Lubomirski, et leurs
amis', le palatin Leczinski, trésorier delà couronne,
qui devait sa fortune au roi Auguste, et surtout les
partisans des princes Sobieski, étaient tous secrète-
ment attachés au roi de Suéde.
Le plus considérable de ces partisans, et le plus
dangereux ennemi qu'eût le roi de Pologne, était le
cardinal Radjouski, archevêque de Gnesne, primat
du royaume , et président de la diète. C'était un homme
plein d'artifice et d'obscurité dans sa conduite , entiè-
rement gouverné par une femme ambitieuse , que les
Suédois appelaient madame Ici cardinale, laquelle ne
cessait de le pousser à l'intrigue et à la faction. Le roi
Jean Sobieski, prédécesseur d'Auguste, l'avait d'à-
S6 HISTOJfiE DE CHARLES XII.
bord fait évêque de Vaimie, et vice-chancelier du
royaume. Radjouski, n'étant encore qu'évêque, ob-
tint le cardinalat par la faveur du même roi. Cette
dignité lui ouvrit bientôt le chemin à celle de primat;
ainsi, réunissant dans sa personne tout ce qui impose
aux hommes , il était en état d'entreprendre beaucoup
impunément.
Il essaya son crédit après la mort de Jean pour
mettre le prince Jacques Sobieski sur le trône; mais
le torrent de la haine qu'on portait au père, tout
grand homme qu'il était , en écarta le fds. Le cardinal
primat se joignit alors à l'abbé de Polignac, ambassa-
deur de France, pour donner la couronne au prince
de Conti, qui en effet fut élu. Mais l'argent et les
troupes de Saxe triomphèrent de ses négociations. Il
se laissa enfin entraîner au parti qui couronna féiec-
teur de Saxe , et attendit avec patience l'occasion de
mettre la division entre la nation et ce nouveau roi.
Les victoires de Charles XII, protecteur du prince
Jacques Sobieski, la guerre civile de Lithuanie, le
soulèvement général de tous les esprits contre le roi
Auguste , firent croire au cardinal primat que le
temps était arrivé où il pourrait renvoyer Auguste en
Saxe, et ouvrir au fils du roi Jean le chemin du trôîi«.
Ce prince , autrefois l'objet innocent de la haine des
Polonais, commençait à devenir leurs délices depuis
que le roi Auguste était haï; mais il n osait concevoir
alors l'idée d'une si grande révolution; et cependant
le cardinal en jetait insensiblement les fondements.
D'abord il sembla vouloir réconcilier le roi avec la
répubhque. Il envoya des lettres circulaires, dictées
LIVRE SECOND. 87
en apparence par l'esprit de concorde et par la cha-
rité, pièges usés et connus, mais où les hommes sont
toujours pris. Il écrivit au roi de Suéde une lettre tou-
chante, le conjurant, au nom de celui que tous les
chrétiens adorent également , de donner la paix à la
Pologne et à son roi. Charles XII répondit aux inten-
tions du cardinal plus qu'à ses paroles. Cependant il
restait dans le grand duché de Lithuanie avec son ar-
mée victorieuse , déclarant qu'il ne voulait point trou-
bler la diète; qu'il fesait la guerre à Auguste et aux
Saxons, non aux Polonais; et que, loin d'attaquer la
république, il venait la tirer d^oppression. Ces lettres
et ces réponses étaient pour le public. Des émissaires
qui allaient et venaient continuellement de la part du
cardinal au comte Piper, et des assemblées secrètes
chez ce prélat , étaient les ressorts qui fesaient mou-
voir la diète : elle proposa d'envoyer une ambassade
à Charles Xll , et demanda unanimement au roi qu'il
n'appelât plus les Moscovites sur les frontières, ei
qu'il renvoyât ses troupes saxonnes.
La mauvaise fortune d'Auguste avait déjà fait ce
que la diète exigeait de lui. La ligue conclue secrète-
ment à Birzen avec le Moscovite était devenue aussi
inutile qu'elle avait paru d'abord formidable. Il était
bien éloigné de pouvoir envoyer au czar les cinquante
mille Allemands qu'il avait promis de faire lever dans
l'empire. Le czar même, dangereux voisin de la Po-
logne , ne se pressait pas de secourir alors de toutes
ses forces un royaume divisé, dont il espérait recueil-
lir quelques dépouilles. Il se contenta d'envoyer dans
la Lithuanie vingt mille Moscovites, qui y firent plus
88 hlstoirp: de cuarles xii.
de mal que les Suédois ; fuyant partout devant le vain-
queur, et ravageant les terres des Polonais, jusqu'à
ce que, poursuivis par les généraux suédois, et ne
trouvant plus rien à piller, ils s'en retournèrent par
troupes dans leur pays. A l'égard des débris de l'ar-
mée saxonne battue à Riga, le roi Auguste les envoya
hiverner et se recruter en Saxe , afin que ce sacrifice ,
tout forcé qu'il était, pût ramener à lui la nation po-
lonaise irritée.
Alors la guerre se changea en intrigues. La diète
était partagée en presque autant de factions qu'il y
avait de palatins. Un jour les intérêts du roi Auguste y
dominaient, le lendemain ils y étaient proscrits. Tout
le monde criait pour la liberté et la justice , mais on
ne savait point ce que c'était que d'être libre et juste.
Le temps se perdait à cabaler en secret et à haranguer
en public. La diète ne savait ni ce qu'elle voulait, ni
ce qu'elle devait faire. Les grandes compagnies n'ont
presque jamais pris de bons conseils dans les troubles
civils, parceque les factieux y sont hardis , et que les
gens de bien y sont timides pour l'ordinaire. La diète
se sépara en tumulte le 17 février de l'année 1702,
après trois mois de cabales et d'irrésolutions. Les sé-
nateurs , qui sont les palatins et les évéques , restèrent
dans Varsovie. Le sénat de Pologne a le droit de faire
provisiomiellement des lois, que rarement les diètes
infirment ; ce corps moins nombreux, accoutumé aux
affaires, fut bien moins tumultueux, et décida plus
vite.
Ils arrêtèrent qu'on enverrait au roi de Suéde l'am-
bassade proposée dans la diète, que la pospolite mon-
LIVRE SECOIND. 89
terait à cheval , et se tiendrait prête à tout événement :
ils firent plusieurs règlements pour apaiser les trou-
bles de Lithuanie, et plus encore pour diminuer l'au-
torité de leur roi , quoique moins à craindre que celle
de Charles.
Auguste aima mieux alors recevoir des lois dures
de son vainqueur que de ses sujets. Il se détermina
à demander la paix au roi de Suéde , et voulut enta-
mer avec lui un traité secret. Il fallait cacher cette
démarche au sénat , qu'il regardait comme un ennemi
encore plus intraitable. L'affaire était délicate; il s'en
reposa sur la comtesse de Koënigsmark, Suédoise
d une grande naissance , à laquelle il était alors atta-
ché. C'est elle dont le frère est connu par sa mort
malheureuse, et dont le fds a commandé les armées
en France avec tant de succès et de gloire. Cette
femme, célèbre dans le monde par son esprit et par
sa beauté, était plus capable qu'aucun ministre de
faire réussir une négociation. De plus, comme elle
avait du bien dans les états de Charles XII , et qu'elle
avait été long-temps à sa cour, elle avait un prétexte
plausible d'aller trouver ce prince. Elle vint donc au
camp des Suédois en Lithuanie , et s'adressa d'abord
au comte Piper, qui lui promit trop légèrement une
audience de son maître. La comtesse, parmi les per-
fections qui la rendaient une des plus aimables per-
sonnes de l'Europe, avait le talent singulier de parler
les langues de plusieurs pays qu'elle n'avait jamais
vus, avec autant de délicatesse que si elle y était née ;
elle s'amusait même quelquefois à faire des vers fran-
çais qu'on eût pris pour être d'une personne née à
ijO IllSTOIPiE DE CHARLES XII.
Versailles. Elle en composa pour Charles XII que
riiistoire ne doit point omettre. Elle introduisait les
dieux de la fable, qui tous louaient les différentes
vertus de Charles. La pièce finissait ainsi :
Enfin chacun des dieux, discourant à sa gloire.
Le plaçait par avance au temple de mémoire :
Mais Vénus ni Bacchus n'en dirent pas un mot.
Tant d'esprit et d'agréments étaient perdus auprès
d'un homme tel que le roi de Suéde. Il refusa constam-
ment de la voir. Elle prit le parti de se trouver sur son
chemin dans les fréquentes promenades qu'il fesait à
cheval. Effectivement elle le rencontra un jour dans
un sentier fort étroit : elle descendit de carrosse dès
qu'elle l'aperçut : le roi la salua sans lui dire un seul
mot , tourna la bride de son cheval , et s'en retourna
dans l'instant; de sorte que la comtesse de Koënigs-
mark ne remporta de son voyage que la satisfaction
de pouvoir croire que le roi de Suéde ne redoutait
qu'elle.
Il fallut alors que le roi de Pologne se jetât dans
les bras du sénat. Il lui fit deux propositions par le pa-
latin de Marienbourg : l'une , qu'on lui laissât la dis-
position de l'armée de la république , à laquelle il
paierait de ses propres deniers deux quartiers d'a-
vance ; l'autre , qu'on lui permît de faire revenir en
Pologne douze mille Saxons. Le cardinal primat fit
une réponse aussi dure qu'était le refus du roi de
Suéde. Il dit au palatin de Marienbourg, au nom de
l'assemblée, « qu'on avait résolu d'envoyer à Char-
« les XII une ambassade, et qu'il ne lui conseillait
« pas de faire venir les Saxons, y
LIVRE SECOND. (ji
Le roi , dans cette extrémité , voulut au moins con-
server les ajjparences de l'autorité royale. Un de ses
chambellans alla de sa part trouver Charles , pour sa-
voir de lui où et comment sa majesté suédoise vou-
drait recevoir l'ambassade du roi son maître et de la
lépublique. On avait oublié malheureusement de de-
mander un passe-port aux Suédois pour ce chambel-
lan. Le roi de Suéde le fît mettre en prison au lieu de
lui donner audience , en disant qu'il comptait recevoir
une ambassade de la république , et rien du roi Au-
{juste. Cette violation du droit des gens n'était per-
mise que par la loi du plus fort.
Alors Charles , ayant laissé derrière lui des garni-
sons dans quelques villes de Lithuanie , s'avança au-
delà de Grodno , ville connue en Europe par les diètes
qui s'y tiennent , mais mal bâtie , et plus mal fortifiée.
A quelques milles par-delà Grodno, il renconlra
l'ambassade de la république : elle était composée de
cinq sénateurs. Ils voulurent d'abord faire régler un
cérémonial que le roi ne connaissait guère ; ils deman-
dèrent qu'on traitât la république de sérénissime, qu'on
envoyât au-devant d'eux les carrosses du roi , et des
sénateurs. On leur répondit que la république serait
appelée illustre ^ et non sérénissime ; que le roi ne se
servait jamais de carrosse ; qu'il avait auprès de lui
beaucoup d'officiers et point de sénateurs : qu'on leur
enverrait un lieutenant-général , et qu ils arriveraient
sur leurs f^^opres chevaux.
Charles XII les reçut dans sa tente , avec quelque
appareil d'une pompe militaire; leurs discours furent
pleins de ménagements et d'obscurités. On rem ai-
92 HISTOIRE DE CHARLES XII.
quait qu'ils craignaient Charles XII , qu ils n aimaient
pas Auguste , mais qu ils étaient honteux d'ôter par
l'ordre d'un étranger la couronne au roi qu'ils avaient
élu. Rien ne se conclut, et Charles XII leur fit com-
prendre enfin qu'il conclurait dans Varsovie.
Sa marche fut précédée par un manifeste dont le
cardinal et son parti inondèrent la Pologne en huit
jours. Charles , par cet écrit, invitait tous les Polonais
à joindre leur vengeance à la sienne , et prétendait
leur faire voir que leurs intérêts et les siens étaient
les mêmes. Ils étaient cependant hien différents ; mais
le manifeste, soutenu par un grand parti, par le trouble
du sénat et par l'approche du conquérant, fit de très
fortes impressions. Il fallut reconnaître Charles pour
protecteur , puisqu'il voulait l'être , et qu'on était en-
core trop heureux qu'il se contentât de ce titre.
• Les sénateurs contraires à Auguste publièrent hau-
tement l'écrit sous ses yeux mêmes. Le peu qui lui
étaient attachés demeurèrent dans le silence. Enfin ,
quand on apprit que Charles avançait à grandes jour-
nées , tous se préparèrent en confusion à partir ; le
cardinal quitta Varsovie des premiers ; la plupart pré-
cipitèrent leur fuite , les uns pour aller attendre dans
leurs terres le dénouement de cette affaire, les autres
pour aller soulever leurs amis. Il ne demeura auprès
du roi que l'ambassadeur de l'empereur , celui du
czar , le nonce du pape , et quelques évêques et pala-
tins liés à sa fortune. Il fallait fuir, et oi>n avait en-
core rien décidé en sa faveur. Il se hâta , avant de
partir , de tenir un conseil avec ce petit nombre de sé-
nateurs qui repi'ésentaiont encore le sénat. Quelque
ÎJVRE SFXOND. g 3
zélés qu'ils fussent pour son service , ils étaient Polo-
nais : ils avaient tous conçu une si grande aversion
pour les troupes saxonnes , qu'ils n'osèrent pas lui
accorder la liberté d'en faire venir au-delà de six mille
pour sa défense ; encore votèrent-ils que ces six mille
hommes seraient commandés par le grand général de
la Pologne , et renvoyés immédiatement après la paix.
Quant aux armées de la république , ils lui en lais-
sèrent la disposition.
Après ce résultat , le roi quitta Varsovie, trop faible
contre ses ennemis , et peu satisfait de son parti même.
Il fit aussitôt publier ses universaux pour assembler
la pospolite et les armées , qui n'étaient guère que de
vains noms : il n'y avait rien à espérer en Lithuanie ,
où étaient les Suédois. L'armée de Pologne , réduite à
peu de troupes , manquait d'armes , de provisions et
de bonne volonté. La plus grande partie de la no-
blesse , intimidée , irrésolue , ou mal disposée , de-
meura dans ses terres. En vain le roi , autorisé par
les lois de l'état , ordonne , sur peine de la vie , à tous
les gentilshommes de monter à cheval et de le suivre :
il commençait à devenir problématique si on devait
lui obéir. Sa grande ressource était dans les troupes
de son électorat , où la forme du gouvernement , en-
tièrement absolue , ne lui laissait pas craindre une
désobéissance. Il avait déjà mandé secrètement douze
mille Saxons qui s'avançaient avec précipitation. Il
en fesait encore revenir huit mille qu'il avait promi>
à l'empereur dans la guerre de l'empire contre la
France , et qu'il fut obligé de rappeler par la néces-
sité où il était réduit. Intro(Uiire tant de Saxons eu
94 HISTOIRE DE CFIARLES XII.
Pologne , c'était révolter contre lui tous les esprits ,
et violer la loi faite par son parti même , qui ne lui
en permettait que six mille ; mais il savait bien que
s'il était vainqueur on n'oserait pas se plaindre, et
que s'il était vaincu on ne lui pardonnerait pas d'a-
voir même amené les six mille hommes. Pendant que
ces soldats arrivaient par troupes , et qu'il allait de
palatinat en palatinat rassembler la noblesse qui lui
était attachée , le roi de Suéde arriva enfin devant Var-
sovie le 5 mai 1702. A la première sommation les
portes lui furent ouvertes. Il renvoya la garnison po-
lonaise , congédia la garde bourgeoise , établit des
corps-de-garde partout , et ordonna aux habitants de
venir remettre toutes leurs armes : mais , content de
les désarmer, et ne voulant pas les aigrir, il n'exigea
d'eux qu'une contribution de cent mille francs. Le roi
Auguste assemblait alors ses forces à Cracovie : il fut
bien surpris d'y voir arriver le cardinal primat. Cet
homme prétendait peut-être garder jusqu'au bout la
décence de son caractère , et chasser son roi avec des
dehors respectueux; il lui fit entendre que le roi de
Suéde paraissait disposé à un accommodement rai-
sonnable , et demanda humblement la permission
d'aller le trouver. Le roi Auguste accorda ce qu'il ne
pouvait refuser, c'est-à-dire la liberté de lui nuire.
Le cardinal primat courut incontinent voir le roi
de Suéde , auquel il n'avait point encore osé se pré-
senter. Il vit ce prince à Praag, près de Varsovie,
mais sans les cérémonies dont on avait usé avec les
ambassadeurs de la république. Il trouva ce conqué-
rant vêtu d'un habit de gros drap bleu , avec des bou-
MVnE SECOND. r)5
tons de cuivre doré , de grosses bottes , des gants de
buffle qui lui venaient jusqu'au coude , dans une
chambre sans tapisserie , où étaient le duc de IIols-
tein son beau-frère , le comte Piper , son premier mi-
nistre, et plusieurs officiers généraux. Le roi avança
quelques pas au-devant du cardinal ; ils eurent en-
semble debout une conférence d'un quart d'heure,
que Charles finit en disant tout haut : « Je ne don-
« nerai point la paix aux Polonais qu'ils n'aient élu un
« autre roi. » Le cardinal, qui s'attendait à cette dé-
claration , la fit savoir aussitôt à tous les palatinats ,
les assurant de l'extrême déplaisir qu'il disait en avoir,
et en même temps de la nécessité où l'on était de com-
plaire au vainqueur.
A cette nouvelle , le roi de Pologne vit bien qu'il
fallait perdre ou conserver son trône par une bataille.
Il épuisa ses ressources pour cette grande décision.
Toutes ses troupes saxonnes étaient arrivées des fron-
tières de Saxe; la noblesse du palatinat de Cracovie,
où il était encore , venait en foule lui offrir ses ser-
vices. Il encourageait lui-même chacun de ces gen-
tilshommes à se souvenir de leurs serments ; ils lui
promirent de verser pour lui jusqu'à la dernière
goutte de leur sang. Fortifié de leurs secours, et des
troupes qui portaient le nom de l'armée de la couronne,
il alla pour la première fois chercher en personne le
roi de Suéde. Il le trouva bientôt qui s'avançait lui-
même vers Cracovie.*
(Juillet 1 702.) Les deux rois parurent en présence
le 1 3 juillet , dans une vaste plaine auprès de Chssau,
entre Varsovie et Cracovie. Auguste avait près de
96 HISTOIRE DE CHARLES XII.
vingt -quatre mille hommes, Charles XII n'en avait
que douze mille. Le combat commença par des dé-
charges d'artillerie. A la première volée qui fut tirée
par les Saxons , le duc de Holstein , qui commandait
la cavalerie suédoise , jeune prince plein de courage
et de vertu, reçut un coup de canon dans les reins.
Le roi demanda s'il était mort , on lui dit que oui ; il
ne répondit rien. Quelques larmes tombèrent de ses
veux : il se cacha un moment le visage avec les mains ;
puis tout-à-coup poussant son cheval à toute bride , il
s'élança au milieu des ennemis à la tête de ses gardes.
Le roi de Pologne fit tout ce qu'on devait attendre
d'un prince qui combattait pour sa couronne. Il ra-
mena lui-même trois fois ses troupes à la charge ; mais
il ne combattait qu'avec ses Saxons ; les Polonais, qui
formaient son aile droite , s'enfuirent tous dès le com-
mencement de la bataille , les uns par terreur, les au-
tres par mauvaise volonté. L'ascendant de Charles XII
prévalut. Il remporta une victoire complète. Le camp
ennemi , les drapeaux , l'artillerie , la caisse militaire
d'Auguste , lui demeurèrent. Il ne s'arrêta pas sur le
champ de bataille , et marcha droit à Cracovie, pour-
suivant le roi de Pologne qui fuyait devant lui.
Les bourgeois de Cracovie furent assez hardis pour
fermer leurs portes au vainqueur. Il les fit rompre ;
la garnison n'osa tirer un seul coup : on la chassa à
coups de fouet et de canne jusque dans le château, où
le roi entra avec elle. Un seul officier d'artillerie osant
se préparer à mettre le feu au canon, Charles court à
lui , et lui arrache la mèche : le commandant se jette
aux genoux du r.oi. Trois régiments suédois furent
LIVRE SECOND. g-j
logés à discrétion chez les citoyens , et la ville taxée
à une contribution de cent mille rixdales. Le comte
de Steinbock , fait gouverneur de la ville , ayant ouï
dire qu'on avait caché des trésors dans les tombeaux
des rois de Pologne , qui sont à Cracovie dans Téglise
Saint- Nicolas, les fit ouvrir : on n'y trouva que des
ornements d'or et d'argent qui appartenaient aux
églises ; on en prit une partie , et Charles XII envoya
même un calice d'or à une église de Suéde , ce qui
aurait soulevé contre lui les Polonais caihoUqiies , si
quelque chose avait pu prévaloir contre la terreur de
ses armes.
Il sortait de Cracovie bien résolu de poursuivre le
roi Auguste sans relâche. A quelques milles de la ville,
son cheval s'abattit, et lui fracassa la cuisse. Il fallut
le reporter à Cracovie, où il demeura au lit six se-
maines entre les mains des chirurgiens. Cet accident
donn» à Auguste le loisir de respirer. Il fît aussitôt
répandre dans la Pologne et dans l'empire que Char-
les XII était mort de sa chute. Cette fausse nouvelle,
crue quelque temps , jeta tous les esprits dans l'éton-
nement et dans l'incertitude. Dans ce petit intervalle
il ass*emble à Marienbourg , puis à Lublin , tous les
ordres du royaume déjà convoqués à Sandomir. La
foule y fut grande : peu de palatinats refusèrent d'y
envoyer. Il regagna presque tous les esprits par des
largesses , par des promesses , et par cette affabilité
nécessaire aux rois absolus pour se faire aimer, et aux
rois électifs pour se maintenir. La diète fut bientôt
détrompée de la fausse nouvelle de la mort du roi de
CHARLES XII. 7
(j8 HISTOIRE DE CHARLES XII.
Suéde ; mais le mouvement était déjà donné à ce grand
corps : il se laissa emporter à l'impulsion qu'il avait
reçue : tous les membres jurèrent de demeurer fidèles
à leur souverain; tant les compagnies sont sujettes
aux variations. Le cardinal primat lui-même, affec-
tant encore d'être attaché au roi Auguste , vint à la
diète de Lublin : il y baisa la main au roi, et ne refusa
point de prêter le serment comme les autres. Ce ser-
ment consistait à jurer que l'on n'avait rien entrepris
et qu'on n'entreprendrait rien contre Auguste. Le roi
dispensa le cardinal de la première partie du serment,
et le prélat jura le reste en rougissant. Le résultat de
cette diète fut que la république de Pologne entre-
tiendrait une armée de cinquante mille hommes à ses
dépens pour le service de son souverain ; qu'on don-
nerait six semaines aux Suédois pour déclarer s'ils
voulaient la paix ou la guerre, et pareil terme aux
princes-de Sapieha, les premiers auteurs des troubles
de Lithuanie , pour venir demander pardon au roi de
Pologne.
Mais durant ces délibérations , Charles XII , guéri
de sa blessure , renversait tout devant lui. Toujours
ferme dans le dessein de forcer les. Polonais ^ dé-
trôner eux-mêmes leur roi , il fit convoquer, par les
intrigues du cardinal primat, une nouvelle assemblée
à Varsovie, pour l'opposer à celle de Lublin. Ses gé-
néraux lui représentaient que cette affaire pourrait
encore avoir des longueurs , et s'évanouir dans les
délais ; que pendant ce temps les Moscovites s'aguer-
rissaient tous les jours contre les troupes qu'il avait
laissées en Livonie et en Ingrie ; que les combats qui
LIVRE SECOND. gg
se donnaient souvent dans ces provinces entre les
Suédois et les Russes n'étaient pas toujours à l'avan-
tage des premiers , et qu'enfin sa présence y serait
peut-être bientôt nécessaire. Charles , aussi inébran-
lable dans ses projets que vif dans ses actions, leur
répondit : « Quand je devrais rester ici cinquante ans ,
« je n'en sortirai point que je n'aie détrôné le roi de
« Pologne. »
Il laissa l'assemblée de Varsovie combattre par des
discours et par des écrits celle de Lublin, et cher-
cher de quoi justifier ses procédés dans les lois du
royaume; lois toujours équivoques, que chaque parti
interprète à sbn gré , et que le succès seul rend in-
contestables. Pour lui, ayant augmenté ses troupes
victorieuses de six mille hommes de cavalerie , et de
huit mille d'infanterie , qu'il reçut de Suéde , il mar-
cha contre les restes de l'armée saxonne , qu'il avait
battue à Clissau, etqui avait eu le temps de se ral-
lier et de se grossir, pendant que sa chute de cheval
l'avait retenu au lit. Cette armée évitait ses appro-
ches, et se retirait vers la Prusse, au nord-ouest de
Varsovie. La rivière de Bug était entre lui et les enne-
mis. Charles passa à la nage , à la tête de sa cavalerie :
l'infanterie alla chercher un gué au-dessus, (i'^'^ mai
1703.) On arrive aux Saxons dans un lieu nommé
Pultesh . Le général Stenau les commandait au nombre
d'environ dix mille. Le roi de Suéde , dans sa marche
précipitée , n'en avait pas amené davantage , sûr qu'un
moindre nombre lui suffisait. La terreur de ses armes
était si grande, que la moitié de l'armée saxonne s'en-
fuit à son approche sans rendre de combat. Le général
100 HISTOIRE DE CHARLES XIÏ.
Stenau fit ferme un moment avec deux régiments : le
moment d'après il fut lui-même entraîné dans la fuite
générale de son armée , qui se dispersa avant d'être
vaincue. Les Suédois ne firent pas mille prisonniers ,
et ne tuèrent pas six cents hommes , ayant plus de
peine à les poursuivre qu'à les défaire.
Auguste , à qui il ne restait plus que les débris de
ses Saxons battus de tous côtés , se retira en hâte dans
Thorn , vieille ville de la Prusse royale , sur la Vistule ,
laquelle est sous la protection des Polonais. Charles
se disposa aussitôt à l'assiéger. Le roi de Pologne , qui
ne s'y crut pas en sûreté , se retira , et courut dans
tous les endroits de la Pologne où il pouvait rassem-
bler encore quelques soldats , et où les courses des
Suédois n'avaient point pénétré. Cependant Charles,
dans tant de marches si vives , traversant des rivières
à la nage , et courant avec son infanterie montée en
croupe derrière ses cavaliers , n'avait pu amener de
canon devant Thorn ; il lui fallut attendre qu'il lui en
vînt de Suéde par mer.
En attendant , il se posta à quelques milles de la
ville : il s'avançait souvent trop près * des remparts
pour la reconnaître. L'habit simple qu'il portait tou-
jours lui était , dans ces dangereuses promenades ,
d'une utilité à laquelle il n'avait jamais pensé : il l'em-
pêchait d'être remarqué , et d'être choisi par les en-
nemis , qui eussent tiré à sa personne. Un jour s'étant
avancé fort près avec un de ses généraux nommé
* Cette leçon est conforme à toutes les anciennes éditions. Dans
quelques unes des nouvelles éditions , on a mis très près. Il reste à
.-avoir si cette correction était bien nécessaire. E. A. L.
LIVRE SECOND. 10 1
Lieven, qui était vêtu d'un habit '^ bleu galonné d'or,
il crai^jnit que ce général ne fût trop aperçu ; il lui
ordonna de se mettre derrière lui , par un mouvement
de cette magnanimité qui lui était si naturelle , que
même il ne fesait pas réflexion qu'il exposait sa vie à
un danger manifeste pour sauver celle de son sujet.
Lieven , connaissant trop tard sa faute d'avoir mis un
habit remarquable , qui exposait aussi ceux qui étaient
auprès de lui , et craignant également pour le roi , en
quelque place qu'il fût, hésitait s'il devait obéir : dans
le moment que durait cette contestation , le roi lé
prend par le bras , se met devant lui , et le couvre ;
au même instant une volée de canon , qui venait en
flanc , renverse le général mort sur la place même
que le roi quittait à peine. La mort de cet homme,
tué précisément au lieu de lui , et parcequ'il l'avait
voulu sauver, ne contribua pas peu à l'affermir dans
l'opinion où il fut toute sa vie d'une prédestination
absolue , et lui fit croire que sa destinée , qui le con-
servait si singulièrement, le réservait à l'exécution des
plus grandes choses.
Tout lui réussissait , et ses négociations et ses armes
étaient également heureuses. Il était comme présent
dans toute la Pologne ; car son grand-maréchal Rens-
clîild était au cœur de cet état avec un grand corps
d'armée. Près de trente mille Suédois sous divers gé-
néraux , répandus au nord et à l'orient sur les fron-
tières de la Moscovie , arrêtaient les efforts de tout
" On avait, dans les premières e'ditions , donne' un habit d'e'car-
late à cet officier; mais le chapelain Norberg a si bien démontre
que l'habit était bleu, qu'on a corrigé cette faute.
102 HISTOIRE DE CHARLES XII.
l'empire des Russes ; et Charles était à Foccideiit , à
Tautre bout de la Pologne , à la tête de l'élite de ses
troupes.
Le roi de Danemarck , lié par le traité de Travendal ,
que son impuissance l'empêchait de rompre , demeu-
rait dans le silence. Ce monarque, plein de prudence,
n'osait faire éclater son dépit de voir le roi de Suéde
si près de ses états. Plus loin, en tirant vers le sud-
ouest, entre les fîeuves de l'Elbe et du Véser, le duché
de Brème, dernier territoire des anciennes conquêtes
de la Suéde , rei:fipli de fortes garnisons , ouvrait en-
core à ce conquérant les portes de la Saxe et de l'em-
pire. Ainsi , depuis l'Océan germanique jusqu'assez
près de l'embouchure du Borysthène , ce qui fait la
largeur de l'Eur'ope , et jusqu'aux portes de Moscou ,
tout était dans la consternation et dans l'attente d'une
révolution entière. Ses vaisseaux , maîtres de la mer
Baltique, étaient employés à transporter dans son
pays les prisonniers faits en Pologne. La Suéde, tran-
quille au milieu de ces grands mouvements , goûtait
une paix profonde , et jouissait de la gloire de son
roi , sans en porter le poids , puisque ses troupes vic-
torieuses étaient payées et entretenues aux dépens
des vaincus.
Dans ce silence général du Nord devant les armes
de Charles XII , la ville de Dantzick osa lui déplaire.
Quatorze frégates et quarante vaisseaux de transport
amenaient au roi un renfort de six mille hommes,
avec du canon et des munitions pour achever le siège
deThorn. Il fallait que ce secours remontât la Vistule.
A l'embouchure de ce fleuve est Dantzick , ville riche
LIVRE SECOiXD. lo3
et libre, qui jouit en Pologne, avec Thorn et Elbing,
des mêmes privilèges que les villes impériales ont
dans l'Allemagne. Sa liberté a été attaquée tour-à-tour
par les Danois, la Suéde, et quelques princes alle-
mands ; et elle ne Ta conservée que par la jalousie
qu'ont ces puissances les unes des autres. Le comte
de Steinbock, un des généraux suédois , assembla le
magistrat de la part du roi , demanda le passage pour
les troupes, et quelques munitions. Le magistrat, par
une imprudence ordinaire à ceux qui traitent avec
plus fort qu'eux, nosa ni le refuser, ni lui accorder
nettement ses demandes. Le général Steinbock se fit
donner de force plus qu'il n'avait demandé : on exigea
même de la ville une contribution de cent mille.écus,
par laquelle elle paya son refus imprudent. Enfin les
troupes de renfort, le canon, et les munitions, étant
arrivés devant Thorn, on commença le siège le 22
septembre.
Robel , gouverneur de la place , la défendit un mois
avec cinq mille hommes de garnison. Au bout de ce
temps il fut forcé de se rendre à discrétion". La garni-
son fut faite prisonnière de guerre, et envoyée en
Suède. Piobel fut présenté désarmé au roi. Ce prince,
qui ne perdait jamais une occasion d honorer le mé-
rite dans ses ennemis , lui donna une épée de sa main ,
lui fit un présent considérable en argent, et le renvoya
sur sa parole. Mafs la ville , petite et pauvre , fut con-
damnée à payer quarante mille écus • contribution
excessive pour^Ue.
Elbing, bâtie sur un bras de la Vistule, fondée par
les chevahers teutons, et annexée aussi à la Pologne,
I o4 HISTOIRE DE CHARLES XII.
ne profita pas de la faute des Dantzickois ; elle balança
trop à donner passage aux troupes suédoises. Elle en
fut plus sévèrement punie que Dantzick. Chark? y
entra le i3 de décembre, à la tète de quatre mille
hommes , la baïonnette au bout du fusil. Les habi-
tants épouvantés se jetèrent à genoux dans les rues ,
et lui demandèrent miséricorde. Il les fit tous désar-
mer, logea ses soldats chez les bourgeois; ensuite
ayant mandé le magistrat, il exigea le jour même une
contribution de deux cent soixante mille écus ; il y
avait dans la ville deux cents pièces de canon et quatre
cents milliers de poudre qu'il saisit. Une bataille ga-
gnée ne lui eût pas valu de si grands avantages. Tous
ces succès étaient les avant-coureurs du détrônement
du roi Auguste.
A peine le cardinal avait juré à son roi de ne rien
entreprendre contre lui , qu'il s'était rendu à l'assem-
bléede Varsovie, toujours sous le prétexte de la paix.
II arriva ne parlant que de concorde et d'obéissance,
mais accompagné de soldats levés dans ses terres.
(i4 février 1704) Enfin, il leva le masque, et déclara,
au nom de l'assepablée , Jiiguste, électeur de Saxe ^ in-
habile à porter la couronne de Pologne. On y prononça
d'une commune voix que le trône était vacant. La vo-
lonté du roi de Suéde , et par conséquent celle de cette
diète, était de donner au prince Jacques Sobieski le
trône du roi Jean son père. Jacque^Sobieski était alors
^ Breslau en Silésie , attendant avec impatience la
couronne qu'avait portée son père. W était un jour à
la chasse , à quelques lieues de Breslau , avec le prince
Constantin , l'un de ses frères ; trente cavaliers saxons.
LIVRE SECOND. lOJ
envoyés secrètement par le roi Auguste, sortent tout-
à-coup d'un bois voisin , entourent les deux princes ,
et les enlèvent sans résistance. On avait préparé des
(;feevaux de relais , sur lesquels ils furent sur-le-champ
conduits à Leipsick , où on les enferma étroitement. Ce
coup dérangea les mesures de Charles , du cardinal ,
et de l'assemblée de Varsovie.
La fortune, qui se joue des têtes couronnées , mit
presque dans le même temps le roi Auguste sur le
point d'ètre*f)ris lui-même. Il était à table, à trois
lieues de Cracovie, se reposant sur une garde avancée,
et postée à quelque distance , lorsque le général Rens-
child parut subitement, après avoir enlevé cette garde.
Le roi de Pologne n'eut que le temps de monter à che-
val , lui onzième. Le général Renschild le poursuivît
pendant quatre jours , prêt à le saisir à tout moment.
Le roi fuit jusqu'à Sandomir : le général suédois l'y
suivit encore; et ce ne fut que par un bonheur singu-
lier que ce prince échappa.
Pendant tout ce temps le parti du roi Auguste trai-
tait celui du cardinal , et en était traité réciproque-
ment de traître à la patrie. L'armée de fe couronne
était partagée entre les deux factions. Auguste, forcé
enfin d'accepter le secours moscovite , se repentit de
n'y avoir pas eu recours assez tôt. U courait tantôt en
Saxe, où ses ressources étaient épuisées, tantôt il re-
tournait en Pologne , où l'on n'osait le servir. D'un
autre côté, le roi de Suède, victorieux et tranquille,
régnait en effet en Pologne.
Le comte Piper, qui avait dans l'esprit autant de
politique que son maître avait de grandeur dans le
loG HISTOIIIE DE CHARLES XÎI.
sien, proposa alors à Charles XII de prendre pour
lui-même la com^onne de Pologne. Il lui représentait
combien l'exécution en était facile avec une armée
victorieuse , et un parti puissant dans le cœur d'un
royaume qui lui était déjà soumis. Il le tentait par le
titre de défenseur de la religion évangélique, nom qui
flattait l'ambition de Charles. Il était aisé, disait-il, de
faire en Pologne ce que Gustave Vasa avait fait en
Suéde, d'y établir le luthéranisme, et de rompre les
chaînes du peuple, esclave de la nobless#et du clergé.
Charles fut tenté un moment; mais la gloire était son
idole. Il lui sacrifia son intérêt, et le plaisir qu'il eût
eu d'enlever la Pologne au pape. Il dit au comte Piper
qu'il était plus flatté de donner que dé gagner des
royaumes : il ajouta en souriant : « Vous étiez fait pour
« être le ministre d'un prince italien. »
Charles était encore auprès de Tliorn, dans cette
partie de la Prusse royale qui appartient à la Pologne ;
il portait de là sa vue sur ce qui se passait à Varsovie,
et tenait en respect les puissances voisines. Le prince
Alexandre, frère des deux Sobieski enlevés en Silé-
sie, vint lu» demander vengeance. Charles la lui pro-
mit d'autant plus qu'il la croyait aisée , et qu'il se ven-
geait lui-même. Mais impatient de donner un roi à la
Pologne, il proposa au prince Alexandre de monter
sur le trône , dont la fortune s'opiniâtrait à écarter
son frère. Il ne s'attendait pas à un refus. Le prince
Alexandre lui déclara que rien ne pourrait jamais l'en-
gager à profiter du malheur de son aîné. Le roi de
Suéde, le comte Piper, tous ses amis, et surtout le
jeune palatin de Posnanie , Stanislas Leczinski . le
LIVRE SECOND. 107
pressèrent d'accepter la couronne. Il fut inébranlable :
les princes voisins apprirent avec étonnement ce re-
fus inouï, et ne savaient lequel ils devaient admirer
davantage, ou un roi de Suéde, qui à Tâge de vingt-
deux ans donnait la couronne de Pologne, ou le prince
Alexandre qui la refusait.
FIN DU LIVRE SECOND.
'»j'V%'V'%/U %/*/*'V('»/*-'*/*/V -»/%/%. 'V'*/V'V<»^'^'V'%/V'^'V^-V^%/V^»/*/V '»/%/* "^
LIVRE TROISIEME.
ARGUMENT.
Stanislas Leczinski, élu roi de Pologne. Mort du cardinal primat.
Belle retraite du général Schullembourg. Exploits du czar. Fon-
dation de l'étersbourg. Bataille de Frauenstadt. Charles entre en
Saxe. Paix d'Alt-Rantstadt. Auguste abdique la couronne , et la
cède à Stanislas. Le général Patkul, plénipotentiaire du czar,
est roué et écartelé. Charles reçoit en Saxe des ambassadeurs
de tous les princes; il va seul à Dresde voir Auguste avant de
p^tir.
Le jeune Stanislas Leczinski était alors député à
l'assemblée de Varsovie pour aller rendre compte au
roi de Suède de plusieurs différents survenus dans le
temps de l'enlèvement du prince Jacques. Stanislas
avait une physionomie heureuse, pleine de hardiesse
et de douceur, avec un air de probité et de franchise ,
qui de tous les avantages extérieurs est le plus grand , *
et qui donne plus de poids aux paroles que l'éloquence
même. La sagesse avec laquelle il parla du roi Au-
guste , de l'assemblée , du cardinal primat , et des in-
térêts différents qui divisaient la Pologne , frappa
Charles. Le roi Stanislas m'a fait l'honneur de me ra-
conter qu'il dit en latin au roi de Suède , « Comment
« pourrons-nous faire une élection , si les deux princes
« Jacques et Constantin Sobieski sont captifs? "' et que
Charles lui répondit, « Comment délivrera-t-on la ré-
« publique , si on ne fait pas une élection? » Cette con-
HISTOIRE DE CHARLES XII. loy
versation fut l'unique brigue qui mit Stanislas sur le
* trône. Charles prolongea exprès la conférence, pour
mieux sonder le génie du jeune député. Après l'au-
dience , il dit tout haut qu'il n avait jamais vu d'homme
si propre à concilier tous les partis. Il ne tarda pas à
s'informer du caractère du palatin Leczinski. Il sut
qu il était plein de bravoure , endurci à la fatigue ;
qu il couchait toujours sur une espèce de paillasse,
n'exigeant aucun service de ses domestiques auprès
de sa personne ; qu'il était d'une tempérance peu com-
mune dans ce climat, économe, adoré de ses vassaux ,
et le seul seigneur peut-être en Pologne qui eût quel-
ques amis dans un temps où Ion ne connaissait de
liaisons que celles de l'intérêt et de la faction. Ce ca-
ractère, qui avait en quelques choses du rapport avec
le sien, le détermina entièrement. Il dit tout haut
après la conférence , « Voilà un homme qui sera tou-
« jours mon ami » ; et on s'aperçut bientôt que ces
mots signifiaient , « Voilà un homme qui sera roi. »
Quand le primat de Pologne sut que Charles XII
avait nommé le palatin Leczinski , à peu près comme
x^lexandre avait nommé Abdolonyme , il accourut au-
près du roi de Suéde pour tâcher de faire changer cette
résolution; il voulait faire tomber la couroniie à un
Lubomirski : «Mais quavez-vous à alléguer contre
« Stanislas Leczinski? dit le conquérant. — Sire, dit le
«primat, il est trop jeune. » Le roi répliqua sèche-
ment: « Il est à peu près de mon âge »; tourna le dos
au prélat, et aussitôt envoya le comte de Hoorn si-
gnifier à l'assemblée de Varsovie qu'il fallait élire un
roi dans cinq jours, et qu'il fallait élire Stanislas Lee-
I lO HISTOIRE DE CHARLES XII.
zinski. Le comte de Hoorn arriva le 7 juillet; il fixa le
jour de l'élection au 12 , comme il aurait ordonné le
décampement d'un bataillon. Le cardinal primat,
frustré du fruit de tant d'intrigues , retourna à l'assem-
blée , où il remua tout pour faire échouer une élection •
à laquelle il n'avait point de part. Mais le roi de Suéde
arriva lui-même incognito à Varsovie ; alors il fallut se
taire. Tout ce que put faire le primat fut de ne point
se trouver à l'élection ; il se réduisit à une neutralité
inutile, ne pouvant s'opposer au vainqueur, et ne
voulant pas le seconder.
(1704) Le samedi 12 juillet, jour fixé pour l'élec-
tion, étant venu, on s'assembla à trois heures après
midi au Colo , champ destiné pour cette cérémonie :
l'évéque de Posnanie vint présider à l'assemblée à la
place du cardinal primat. Il arriva suivi des gentils-
hommes du parti. Le comte de Hoorn et deux autres
officiers généraux assistaient pubhquement à cette so-
lennité , comme ambassadeurs extraordinaires de
Charles auprès de la république. La séance dura jus-
qu'à neuf heures du soir : l'évéque de Posnanie la finit
en déclarant, au nom de la diète, Stanislas élu roi de
Pologne. Tous les bonnets sautèrent en l'air, et le
bruit des acclamations étouffa les cris des opposants.
Il ne servit de rien au cardinal primat et à ceux qui
avaient voulu demeurer neutres, de s'être absentés
de l'élection , il fallut que dès le lendemain ils vinssent
tous rendre hommage au nouveau roi ; la plus grande
mortification qu'ils eurent fut d'être obligés de le
suivre au quartier du roi de Suède. Ce prince rendit
au souverain qu'il venait de faire tous les honneurs
LIVRE TROISIÈME. I i i
dus à un roi de Pologne ; et pour donner plus de poids
à sa nouvelle dignité , on lui assigna de l'argent et des
troupes.
Charles XII partit aussitôt de Varsovie pour aller
achever la conquête de la Pologne. Il avait donné ren-
dez-vous à son armée devant Léopold , capitale du
grand palatinat de Russie, place importante par elle-
même , et plus encore par les richesses dont elle était
remplie. On croyait qu'elle tiendrait quinze jours à
cause des fortifications que le roi Auguste y avait faites.
Le conquérant l'investit le 5 septembre, et le lende-
main la prit d'assaut. Tout ce qui osa résister fut passé
au fil de l'épée. Les troupes victorieuses et maîtresses
de la ville ne se débandèrent point pour courir au pil-
lage , malgré le bruit des trésors qui étaient dans Léo-
pold. Elles se rangèrent en bataille dans la grande
place. Là, ce qui restait de la garnison vint se rendre
prisonnier de guerre. Le roi fit publier à son de trompe
que tous ceux des habitants qui auraient des effets
appartenants au roi Auguste ou à ses adhérents , les
apportassent eux-mêmes avant la fin du jour, sur peine
de la vie. Les mesures furent si bien prises que peu
osèrent désobéir ; on apporta au roi quatre cents
caisses remplies d'or et d'argent monnayé, de vais-
selle, et de choses précieuses.
Ce commencement du régne de Stanislas fut mar-
qué presque le même jour par un événement bien dif-
férent. Quelques affaires qui demandaient absolument
sa présence , l'avaient obligé de demeurer dans Var-
sovie. Il avait avec lui sa mère , sa femme , et ses deux
filles. Le cardinal primat, l'évéque de Posnanie , et
I i2 HISTOIRE DE CHARLES XH.
quelques grands de Pologne , composaient sa nouvelle
cour. Elle était gardée par six mille Polonais de l'ar-
mée de la couronne , depuis peu passés à son service ,
mais dont la fidélité n'avait point encore été éprouvée.
Le général Hoorn , gouverneur de la ville , n'avait
d'ailleurs avec lui que quinze cents Suédois. On était
à Varsovie dans une tranquillité profonde, et Stanislas
comptait en partir dans peu de jours pour aller à la
conquête de Léopold. Tout-à-coup il apprend qu'une
armée nombreuse approche de la ville : c'était le roi
Auguste qui , par un nouvel effort , et par une des plus
belles marches que jamais général ait faites , ayant
donné le change au roi de Suéde, venait avec vingt
mille hommes fondre dans Varsovie , et enlever son
rival.
Varsovie n'était pas fortifiée, et les troupes polonai-
ses qui la défendaient, peu sûres. Auguste avait des in-
telligences dans la ville; si Stanislas demeurait, il était
perdu. Il renvoya sa famille en Posnanie , sous la garde
des troupes polonaises auxquelles il se fiait le plus. Il
crut, dans ce désordre, avoir perdu sa seconde fille,
âgée d'un an. Elle fut égarée par sa nourrice : il la re-
trouva dans une auge d'écurie , où elle avait été aban-
donnée , dans un village voisin : c'est ce que je lui ai
entendu conter. Ce fut ce même enfant que la desti-
née , après de plus grandes vicissitudes , fit depuis
reine de France. Plusieurs gentilshommes prirent des
chemins différents ; le nouveau roi partit lui-même
pour aller trouver Charles XII , apprenant de bonne
heure à souffrir des disgrâces , et forcé de quitter sa
capitale six semaines après y avoir été élu souverain.
LIVRE TROISIÈME. 1 tj
Auguste entra dans la capitale en souverain irrité
et victorieux. Les habitants , déjà rançonnés par le roi
de Suéde , le furent encore davantage par Auguste. Le
palais du cardinal et toutes les maisons des seigneurs
conFédérés , tous leurs biens à la ville et à la campagne ,
furent livrés au pillage. Ce qu'il y eut de plus étrange
dans cette révolution passagère , c'est qu'un nonce du
pape, qui était venu avec le roi Auguste, demanda
au nom de son maître qu'on lui livrât l'évéque de Pos-
nanie, comme justiciable de la cour de Rome, en qua-
lité d'évéque et de fauteur d'un prince mis sur le trône
par les armes d'un luthérien.
La cour de Rome , qui a toujours songé à augmen-
ter son pouvoir temporel à la faveur du spirituel , avait
depuis très long-temps établi en Pologne une espèce
de* juridiction, à la tête de laquelle est le nonce du
pape. Ses ministres n'avaient pas manqué de profiter
de toutes les conjonctures favorables pour étendre leur
pouvoir, révéré par la muhitude , mais toujours con-
testé par les plus sages. Ils s'étaient attribué le droit
de juger toutes les causes des ecclésiastiques, et avaient
surtout, dans les temps de troubles , usurpé beaucoup
d'autres prérogatives , dans lesquelles ils se sont main-
tenus jusque vers l'année 1 728, où l'on a retranché ces
abus , qui ne sont jamais réformés que lorsqu'ils sont
devenus tout-à-fait intolérables.
Le roi Auguste , bien aise de punir l'évéque de Pos-
nanie avec bienséance , et de plaire à la cour de Rome ,
• contre laquelle il se serait élevé en tout autre temps ,
remit le prélat polonais entre les mains du nonce. L'é-
CHARLES XII.
1 14 HISTOIRE DE CHARLES XII.
vêque , après avoir \u piller sa maison , fut porté
par des soldats chez le ministre italien , et envoyé en
Saxe, où il mourut. Le comte de Hoorn essuya , dans
le château où il était enfermé , le feu continuel des
ennemis : enfin , la place n'étant pas tenable, il se ren-
dit prisonnier de guerre avec ses quinze cents Suédois.
Ce fut là le premier avantage qu'eut le roi Auguste ,
dans le torrent de sa mauvaise fortune, contre les
armes victorieuses de son ennemi.
Ce dernier effort était l'éclat d'un feu qui s'éteint.
Ses troupes assemblées à la hâte étaient des Polonais
prêts à l'abandonner à la première disgrâce, des recrues
de Saxons qui n'avaient point encore vu de guerres ,
des cosaques vagabonds plus propres à dépouiller des
vaincus qu'à vaincre : tous tremblaient au seul nom du
roi de Suéde.
Ce conquérant , accompagné du roi Stanislas , alla
chercher son ennemi à la tête de l'élite de ses troupes.
L'armée saxonne fuyait partout devant lui. Les villes
lui envoyaient leurs clefs de trente milles à la ronde :
il n'y avait point de jour qui ne fût signalé par quel-
que avantage. Les succès devenaient trop familiers à
Charles. Il disait que c'était aller à la chasse plutôt que
faire la guerre , et se plaignait de ne point acheter la
victoire.
Auguste confia pour quelque temps le commande-
ment de son armée au comte de Schullembourg, géné-
ral très habile , et qui avait besoin de toute son expé-
rience à la tête d'une armée découragée. Il songea plus
à conserver les troupes de son maître qu'à vaincre :
il fesaitla guerre avec adresse, et les deux rois avec
LIVRE TROISIÈME. 1 i 5
vivacité. Il leur déroba de^marclies , occupa des pas-
sages avantajjeux, sacrifia quelque cavalerie pour don-
ner le temps à son infanterie de se retirer en sûreté.
Il sauva ses troupes par des retraites (glorieuses , de-
vant un ennemi avec lequel on ne pouvait (juère alors
acquérir que cette espèce de gloire.
A peine arrivé dans le palatinat de Posnanie, il ap-
prend que les deux rois , qu'il croyait à cinquante
lieues de lui , avaient fait ces cinquante lieues en neuf
jours. Il n'avait que huit mille fantassins et mille ca-
valiers ; il fallait se soutenir contre une armée supé-
rieure , contre le nom du roi de Suéde , et contre la
crainte naturelle que tant de défaites inspiraient aux
Saxons. Il avait toujours prétendu, malgré Tavis des
généraux allemands , que l'infanterie pouvait résister
en plaine campagne , même sans chevaux de frise , à
la cavalerie: il en osa faire ce jour-là l'expérience
contre cette cavalerie victorieuse , commandée par
deux rois etparl'élite des généraux suédois. Il se posta
si avantageusement , qu'il ne put être entouré. Son
premier rang mit le genou en terre : il était armé de
piques et de fusils : les soldats , extrêmement serrés ,
présentaient aux chevaux des ennemis une espèce de
rempart hérissé de piques et de baïonnettes : le se-
cond rang, un peu courbé sur les épaules du premier,
tirait par-dessus ; et le troisième , debout, fesait feu en
même temps derrière les deux autres. Les Suédois fon-
dirent avec leur impétuosité ordinaire sur les Saxons ,
qui les attendirent sans s'ébranler : les coups de fusil,
de pique , et de baïonnette , effarouchèrent les che-
vaux, qui se cabraient au lieu d'avancer. Par ce moyen,
i î6 HISTOIRE DE CHARLES XII.
les Suédois n'attaquèrent c^'eii désordre, et les Saxons
se défendirent en gardant leurs rangs.
Il en fit un bataillon carré long ; et , quoique chargé
de cinq blessures , il se retira en bon ordre en cette
forme , au milieu de la nuit , dans la petite ville de Gu-
rau , à trois lieues du champ de bataille. A peine com-
mençait-il à respirer dans cet endroit , que les deux
rois paraissent tout-à-coup derrière lui.
Au-delà de Gurau, en tirant vers le fleuve de l'O-
der , était un bois épais , à travers duquel le général
saxon sauva son infanterie fatiguée. Les Suédois, sans
se rebuter, le poursuivirent par le bois même, avan-
çant avec difficulté dans des routes à peine praticables
pour des gens de pied. Les Saxons n'eurent traversé
le bois que cinq heures avant la cavalerie suédoise. Au
sortir de ce bois coule la rivière de Parts, au pied d'un
village nommé Rutsen. SchuUembourg avait envoyé
en diligence rassembler des bateaux ; il fait passer la
rivière à sa troupe , qui était déjà diminuée de moitié.
Charles arrive dans le temps que SchuUembourg était
à l'autre bord. Jamais vainqueur n'avait poursuivi si
vivement son ennemi. La réputation de SchuUembourg
dépendait d'échapper au roi de Suéde : le roi , de son
côté, croyait sa gloire intéressée à prendre SchuUem-
bourg et le reste de son armée : il ne perd point de
temps ; il fait passer sa cavalerie à un gué. Les Saxons
se trouvaient enfermés entre cette rivière de Parts et
le grand fleuve de l'Oder, qui prend sa source dans
la Silésie , et qui est déjà profond et rapide en cet en-
droit.
La perte de SchuUembourg paraissait inévitable;
LIVRE TROISIÈME. 1 r y
cependant , après avoir sacrifié peu de soldats, il passa
roder pendant la nuit. Il sauva ainsi son armée ; et
Charles ne put s'empêcher de dire : « Aujourd'hui
« Schullembourg nous a vaincus. »
C'est ce même Schullembourg qui fut depuis général
des Vénitiens, et à qui la république a érigé une statue
dans Corfou , pour avoir défendu , contre les Turcs , ce
rempart de l'Italie. Il n'y a que les républiques qui
rendent de tels honneurs ; les rois ne donnent que des
récompenses.
Mais ce qui fesait la gloire de Schullembourg n'était
guère utile au roi Auguste. Ce prince abandonna en-
core une fois la Pologne à ses ennemis ; il se retira en
Saxe, et fit réparer avec précipitation les fortifications
de Dresde, craignant déjà, non sans raison, pour la
capitale de ses états héréditaires.
Charles XII voyait la Pologne soumise ; ses géné-
raux, à son exemple, venaient de battre enCourlande
plusieurs petits corps moscovites , qui , depuis la
grande bataille de Narva , ne se montraient plus que
par pelotons , et qui , dans ces quartiers , ne fesaient
la guerre que comme des Tartares vagabonds , qui
pillent, qui fuient, et qui reparaissent pour fuir en-
core.
Partout où se trouvaient les Suédois, ils se croyaient
sûrs de la victoire quand ils étaient vingt contre cent. .
Dans de si heureuses conjonctures , Stanislas prépara
son couronnement. La fortune , qui l'avait fait élire à
Varsovie , et qui l'en avait chassé , l'y lappela encore
aux acclamations d'une foule de noblesse que le sort
des armes lui attachait. Une diète y fut convoquée ;
1 l8 HISTOIRE DE CHARLES XII.
tous les obstacles y furent aplanis ; il n'y eut que la
cour de Rome seule qui le traversa.
Il était naturel qu'elle se déclarât pour le roi Au-
guste , qui , de protestant , s'était fait catholique pour
monter sur le trône , contre Stanislas , placé sur le
même trône par un grand ennemi de la religion ca-
tholique. Clément XI , alors pape , envoya des brefs
à tous les prélats de Pologne , et surtout au cardi-
nal primat , par lesquels il les menaçait de l'excom-
munication, s'ils osaient assister au sacre de Sta-
nislas, et attenter en rien contre les droits du roi
Auguste.
Si ces brefs parvenaient aux évêques qui étaient à
Varsovie, il était à craindre que quelques uns n'obéis-
sent par faiblesse, et que la plupart ne s'en prévalussent
pour se rendre plus difficiles, à mesure qu'ils seraient
plus nécessaires. On avait donc pris toutes les pré-
cautions pour empêcher que les lettres du pape ne
fussent reçues dans Varsovie. Un franciscain reçut se-
crètement les brefs pour les délivrer en main propre
aux prélats. Il en donna d'abord un au suffragant de
Chelm : ce prélat , très attaché à Stanislas , le porta au
roi tout cacheté. Le roi fit venir le religieux , et lui de-
manda comment il avait osé se charger d'une telle
pièce, Le franciscain répondit que c'était par l'ordre de
son général. Stanislas lui ordonna d'écouter désormais
les ordres de son roi préférablement à ceux du général
des franciscains , et le fit sortir dans le moment de la
ville.
Le même jour on publia un placard du roi de Suède ,
par lequel il était défendu à tous ecclésiastiques sécu-
LIVRE TROISIÈiME. II9
liers et réguliers dans Varsovie , sous des peines très
griéves ,• de se mêler des affoires d'état. Pour plus de
sûreté , il fit mettre des gardes aux portes de tous les
prélats , et défendit qu'aucun étranger entrât dans la
ville. Il prenait sur lui ces petites sévérités , afin que
Stanislas ne fût point brouillé avec le clergé à son avè-
nement. Il disait qu'il se délassait de ses l^atigues mi-
litaires en arrêtant les intrigues de la cour romaine ,
et qu'on se battait contre elle avec du papier , au lieu
qu'il fallait attaquer les autres souverains avec des
armes véritables.
Le cardinal primat était sollicité par Charles et par
Stanislas de venir faire la cérémonie du couronne-
ment. Il ne crut pas devoir quitter Dantzick pour sa-
crer un roi qu'il n'avait point voulu élire ; mais comme
sa politique était de ne jamais rien faire sans prétexte,
il voulut préparer une excuse légitime à son refus. Il
fît afficher, pendant la nuit , le bref du pape à la porte
de sa propre maison. Le magistrat de Dantzick, in-
digné , fit chercher les coupables , qu'on ne trouva
point. Le primat feignait d'être irrité , et était fort con-
tent : il avait une raison pour ne point sacrer le nou-
veau roi ; et il se ménageait en même temps avec Char-
les XII , Auguste , Stanislas , et le pape. Il mourut peu
de jours après , laissant son pays dans une confusion
affreuse , et n'ayant réussi , par toutes ses intrigues ,
qu'à se brouiller à-la -fois avec les trois rois Charles ,
Auguste , et Stanislas , avec sa répubhque , et avec le
pape , qui lui avait ordonné de venir à Rome rendre
compte de sa conduite; mais comme les politiques
mêmes ont quelquefois des remords dans leurs der-
I 20 HISTOIRE DE CHARLES XII.
niers moments, il écrivit au roi Au(j,uste, en mourant,
pour lui demander pardon.
(4 octobre 1706 ) Le sacre se fit tranquillement, et
avec pompe, dans la ville de Varsovie, mal(>ré l'usage
où l'on est en Pologne de couronner les rois à Craco-
vie. Stanislas Leczinski et sa femme Cbarlotta Opa-
linska furent sacrés roi et reine de Pologne par les
mains de l'archevêque de Léopold, assisté de beau-
coup d'autres prélats. Gbarles XII vit cette cérémonie
incognito: unique fruit qu'il retirait de ses conquêtes.
Tandis qu'il donnait un roi à la Pologne soumise,
que le Danemarck n'osait le troubler, que le roi de
Prusse recherchait son amitié, et que le roi Auguste'
se retirait dans ses états héréditaires, le czar deve-
nait de jour en jour redoutable. Il avait faiblement
secouru Auguste en Pologne , mais il avait fait de puis-
santes diversions en Ingrie.
Pour lui , non seulement il commençait à être grand
homme de guerre, mais même à montrer l'art à ses
Moscovites : la discipline s'établissait dans ses troupes ;
il avait de bons ingénieurs, une artillerie bien servie,
beaucoup de bons officiers; il savait le grand aft de
faire subsister des armées. Quelques uns de ses géné-
raux avaient appris, et à bien combattre, et, selon le
besoin, à ne combattre pas; bien plus, il avait formé
une marine capable de faire tête aux Suédois dans la
mer Baltique.
(21 auguste 1704) Fort de tous ces avantages dus
à son seul génie, et de l'absence du roi de Suéde, il
prit Narva d'assaut, après un siège régulier, et après
avoir empêché qu'elle ne fût secourue par mer et par
LIVRE TROISIÈME. 121
terre. Les soldats, maîtres de la ville, coururent au
pillage; ils s'abandonnèrent aux barbaries les plus
énormes. Le czar courait de tous côtés pour arrêter
le désordre et le massacre; il arracha lui-même des
femmes des mains des soldats, qui les allaient égor-
ger après les avoir violées. Il fut même obligé de tuer
de sa ffiain quelques Moscovites qui n'écoutaient point
ses ordres. On montre encore à î^arva, dans Thôtel
de ville, la table sur laquelle il posa son épée en en-
trant; et on s'y ressouvient des paroles qu'il adressa
aux citoyens qui s'y rassemblèrent : « Ce n'est point
« du sang des habitants que cette épée est teinte; mais
« de celui des Moscovites , que j'ai répandu pour sau-
« ver vos vies. »
Si le czar avait toujours eu cette humanité, c'était
le premier des hommes. Il aspirait à plus qu'à dé-
truire des villes; il en fondait une alors peu loin de
Narva même, au milieu de ses nouvelles conquêtes;
c'était la ville de Pétersbourg, dont il fit depuis sa ré-
sidence et le centre du commerce. Elle est située entre
la Finlande et J'ingrie, dans une île marécageuse, au-
tour de laquelle la Neva se divise en plusieurs bras
avant de tomber dans le golfe de Finlande : lui-même
traça le plan de la ville, de la forteresse, du port, des
quais qui l'embellissent, et des forts qui en défendent
l'entrée. Cette île inculte et déserte, qui n'était qu'un
amas de boue pendant le court été de ces climats, et
dans l'hiver qu'un étang glacé, où l'on ne pouvait
aborder par terre qu'à travers des forêts sans route et
des marais profonds,. et qui n'avait été jusqu'alors
que le repaire des loups et des ours, fut reniphe en
122 HISTOIRE DE CHAULES XII.
1703 de plus de trois cent mille hommes que le czar
avait rassemblés de ses états. Les paysans du royaume
d'Astracan, et ceux qui habitent les frontières de la
Chine , furent transportés à Pétersbourg. Il fallut per-
cer des forêts, faire des chemins, sécher des marais,
élever des digues, avant de jeter les fondements de
la ville. La nature fut forcée partout. Le czar s'obstina
à peupler un pays qui semblait n'être pas destiné
pour des hommes : ni les inondations qui ruinèrent
ses ouvrages, ni la stérilité du terrain , ni l'ignorance
des ouvriers, ni la mortalité même, qui fit périr deux
cent mille hommes dans ces commencements, ne lui
firent point changer de résolution. La ville fut fondée
parmi les obstacles que la nature , le génie des peuples,
et une guerre malheureuse, y apportaient. Péters-
bourg était déjà une ville en lyoS, et son port était
rempli de vaisseaux. L'empereur y attirait les étran-
gers par des bienfaits, distribuant des terres aux uns ,
donnant des maisons aux autres, et encourageant
tous les arts qui venaient adoucir ce climat sauvage.
Surtout il avait rendu Pétersbourg inaccessible aux
efforts des ennemis. Les généraux suédois, qui bat-
taient souvent ses troupes partout ailleurs, n'avaient
pu endommager cette colonie naissante. Elle était
tranquille au milieu de la guerre qui l'environnait.
Le czar, en se créant ainsi de nouveaux états, ten-
dait toujours la main au roi Auguste qui perdait les
siens; il lui persuada par le général Patkul , passé de-
puis peu au service de Moscovie et alors ambassadeur
du czar en Saxe, de venir à Grodno conférer encore
une fois avec lui sur l'état malheureux de ses affaires.
LIVRE TROISIÈME. 123
Le roi Auguste y vint avec quelques troupes, accom-
pagné du général Schullembourg, que son passage de
l'Oder avait rendu illustre dans le ISord, et en qui il
mettait sa dernière espérance. Le czar y arriva, fe-
sant marcher après lui une armée de soixante et dix
mille hommes. Les deux monarques firent de nou-
veaux plans de guerre. Le roi Auguste détrôné ne
craignait plus d'irriter les Polonais en abandonnant
leur pays aux troupes moscovites. Il fut résolu que
Tarmée du czar se diviserait en plusieurs corps pour
arrêter le roi de Suéde à chaque pas. Ce fut dans le
temps de cette entrevue que le roi Auguste renouvela
Tordre de l'aigle blanc , faible ressource alors pour
lui attacher quelques seigneurs polonais, plus avides
d'avantages réels que d'un vain honneur qui devient
ridicule quand on le tient d'un prince qui n'est roi
que de nom. La conférence des deux rois finit d'une
manière extraordinaire. Le czar partit soudainement,
et laissa ses troupes à son allié, pour courir éteindre
lui-même une rébellion dont il était menacé à Astracan .
A peine était-il parti, que le roi Auguste ordonna que
Patkul fût arrêté à Dresde. Toute l'Europe fut sur-
prise qu'il osât, contre le droit des gens, et en appa-
rence contre ses intérêts , mettre en prison l'ambas-
sadeur du seul prince qui le protégeait.
Voici le nœud secret de cet événement, selon ce
que le maréchal de Saxe, fils du roi Auguste, m'a fait
l'honneur de me dire. Patkul , proscrit en Suéde , pour
avoir soutenu les privilèges de la Livonie sa patrie,
avait été général du roi Auguste ; mais son esprit vif
et altier s'accommodant mal des hauteurs du général
124 HISTOmE DE CHARLES Xîl.
Fleraming, favori du roi, plus impérieux et plus vif
que lui, il avait passé au service du czar, dont il était
alors général et ambassadeur auprès d'Auguste. C'é'
tait un esprit pénétrant, il avait démêlé que les vues
de Flemming et du chancelier de Saxe étaient de pro-
poser la paix au roi de Suéde à quelque prix que ce
fut. Il forma aussitôt le dessein de les prévenir, et de
ménager un accommodement entre le czar etla Suéde.
Le chancelier éventa son projet, et obtint qu'on se
saisit de sa personne. Le roi Auguste dit au czar que
Patkul était un perfide qui les trahissait tous deux.
Il n'était pourtant coupable que d'avoir trop bien
servi son nouveau maître; mais un service rendu mal
à propos est souvent puni comme une trahison.
Cependant, d'un côté, les soixante mille Russes,
divisés en plusieurs petits corps, brûlaient et rava-
geaient les terres des partisans de Stanislas : de l'autre ,
Schullembourg s'avançait avec ses nouvelles troupes.
La fortune des Suédois dissipa ces deux armées en
moins de deux mois. Charles XII et Stanislas attaquè-
rent les corps séparés des Moscovites l'un après
l'autre, mais si vivement, qu'un général moscovite
était battu avant qu'il sût la défaite de son compa-
gnon.
Nul obstacle n'arrêtait le vainqueur : s'il se trouvait
une rivière entre les ennemis et lui, Charles XII et
ses Suédois la passaient à la nage. Un parti suédois
prit le bagage d'Auguste, où il y avait deux cent mille
écus d'argent monnayé. Stanislas saisit huit cent mille
ducats appartenants au prince Menzikoff, général
moscovite. Charles, à la tête de sa cavalerie, fit trente
LIVRE TROISIÈME. 125
lieues en vingt-quatre heures, chaque cavaUer me-
nant un cheval en main pour le monter quand le sien
serait rendu. Les Moscovites, épouvantés et réduits à
uîi petit nombre, fuyaient en désordre au-delà du
Borysthène.
Tandis que Charles chassait devant lui les Mosco*
vites jusqu'au fond de la Lithuanie, Schullembourg
repassa enfin l'Oder, et vint à la tète de vingt mille
hommes présenter la bataille au grand maréchal Ren-
schild , qui passait pour le meilleur général de Char-
les XII, et que l'on appelait le Parménion de VÂleiandre
du Nord. Ces deux illustres généraux, qui semblaient
participer à la destinée de leurs maîtres , se rencontrè-
rent assez près de Punits, dans un lieu nommé Frauen-
stadt, territoire déjà fatal aux troupes d'xluguste. Ren-
schild n'avait que treize bataillons et vingt-deux esca-
drons , qui fesaient en tout près de dix mille hommes.
Schullembourg en avait une fois autant. Il est à re-
marquer qu'il y avait dans son armée un corps de six
à sept mille Moscovites, que l'on avait long-temps
disciplinés, et sur lesquels on comptait comme sur
des soldats aguerris. Cette bataille de Frauenstadt se
donna le 1 1 février 1 706 ; mais ce même général Schul-
lembourg, qui, avec quatre mille hommes, avait en
quelque façon troublé la fortune du roi de Suéde,
succomba sous celle du général Renschild. Le com-
bat ne dura pas un quart d'heure ; les Saxons ne ré-
sistèrent pas un moment; les Moscovites jetèrent
leurs armes dès qu'ils virent les Suédois : l'épouvante
fut si subite et le désordre si grand, que les vain-
queurs trouvèrent sur le champ de bataille sept mille
126 HISTOIRE DE CHARLES XII.
fusils tout chargés qu'on avait jetés à terre sans tirer.
Jamais déroute ne fut plus prompte , plus complète , et
plus honteuse; et cependant jamais général n'avait
fait une si belle disposition que Schullembourg, de l'a-
veu de tous les officiers saxons et suédois, qui virent
en cette journée combien la prudence humaine est
peu maîtresse des événements.
Parmi les prisonniers , il se trouva un régiment en-
tier de Français. Ces infortunés avaient été pris par
les troupes de Saxe , l'an 1704,3 cette fameuse bataille
de Hochstedt , si funeste à la grandeur de Louis XIV.
Ils avaient passé depuis au service du roi Auguste ,
qui en avait fait un régiment de dragons , et en avait
donné le commandement à un Français de la maison
de Joyeuse. Le colonel fut tué à la première ou plu-
tôt à la seule charge des Suédois; le régiment tout
entier fut fait prisonnier de guerre. Dès le jour même
ces Français demandèrent à servir Charles XII, et ils
furent reçus à son service , par une destinée singulière
qui les réservait à changer encore de vainqueur et de
maître.
A légard des Moscovites , ils demandèrent la vie à
genoux; mais on les massacra inhumainement plus
de six heures après le combat, pour punir sur eux les
violences de leurs compatriotes , et pour se débarras-
ser de ces prisonniers dont on n'eût su que faire.
Auguste se vit alors sans ressources : il ne lui res-
tait plus que Cracovie, où il s'était enfermé avec deux
régiments de Moscovites , deux de Saxons , et quelques
troupes de l'armée de la couronne, par lesquelles
même il craignait d'être livré au vainqueur; mais son
LIVRE TROISIÈME. 127
malheur fut au comble, quand il sut que Charles XII
était enfin entré en Saxe le i" septembre 1706.
(1706) Il avait traversé la Silésie sans daigner seu-
lement en faire avertir la cour de Vienne. L'Alle-
magne était consternée; la diète de Ratisbonne, qui
représente Tempire, mais dont les résolutions sont
souvent aussi infructueuses que solennelles , déclara
le roi de Suéde ennemi de l'empire s'il passait au-delà
de l'Oder avec son armée ; cela même le détermina à
venir plus tôt en Allemagne.
A son approche les villages furent déserts; les ha-
bitants fuyaient de tous côtés. Charles en usa alors
comme à Copenhague; il fit afficher partout qu'il n'é-
tait venu que pour donner la paix; que tous ceux qui
reviendraient chez eux, et qui paieraient les contri-
butions qu'il ordonnerait, seraient traités comme ses
propres sujets , et les autres poursuivis sans quartier.
Cette déclaration d'un prince qu'on savait n'avoir ja-
mais manqué à sa parole, fit revenir en foule tous
ceux que la peur avait écartés. Il choisit son camp à
Alt-Rantstadt, près de la campagne deLutzen, champ
de bataille fameux par la victoire et par la mort de
Gustave-Adolphe. Il alla voir la place où ce grand
homme avait été tué. Quand on l'eut conduit sur le
lieu : « J'ai tâché , dit-il , de vivre comme lui ; Dieu
« m'accordera peut-être un jour une mort aussi glo-
« rieuse. »
De ce camp il ordonna aux états de Saxe de s'as-
sembler, et de lui envoyer sans délai les registres des
finances de l'électorat. Dès qu'il les eut en son pouvoir,
et qu'il fut informé au juste de ce que la Saxe pouvait
Î28 HISTOIRE DE CHARLES XII.
fournir, il la taxa à six cent vingt-cinq mille rixdales
par mois. Outre cette contribution, les Saxons furent
obligés de fournir à chaque soldat suédois deux livres
de viande, deux livres de pain, deux pots de bière, et
quatre sous par jour, avec du fourrage pour la cava-
lerie. Les contributions ainsi réglées, le roi établit
une nouvelle police pour garantir les Saxons des in-
sultes de ses soldats : il ordonna , dans toutes les villes
où il mit garnison , que chaque hôte chez qui les
soldats logeraient donnerait des certificats tous les
mois de leur conduite; faute de quoi le soldat n'au-
rait point sa paie. De plus , des inspecteurs allaient
tous les quinze jours de maison en maison, s'infor-
mer si les Suédois n'avaient point commis de dégât.
Ils avaient soin de dédommager le9»hôtes, et de punir
les coupables.
On sait sous quelle discipline sévère vivaient les
troupes de Charles XII; qu'elles ne pillaient pas les
villes prises d'assaut avant d'en avoir reçu la permis-
sion ; qu'elles allaient même au pillage avec ordre , et
le quittaient au premier signal. Les Suédois se vantent
encore aujourd'hui de la discipline qu'ils observèrent
en Saxe; et cependant les Saxons se plaignent des dé-
gâts affreux qu'ils y commirent; contradictions qu'il
serait impossible de concilier , si l'on ne savait com-
bien les hommes voient différemment les mêmes ob-
jets. Il était bien difficile que les vainqueurs n'abu-
sassent quelquefois de leurs droits , et que les vaincus
ne prissent les plus légères lésions pour des brigan-
dages barbares. Un jour, le roi se promenant à che-
val près de Leipsick, un paysan saxon vint se jeter
LIVRE TROISIÈME. 1 oc^
à ses pieds pour lui demander justice d'un grenadier
qui venait de lui enlever ce qui était destiné pour le
dîner de sa famille. Le roi fit venir le soldat : « Est-il
« vrai, dit-il d'un visapje sévère, que vous avez volé
« cet homme? Sire , dit le soldat , je ne lui ai pas fait
« tant de mal que votre majesté en a fait à son maître ;
« vous lui avez ôté un royaume, et je n'ai pris à ce
« manant qu'un dindon. » Le roi donna dix ducats de
sa main au paysan , et pardonna au soldat en faveur
de la hardiesse du bon mot , en lui disant : « Souviens-
« toi , mon ami , que si j'ai ôté un royaume au roi Au-
« guste , je n'en ai rien pris pour moi. »
La grande foire de Leipsick se tint comme à l'or-
dinaire : les marchands y vinrent avec une sûreté en-
tière : on ne vit pas un soldat suédois dans la foire ;
on eût dit que l'armée du roi de Suéde n'était en Saxe
que pour veiller à la conservation du pays. Il com-
mandait dans tout Félectorat avec un pouvoir aussi
absolu et une tranquillité aussi profonde que dans
Stockholm.
Le roi Auguste , errant dans la Pologne , privé à-la-
fois de son royaume et de son électorat, écrivit enfin
une lettre de sa main à Charles XII pour lui deman-
der la paix. Il chargea en secret le baron d'Imhof
d'aller porter la lettre , conjointement avec M. Fings-
ten, référendaire du conseil privé; il leur donna à
tous deux ses pleins pouvoirs, et son blanc-signé.
« Allez , leur dit -il en propres mots , tâchez de m'ob-
« tenir des conditions raisonnables et chrétiennes. »
Il était réduit à la nécessité de cacher ses démarches
pour la paix , et de ne recourir à la médiation d\uicun
^■H AHLE.S XII. 9
|3o HISTOIRE DE CHARLES XII.
prince ; car étant alors en Pologne à la merci des
Moscovites , il craignait , avec raison , que le dange-
reux allié qu'il abandonnait ne se vengeât sur lui de
sa soumission au vainqueur. Ses deux plénipoten-
tiaires arrivèrent de nuit au camp de Charles XÏI ; ils
eurent une audience secrète. Le roi lut la lettre. « Mes-
« sieurs , dit-il aux plénipotentiaires , vous aurez dans
« un moment ma réponse. » Il se retira aussitôt dans
son cabinet , et fît écrire ce qui suit :
« Je consens de donner la paix aux conditions sui-
« vantes , auxquelles il ne faut pas s'attendre que je
« change rien.
1 . « Que le roi Auguste renonce pour jamais à la
« couronne de Pologne , qu'il reconnaisse Stanislas
« pour légitime roi , et qu'il promette de ne jamais
« songer à remonter sur le trône , même après la mort
« de Stanislas.
2. « Qu'il renonce à tous autres traités , et parti cu-
« lièrement à ceux qu'il a faits avec la Moscovie.
3. « Qu'il renvoie avec honneur en mon camp les
« princes Sobieski et tous les prisonniers qu'il a pu
« faire.
4. « Qu'il me livre tous les déserteurs qui ont passé
« à son service , et nommément Jean Patkul , et qu'il
« cesse toute procédure contre ceux qui de son ser-
« vice ont passé dans le mien. »
Il donna ce papier au comte Piper , le chargeant de
négocier le reste avec les plénipotentiaires du roi Au-
LIVRE TROISIÈME. l3l
^uste. Ils furent épouvantés de la dureté de ces pro-
positions. Ils mirent en usage le peu d'art qu'on peut
employer quand on est sans pouvoir, pour tâcher de
fléchir la rigueur du roi de Suéde. Ils eurent plu-
sieurs conférences avec le comte F*iper. Ce ministre
ne répondit autre chose à toutes leurs insinuations ,
sinon : « Telle est la volonté du roi mon maître ; il ne
« change jamais ses résolutions. »
Tandis que cette paix se négociait sourdement en
Saxe , la fortune sembla mettre le roi Auguste en état
d'en obtenir une plus honorable , et de traiter avec
son vainqueur sur un pied plus égal.
Le prince Menzikoff, généralissime des armées
moscovites , vint avec trente mille hommes le trou-
ver en Pologne dans le temps que non seulement il
ne souhaitait plus ses secours , mais que même il les
craignait: il avait avec lui quelques troupes polonaises
et saxonnes, qui fesaient en tout six mille hommes.
Environné avec ce petit corps de l'armée du prince
Menzikoff, il avait tout à redouter en cas qu'on dé-
couvrît sa négociation. Il se voyait en même temps
détrôné par son ennemi , et en danger d'être arrêté
prisonnier par son allié. Dans cette circonstance dé-
licate , l'armée se trouva en présence d'un des géné-
raux suédois , nommé Meyerfeld , qui était à la tête
de dix mille hommes à Calish , près du palatinat de
Posnanie. Le prince Menzikoff pressa le roi Auguste
de donner bataille. Le roi, très embarrassé, différa
sous divers prétextes ; car , quoique les ennemis fus-
sent trois fois moins forts que lui , il y avait quatre
mille Suédois dans l'armée de Meyerfeld ; et c'en était
9-
l32 HISTOIRE DE CHARLES XII.
assez pour rendre révénement douteux. Donner ba-
taille aux Suédois pendant les négociations , et la
perdre , c'était creuser Fabîme où il était ; il prit le
parti d'envoyer un bomme de confiance au général
ennemi pour lui donner part du secret de la paix , et
lavertir de se retirer ; mais cet avis eut un effet tout
contraire à ce qu'il en attendait. Le général Meyer-
feld crut qu'on lui tendait un piège pour Fintimider ,
et sur cela seul il se résolut à risquer le combat.
Les Russes vainquirent ce jour-là les Suédois en
bataille rangée pour la première fois. Cette victoire,
que le roi Auguste remporta presque malgré lui , fut
complète : il entra triomphant , au milieu de sa mau-
vaise fortune , dans Varsovie , autrefois sa capitale ,
ville alors démantelée et ruinée , prête à recevoir le
vainqueur, quel qu'il fût, et à reconnaître le plus
fort pour son roi. Il fut tenté de saisir ce moment de
prospérité , et d'aller attaquer en Saxe le roi de Suède
avec l'armée moscovite. Mais ayant réfléchi que Char-
les XII était à la tête d'une armée suédoise jusqu'a-
lors invincible ; que les Russes l'abandonneraient au
premier bruit de son traité commencé ; que la Saxe ,
son pays héréditaire , déjà épuisée d'argent et d'hom-
mes , serait ravagée également par les Suédois et par
les Moscovites; que l'empire, occupé de la guerre
contre la France , ne pouvait le secourir; qu'il demeu-
rerait sans états , sans argent , sans amis ; il conçut
qu'il fallait fléchir sous la loi qu'imposait le roi de
Suède. Cette loi ne devint que plus dure quand Charles
eut appris que le roi Auguste avait attaqué ses troupes
pendant la négociation. Sa colère et le plaisir d'humi-
LIVRE TROISIÈME. i33
lier davantage un ennemi qui venait de le vaincre , le
rendirent plus inflexible sur tous les articles du traité.
Ainsi la victoire du roi Auguste ne servit qu'à rendre
sa situation plus malheureuse ; ce qui peut-être n'é-
tait jamais arrivé qu'à lui.
Il venait de faire chanter le Te Deum dans Varso-
vie, lorsque Fingsten , l'un de ses plénipotentiaires,
arriva de Saxe avec ce traité de paix qui lui ôtait la
couronne. Auguste hésita , mais il signa , et partit
pour la Saxe dans la vaine espérance que sa présence
pourrait fléchir le roi de Suéde , et que son ennemi se
souviendrait peut-être des anciennes alliances de leurs
maisons , et du sang qui les unissait.
Ces deux princes se virent , pour la première fois ,
dans un lieu nommé Gutersdorf , au quartier du comte
Piper, sans aucune cérémonie. Charles XII était en
grosses bottes , ayant pour cravate un taffetas noir
qui lui serrait le cou : son habit était , comme à l'or-
dinaire , d'un gros drap bleu , avec des boutons de
cuivre doré. Il portait au côté une longue épée qui
lui avait servi à la bataille de Narva , et sur le pom-
meau de laquelle il s'appuyait souvent. La conversa-
tion ne roula que sur ses grosses bottes. Charles XII
dit au roi Auguste qu'il ne les avait quittées depuis six
ans que pour se coucher. Ces bagatelles furent le seul
entretien de deux rois dont l'un ôtait une couronne à
l'autre. Auguste surtout parlait avec un air de com-
plaisance et de satisfaction que les princes et les
hommes accoutumés aux grandes affaires savent
prendre au miheu des mortifications les plus cruelles.
Les deux rois dînèrent deux fois ensemble. Charles XII
l34 HISTOIRE DE CHARLES XII.
affecta toujours de donner la droite au roi Auguste ;
mais bien loin de rien relâcher de ses demandes , il
en fit encore de plus dures. C'était déjà beaucoup
qu'un souverain fût forcé à livrer un général d'armée ,
un ministre public : c'était un grand abaissement d'être
obligé d'envoyer à son successeur Stanislas les pierre-
ries et les archives de la couronne ; mais ce fut le
comble à cet abaissement d'être réduit enfin à féli-
citer de son avènement au trône celui qui allait s'y as-
seoir à sa place. Charles exigea une lettre d'Auguste à
Stanislas : le roi détrôné se le fit dire plus d'une fois ;
mais Charles voulait cette lettre , et il fallait l'écrire.
La voici telle que je l'ai vue depuis peu copiée fidè-
lement sur l'original que le roi Stanislas garde en-
core.
Monsieur et frère ,
« Nous avions jugé qu'il n'était pas nécessaire d'en-
« trer dans un commerce particulier de lettres avec
« votre majesté ; cependant, pour faire plaisir à sa ma-
« jesté suédoise , et afin qu'on ne nous impute pas que
« nous fesons difficulté de satisfaire à son désir, nous
« vous félicitons par celle-ci de votre avènement à la
« couronne , et vous souhaitons que vous trouviez
« dans votre patrie des sujets plus fidèles que ceux
a que nous y avons laissés. Tout le monde nous fera
« la justice de croire que nous n'avons été payés que
« d'ingratitude pour tous nos bienfaits , et que la plu-
« part de nos sujets ne se sont appliqués qu'à avancer
i< notre ruine. Nous souhaitons que vous ne soyez pas
LIVRE TROISIÈME. l35
« exposé à de pareils malheurs , vous remettant à la
« protection de Dieu. »
A Dresde, le 8 avril 1707.
Votre frère et voisin, AUGUSTE, roi.
Il fallut qu'Auguste ordonnât lui-même à tous ses
officiers de magistrature de ne plus le qualifier de roi
de Pologne , et qu'il fit effacer des prières publiques
ce titre auquel il renonçait. Il eut moins de peine à
élargir les Sobieski : ces princes , au sortir de leur pri-
son , refusèrent de le voir ; mais le sacrifice de Patkul
fut ce qui dut lui coûter davantage. D'un côté, le czar
le redemandait hautement comme son ambassadeur;
de l'autre , le roi de Suéde exigeait , en menaçant ,
qu'on le lui livrât. Patkul était alors enfermé dans le
château de Koënigstein en Saxe. Le roi Auguste crut
pouvoir satisfaire Charles XII et son honneur en
même temps. Il envoya des gardes pour livrer ce
malheureux aux troupes suédoises ; mais auparavant
il envoya au gouverneur de Koënigstein un ordre se-
cret de laisser échapper son prisonnier. La mauvaise
fortune de Patkul l'emporta sur le soin qu'on prenait
de le sauver. Le gouverneur, sachant que Patkul était
très riche, voulut lui faire acheter sa liberté. Le pri-
sonnier , comptant encore sur le droit des gens , et
informé des intentions du roi Auguste , refusa de
payer ce qu'il pensait devoir obtenir pour rien. Pen-
dant cet intervalle les gardes commandés pour saisir
le prisonnier arrivèrent , et le livrèrent immédiate-
ment à quatre capitaines suédois , qui l'emmenèrent
ï36 HISTOmE DE CHARLES XII.
d'abord au quartier-général d'Alt-Rantstadt, où il de-
meura trois mois attaché à un poteau avec une grosse
chaîne de fer. De là il fut conduit à Casimir.
Charles XII , oubliant que Patkul était ambassadeur
du czar, et se souvenant seulement qu'il était né son
sujet, ordonna au conseil de guerre de le juger avec
la dernière rigueur. Il fut condamné à être rompu
vif, et à être mis en quartiers. Un chapelain vint lui
annoncer qu'il fallait mourir, sans lui apprendre le
genre du supplice. Alors cet homme, qui avait bravé
la mort dans tant de batailles , se trouvant seul avec
un prêtre, et son courage n'étant plus soutenu par la
gloire ni par la colère , sources de l'intrépidité des
hommes , répandit amèrement des larmes dans le sein
du chapelain. Il était fiancé avec une dame saxonne
nommée madame d'Einsiedel, qui avait de la nais-
sance , du mérite , et de la beauté , et qu'il avait
compté d'épouser à peu près dans le temps même
qu'on le livra au supplice. Il recommanda au chape-
lain d'aller la trouver pour la consoler, et de l'assurer
qu'il mourait plein de tendresse pour elle. Quand on
l'eut conduit au lieu du supplice , et qu'il vit les roues
et les pieux dressés , il tomba dans des convulsions
de frayeur, et se rejeta dans les bras du ministre, qui
l'embrassa en le couvrant de son manteau , et en pleu-
rant. Alors un officier suédois lut à haute voix un pa-
pier dans lequel étaient ces paroles :
« On fait savoir que l'ordre très exprès de sa ma-
« jesté, notre seigneur très clément, est que cet homme,
« qui est traître à la patrie , soit roué et écartelé pour
« réparation de ses crimes , et pour l'exemple des au-
LIVRE TROISIEME. ijj
« très. Que cliacim se donne de garde de la trahison ,
« et serve son roi fidèlement. » A ces mots de prince
très clément , Quelle clémence! dit Patkul; et à ceux
de traître à la patrie , Hélas ! dit -il , je l'ai trop bien
servie. Il reçut seize coups , et souffrit le supplice le
plus long et le plus affreux qu on puisse imaginer.
Ainsi périt linfortuné Jean Réginold Patkul , ambas-
sadeur et général de l'empereur de Russie.
Ceux qui ne voyaient en lui qu'un sujet révolté
contre son roi disaient qu'il avait mérité la mort; ceux
qui le regardaient comme un Livonien, né dans une
province laquelle avait des privilèges à défendre , et
qui se souvenaient qu'il n'était sorti de la Livonie
que pour en avoir soutenu les droits , l'appelaient le
martyr de la liberté de son pays. Tous convenaient
d'ailleurs que le titre d'ambassadeur du czar devait
rendre sa personne sacrée. Le seul roi de Suède , élevé
dans les principes du despotisme , crut n'avoir fait
qu'un acte de justice , tandis que toute l'Europe con-
damnait sa cruauté.
Ses membres coupés en quartiers restèrent exposés
sur des poteaux jusqu'en 17 13 , qu'Auguste étant re-
monté sur son trône fit i^ssembler ces témoignages
de la nécessité où il avait été réduit à Alt-Rantstadt :
on les lui apporta à Varsovie , dans une cassette , en
présence de Buzenval , envoyé de France. Le roi de
Pologne montrant la cassette à ce ministre , « Voilà ,
« lui dit - il simplement , les membres de Patkul » ,
sans rien ajouter pour blâmer ou pour plaindre sa
mémoire , et sans que personne de ceux qui étaient
présents osât parler sur un sujet si délicat et si triste.
j38 histoire de Charles xii.
Environ ce temps -là un Livonien nommé Paikel,
officier dans les troupes saxonnes , fait prisonnier les
armes à la main , venait d'être jugé à mort à Stock-
holm par arrêt du sénat ; mais il n'avait été condamné
qu'à perdre la tête. Cette différence de supplice dans
le même cas fesait trop voir que Charles , en fesant
périr Patkul d'une mort si cruelle, avait plus songé à
se venger qu'à punir. Quoi qu'il en soit, Paikel, après
sa condamnation , fît proposer au sénat de donner au
roi le secret de faire de l'or, si on voulait lui par-
donner : il fît faire l'expérience de son secret dans la
prison , en présence du colonel Hamilton et des ma-
gistrats de la ville ; et soit qu'il eût en effet découvert
quelque art utile, soit qu'il n'eût que celui de tromper
habilement , ce qui est beaucoup plus vraisemblable ,
on porta à la Monnaie de Stockholm l'or qui se trouva
dans le creuset à la fîn de l'expérience, et on en fit au
sénat un rapport si juridique , et qui parut si impor-
tant, que la reine aïeule de Charles ordonna de sus-
pendre l'exécution jusqu'à ce que le roi , informé de
cette singularité , envoyât ses ordres à Stockholm.
Le roi répondit qu'il avait refusé à ses amis la grâce
du criminel , et qu'il n'accorderait jamais à l'intérêt ce
qu'il n'avait pas donné à lamitié. Cette inflexibilité
eut quelque chose d'héroïque dans un prince qui d'ail-
leurs croyait le secret possible. Le roi Auguste, qui en
fut informé , dit : « Je ne m'étonne pas que le roi de
« Suède ait tant d'indifférence pour la pierre philoso-
« phale ; il l'a trouvée en Saxe. »
Quand le czar eut appris l'étrange paix que le roi
Auguste, malgré leurs, traités , avait conclue à iHt-
I
LIVRE TROISIÈME. i3()
Rantstadt , et que Patkul , son ambassadeur plénipo-
tentiaire, avait été livré au roi de Suéde, au mépris
des lois des nations , il fit éclater ses plaintes dans
toutes les cours de l'Europe : il écrivit à l'empereur
d'Allemagne , à la reine d'Angleterre , aux états-géné-
raux des Provinces-Unies : il appelait lâcheté et per-
fidie la nécessité douloureuse sous laquelle Auguste
avait succombé : il conjura toutes ces puissances d'in-
terposer leur médiation pour lui faire rendre son am-
bassadeur, et pour prévenir l'affront qu'on allait faire
en sa personne à toutes les têtes couronnées ; il les
pressa , par le motif de leur honneur, de ne pas s'a-
vilir jusqu'à donner de la paix d'Alt- Rantstadt une
garantie que Charles XII leur arrachait en menaçant.
Ces lettres n'eurent d'autre effet que de mieux faire
voir la puissance du roi de Suéde, L'empereur, l'An-
gleterre , et la Hollande, avaient alors à soutenir contre
la France une guerre ruineuse : ils ne jugèrent pas
à propos d'irriter Charles XÏI par le refus de la vaine
cérémonie de la garantie d'un traité. A l'égard du
malheureux Patkul , il n'y eut pas une puissance qui
interposât ses bons offices en sa faveur , et qui ne fît
voir combien peu un sujet doit compter sur des rois, et
combien tous les rois alors craignaient celui de Suéde.
On proposa dans le conseil du czar d'user de re-
présailles envers les officiers suédois, prisonniers à
Moscou. Le czar ne voulut point consentir à une bar-
barie qui eût eu des suites si funestes : il y avait plus
de Moscovites prisonniei^ en Suéde que de Suédois en
Moscovie.
Il chercha une vengeance plus utile. La grande
l4o mSTOIRE DE CHABLES XII.
armée de son ennemi était en Saxe sans agir. Leven-
haupt, général du roi de Suéde, qui était resté en
Pologne , à la tête d'environ vingt mille hommes , ne
pouvait garder les passages dans un pays sans forte-
resses et plein de factions. Stanislas était au camp de
Charles XII. L'empereur moscovite saisit cette con-
joncture , et rentre en Pologne avec plus de soixante
mille hommes : il les sépare en plusieurs corps, et
marche avec un camp volant jusqu'à Léopold , où il
n'y avait point de garnison suédoise. Toutes les villes
de Pologne sont à celui qui se présente à leurs portes
avec des troupes. Il fit convoquer une assemblée à
Léopold , telle à peu près que celle qui avait détrôné
Auguste à Varsovie.
La Pologne avait alors deux primats , aussi bien que
deux rois , l'un de la nomination d'Auguste , l'autre de
celle de Stanislas. Le primat nommé par Auguste con-
voqua l'assemblée de Léopold , où se rendirent tous
ceux que ce prince avait abandonnés par la paix d'Alt-
Rantstadt, et ceux que l'argent du czar avait gagnés.
On y proposa d'élire un nouveau souverain. Il s'en
fallut peu que la Pologne n'eût alors trois rois , sans
qu'on eût pu dire quel était le véritable.
Pendant les conférences de Léopold, le czar, lié
d'intérêt avec l'empereur d'Allemagne, par la crainte
commune où ils étaient du roi de Suéde, obtint secrè-
tement qu'on lui envoyât beaucoup d'officiers alle-
mands. Ceux-ci venaient de jour en jour augmenter
considérablement ses forces , en apportant avec eux
la discipline et l'expérience. Il les engageait à son
service par des libérahtés ; et pour mieux encourager
LIVRE TROISIÈME. l4l
ses propres troupes , il donna son portrait enrichi de
diamants aux officiers généraux et aux colonels qui
avaient combattu à la bataille de Calish : les officiers
subalternes eurent des médailles d'or; les simples sol-
dats en eurent d'argent. Ces monuments de la victoire
de Calish furent tous frappés dans sa nouvelle ville de
Pétersbourg, où les arts florissaient à mesure qu'il
apprenait à ses troupes à connaître l'émulation et la
gloire.
La confusion , la multiplicité des factions , les ra-
vages continuels en Pologne , empêchèrent la diète de
Léopold de prendre aucune résolution. Le czar la fit
transférer à Lublin. Le changement de lieu ne dimi-
nua rien des troubles et de l'incertitude où tout le
monde était : l'assemblée se contenta de ne recon-
naître ni xiuguste qui avait abdiqué , ni Stanislas élu
malgré eux; mais ils ne furent ni assez unis ni assez
hardis pour nommer un roi. Pendant ces délibérations
inutiles , le parti des princes Sapieha , celui d'Oginski ,
ceux qui tenaient en secret pour le roi Auguste, les
nouveaux sujets de Stanislas, se fesaient tous la guerre,
pillaient les terres les uns des autres , et achevaient la
ruine de leur pays. Les troupes suédoises, comman-
dées par Levenhaupt, dont une partie était en Livo-
nie, une autre en Lithuanie, une autre en Pologne,
cherchaient toutes les troupes moscovites. Elles brû-
laient tout ce qui était ennemi de Stanislas. Les Piusses
ruinaient également amis et ennemis; on ne voyait
que des villes en cendres et des troupes errantes de
Polonais dépouillés de tout, qui détestaient également
et leurs deux rois, et Charles ^11, et le czar.
l42 HISTOIRE DE CHARLES XII.
(i6 juillet 1707) Le roi Stanislas partit d'Alt-Rant-
stadt avec le général Renschild , seize régiments sué-
dois et beaucoup d'argent , pour apaiser tous ces trou-
bles en Pologne , et se faire reconnaître paisiblement.
11 fut reconnu partout où il passa : la discipline de ses
troupes, qui fesaient mieux sentir la barbarie des
Moscovites, lui gagna les esprits : son extrême affa-
bilité lui réunit presque toutes les factions , à mesure
qu'elle fut connue: son argent lui donna la plus grande
partie de l'armée de la couronne. Le czar, craignant
de manquer de vivres dans un pays que ses troupes
avaient désolé , se retira en Lithuanie , où était le ren-
dez-vous de ses corps d'armée, et où il devait établir
des magasins. Cette retraite laissa le roi Stanislas pai-
sible souverain de presque toute la Pologne.
Le seul qui le troublât alors dans ses états était le
comte Siniawski , grand général de la couronne , de la
nomination du roi Auguste. Cet homme , qui avait
d'assez grands talents et beaucoup d'ambition , était à
la tête d'un tiers-parti : il ne reconnaissait ni Auguste
ni Stanislas; et après avoir tout tenté pour se faire
élire lui-même , il se contentait d'être chef de parti ,
ne pouvant pas être roi. Les troupes de la couronne,
qui étaient demeurées sous ses ordres , n'avaient guère
d'autre solde que la liberté de piller impunément leur
propre pays. Tous ceux qui craignaient ces brigan-
dages, ou qui en souffraient, se donnèrent bientôt à
Stanislas, dont la puissance s'affermissait de jour en
jour.
Le roi de Suéde recevait alors dans son camp d'Alt-
Rantstadt les ambassadeurs de presque tous les princes
LIVRE TROISIÈxME. l43
de la chrétienté. Les uns venaient le supplier de quit-
ter les terres de l'empire; les autres eussent bien voulu
qu il eût tourné ses armes contre l'empereur; le bruit
même s'était répandu partout qu'il devait se joindre
à la France pour accabler la maison d'Autriche. Parmi
tous ces ambassadeurs vint le fameux Jean , duc de
Marlborough . de la part d'Anne , reine de la Grande-
Bretagne. Cet homme , qui n'a jamais assiégé de ville
qu'il n'ait prise , ni donné de bataille qu'il n'ait gagnée,
était à Saint-James un adroit courtisan , dans le par-
lement un chef de parti, dans les pays étrangers le
plus habile négociateur de son siècle. Il avait fait au-
tant de mal à la France par son esprit que par ses
armes. On a entendu dire au secrétaire des états-gé-
néraux, M. Fa gel , homme d'un très grand mérite,
que plus d'une fois les états-généraux ayant résolu de
s'opposer à ce que le duc de Marlborough devait leur
proposer, le duc arrivait, leur parlait en français,
langue dans laquelle il s'exprimait très mal , et les
persuadait tous. C'est ce que le lord Bolingbroke m'a
confirmé.
Il soutenait avec le prince Eugène, compagnon de
ses victoires , et avec Heinsius , grand pensionnaire de
Hollande, tout le poids des entreprises des alliés contre
la France. Il savait que Charles était aigri contre l'em-
pire et contre l'empereur, qu'il était sollicité secrète-
ment par les Français; et que si ce conquérant em-
brassait le parti de Louis XIV, les alhés seraient op-
primés.
(i 700) Il est vrai que Charles avait donné sa parole
de ne se mêler en rien de la guerre de Louis XIV
r 44 HISTOIRE DE CHARLES XII.
contre les alliés, mais le duc de Mai Iborough ne croyait
pas (Ju'il y eût un prince assez esclave de sa parole
pour ne pas la sacrifier à sa grandeur et à son intérêt.
Il partit donc de La Haye dans le dessein d'aller son-
der les intentions du roi de Suéde. M. Fabrice, qui
était alors auprès de Charles XIJ , m'a assuré que le
duc de Marlborough, en arrivant, s'adressa secrète-
ment , non pas au comte Piper , premier ministre ,
mais au baron de Goërtz, qui commençait à partager
avec Piper la confiance du roi. Il arriva même dans
le carrosse de ce baron au quartier de Charles XII , et
il y eut des froideurs marquées entre lui et le chance-
lier Piper. Présenté ensuite par Piper, avec Robinson ,
ministre d'Angleterre, il parla au roi en français; il
lui dit qu'il s'estimerait heureux de pouvoir apprendre
sous ses ordres ce qu'il ignorait de Fart de la guerre.
Le roi ne répondit à ce compliment par aucune civi-
lité, et parut oublier que c'était Marlborough qui lui
parlait. Je sais même qu'il trouva que ce grand homme
était vêtu d'une manière trop recherchée , et avait l'air
trop peu guerrier. La conversation fut fatigante et gé-
nérale, Charles XII s'exprimant en Suédois, et Ro-
binson servant d'interprète. Marlborough , qui ne se
jiâtait jamais de faire ses propositions, et qui avait,
par une longue habitude , acquis l'art de démêler les
hommes , et de pénétrer les rapports qui sont entre
leurs plus secrètes pensées, et leurs actions, leurs ges-
tes , leurs discours , étudia attentivement le roi. En lui
pariant de guerre en général , il crut apercevoir dans
Charles XII une aversion naturelle pour la France; il
remarqua qu'il se plaisait à parler des conquêtes des
LIVRE TROISIÈME. l45
alliés. Il lui prononça le nom du czar, et vit que les
yeux du roi s'allumaient toujours à ce nom, malpré
la modération de cette conférence. Il aperçut de plus ,
sur une table, une carte de Moscovie. Il ne lui en fal-
lut pas davantage pour juger que le véritable dessein
du roi de Suéde et sa seule ambition était de détrôner
le czar après le roi de Pologne. Il comprit que si ce
prince restait en Saxe , c'était pour imposer quelques
conditions un peu dures à Fempereur d'Allemagne.
Il savait bien que l'empereur ne résisterait pas, et
qu'ainsi les affaires se termineraient aisément. Il laissa
Charles XII à son penchant naturel; et, satisfait de
l'avoir pénétré, il ne lui fit aucune proposition. Ces
particularités m'ont été confirmées par madame la
duchesse de Marlborough , sa veuve , encore vivante'^.
Comme peu de négociations s'achèvent sans argent,
et qu'on voit quelquefois des ministres qui vendent
la haine ou la faveur de leur maître , on crut dans
toute l'Europe que le duc de Marlborough n'avait
réussi auprès du roi de Suéde qu'en donnant à propos
une grosse somme au comte Piper ; et la mémoire de
ce Suédois en est restée flétrie jusqu'aujourd'hui . Pour
moi qui ai remonté, autant qu'il m'a été possible,
à la source de ce bruit, j'ai su que Piper avait reçu un
présent médiocre de l'empereur par les mains du
comte de Wratislau , avec le consentement du roi son
maître, et rien du duc de Marlborough. Il est certain
que Charles était inflexible dans le dessein d'aller dé-
trôner l'empereur des Russes, qu'il ne recevait alors
" L'auteur écrivait en 1727. On voit par d'autres dates que lou-
vrage a été retouché depuis à plusieurs reprises.
riIARLES XII. fO
l46 HISTOIRE DE CHARLES Xll.
conseil de personne , et qu'il n'avait pas besoin des
avis du comte Piper pour prendre de Pierre Alexiowit?
une ven[jeance qu'il cherchait depuis si long-temps.
Enfin ce qui achève de justifier ce ministre , c'est
l'honneur rendu long-temps après à sa mémoire par
Charles XII, qui, ayant appris que Piper était mort
en Russie , fit transporter son corps à Stockholm , et
lui ordonna à ses dépens des obsèques magnifiques.
Le roi qui n'avait point encore éprouvé de revers ,
ni même de retardement dans ses succès, croyait
qu'une année lui suffirait pour détrôner le czar, et
qu'il pourrait ensuite revenir :ur ses pas, s'ériger en
arbitre de l'Europe ; mais il voulait auparavant humi-
lier l'empereur d'Allemagne.
Le baron de Stralheim , envoyé de Suède à Vienne ,
avait eu dans un repas une querelle avec le comte de
Zobor, chambellan de l'empereur : celui-ci ayant re-
fusé de boire à la santé de Charles XII , et ayant dit
durement que ce prince en usait trop mal avec son
maître , Stralheim lui avait donné un démenti et un
soufflet , et avait osé , après cette insulte , demander
réparation à la cour impériale. La crainte de déplaire
au roi de Suède avait forcé l'empereur à bannir son
sujet, qu'il devait venger. Charles XII ne fut pas sa-
tisfait; il voulut qu'on lui livrât le comte de Zobor. La
fierté de la cour de Vienne fut obligée de fléchir; on
mit le comte entre les mains du roi , qui le renvoya ,
après l'avoir gardé quelque temps prisonnier à Stetin.
Il demanda de plus , contre toutes les lois des na-
tions , qu'on lui livrât quinze cents malheureux Mos-
covites qui , ayant échappé à ses armes , avaient fui
LIVRE TROISIÈME. i^-^
jusque sur les terres de l'empire. Il fallut encore que
la cour de Vienne consentît à cette étrange demande,
et si l'envoyé moscovite à Vienne n'avait adroitement
fait évader ces malheureux par divers chemins, ils
étaient tous livrés à leurs ennemis.
La troisième et la dernière de ses demandes fut la
plus forte. Il se déclara le protecteur des sujets pro-
testants de l'empereur en Silésie, province apparte-
nante à la maison d'Autriche, non à l'empire. Il vou-
lut que l'empereur leur accordât des libertés et dès
privilèges , établis , à la vérité , par les traités de Vest-
phalie , mais éteints , ou du moins éludés par ceux de
Rysvick. L'empereur, qui ne cherchait qu'à éloigner
un voisin si dangereux , plia encore , et accorda tout
ce qu'on voulut. Les luthériens de Silésie eurent plus
de cent églises que les catholiques furent obligés de
leur céder par ce traité ; mais beaucoup de ces con-
cessions, que leur assurait la fortune du roi de Suéde ,
leur furent ravies dès qu'il ne fut plus en état d'imposer
des lois.
L'empereur qui fit ces concessions forcées , et qui
plia en tout sous la volonté de Charles XFI, s'appelait
Joseph; il était fils aîné de Léopold, et frère de Char-
les VI qui lui succéda depuis. L'internonce du pape,
qui résidait alors auprès de Joseph, lui fit des repro-
ches fort vifs de ce qu'un empereur catholique comme
lui avait fait céder l'intérêt de sa propre religion à
ceux des hérétiques. « Vous êtes bien heureux, lui ré-
« pondit l'empereur en riant, que le roi de Suéde ne
« m'ait pas proposé de me faire luthérien ; car s'il l'a-
« vait voulu , je ne sais pas ce que j'aurais fait. »
l48 HISTOIRE DE CHARLES XII.
Le comte de Wratislau , son ambassadeur auprès
de Charles XII , apporta à Leipsick le traité en faveur
des Silésiens, signé de la main de son maître. x\lors
Charles dit qu'il était le meilleur ami de l'empereur ;
cependant il ne vit pas sans dépit que Rome Teût tra-
versé autant qu elle l'avait pu. Il regardait avec mé-
pris la faiblesse de cette cour qui , ayant aujourd'hui
la moitié de l'Europe pour ennemie irréconciliable,
est toujours en défiance de l'autre, et ne soutient son
crédit que par l'habileté des négociations; cependant
il songeait à se venger d'elle. Il dit au comte de Wra-
tislau que les Suédois avaient autrefois subjugué
Rome, et qu'ils n'avaient pas dégénéré comme elle.
H fît avertir le pape qu'il lui redemanderait un jour
les effets que la reine Christine avait laissés à Rome.
On ne sait jusqu'oii ce jeune conquérant eût porté ses
ressentiments et ses armes , si la fortune eût secondé
ses desseins. Rien ne lui paraissait alors impossible:
il avait même envoyé secrètement plusieurs officiers
en Asie, et jusque dans l'Egypte , pour lever le plan
des villes, et l'informer des forces de ces états. Il est
certain que si quelqu'un eût pu renverser l'empire des
Persans et des Turcs , et passer ensuite en Italie , c'é-
tait Charles XII. Il était aussi jeune qu'Alexandre,
aussi guerrier, aussi entreprenant, plus infatigable,
plus robuste , et plus tempérant ; et les Suédois va-
laient peut-être mieux que les Macédoniens : mais de
pareils projets , qui sont traités de divins quand ils
réussissent, ne sont regardés que comme des chi-
mères quand on est malheureux.
Enfin toutes les difficultés étant aplanies, toutes
LIVRE TROISIÈME. 149
ses volontés exécutées , après avoir humilié Tempe-
reur, donné la loi dans Tempire, avoir protégé sa re-
ligion luthérienne au milieu des catholiques , détrôné
un roi, couronné un autre, se voyant la terreur de
tous les princes , il se prépara à partir. Les délices de
la Saxe, où il était resté oisif une année , n'avaient en
rien adouci sa manière de vivre. Il montait à cheval
trois fois par jour, se levait à quatre heures du matin ,
sliabillait seul , ne buvait point de vin , ne restait à
table qu un quart d'heure , exerçait ses troupes tous
les jours, et ne connaissait d'autre plaisir que celui
de faire trembler l'Europe.
Les Suédois ne savaient point encore où le roi vou-
lait les mener. On se doutait seulement , dans l'armée ,
que Charles pourrait aller à Moscou. Il ordonna ,
quelques jours avant son départ, à son grand maré-
chal-des-logis, de lui donner par écrit la route depuis
Leipsick.... Il s'arrêta un moment à ce mot; et de
peur que le maréchal-des-logis ne put rien deviner de
ses projets , il ajouta en riant : Jusqu'à toutes les capi-
tales de l'Europe. Le maréchal lui apporta une liste
de toutes ces routes , à la tête desquelles il avait af-
fecté de mettre en grosses lettres : Route de Leipsick à
Stockholm. La plupart des Suédois n'aspiraient qu'à y
retourner; mais le roi était bien éloigné de songer à
leur faire revoir leur patrie. » Monsieur le maréchal ,
«dit-il, je vois bien où vous voudriez me mener;
« mais nous ne retournerons pas à Stockholm si tôt. »
L'armée était déjà en marche , et passait auprès de
Dresde: Charles était à la tête courant toujours, se-
lon sa coutume, deux ou trois cents pas devant ses
ÏDO HISTOIRE DE CHARLES XII.
gardes. On le perdit tout d'un coup de vue : quelques
officiers s'avancèrent à bride abattue pour savoir où
il pouvait être : on courut de tous côtés , on ne le trouva
point : Talarme est en un moment dans toute l'armée :
on fait halte; les généraux s'assemblent; on était déjà
dans la consternation; on apprit enfin d'un Saxon qui
passait ce qu'était devenu le roi.
L'envie lui avait pris , en passant si près de Dresde ,
d'aller rendre une visite au roi Auguste : il était entré
à cheval dans la ville , suivi de trois ou quatre offi-
ciers généraux; on leur demanda leur nom à la bar-
rière : Charles dit qu'il s'appelait Cari , et qu'il était
draban; chacun prit un nom supposé. Le comte Flem-
ming, les voyant passer dans la place, n'eut que le
temps de courir avertir son maître. Tout ce qu'on
pouvait faire dans une occasion pareille s'était déjà
présenté à l'idée du ministre : il en parlait à Auguste;
mais Charles entra tout botté dans la chambre, avant
qu'Auguste eût eu même le temps de revenir de sa
surprise. Il était malade alors , et en robe de chambre :
il s'habilla en hâte. Charles déjeuna avec lui comme
un voyageur qui vient prendre congé de son ami; en-
suite il voulut voir les fortifications. Pendant le peu
de temps qu'il employa à les parcourir, un Livonien
proscrit en Suéde, qui servait dans les troupes de
Saxe, crut que jamais il ne s'offrirait une occasion
plus favorable d'obtenir sa grâce; il conjura le roi Au-
guste de la demander à Charles , bien sûr que ce roi
ne refuserait pas cette légère condescendance à un
prince à qui il venait d'ôter une couronne, et entre
les mains duquel il était dans ce moment. Auguste se
LIVRE TROISIÈME. l5[
charfTeaaisementdecetteaffaire.il était un peu éloijjné
du roi de Suéde, et s'entretenait avec Hord, général
suédois. « Je crois, lui dit-il, en souriant, que votre
« maître ne me refusera pas. — Vous ne le connaissez
« pas , repartit le général Hord ; il vous refusera plu-
« tôt ici que partout ailleurs. » Auguste ne laissa pas
de demander au roi en termes pressants la grâce du
Livonien. Charles la refusa d'une manière à ne se la
pas faire demander une seconde fois. Après avoir
passé quelques heures dans cette étrange visite, il
embrassa le roi Auguste, et partit. Il trouva, en re-
joignant son armée, tous ses généraux encore en
alarmes ; ils lui dirent qu'ils comptaient assiéger
Dresde, en cas qu'on eût retenu sa majesté prison-
nière. « Bon, dit le roi, on n'oserait. » Le lendemain,
sur la nouvelle qu'on reçut que le roi Auguste tenait
conseil extraordinaire à Dresde, vous verrez, dit le
baron de Stralheim , qu'ils délibèrent sur ce qu'ils
devaient faire hier. A quelques jours de là Renschild,
étant venu trouver le roi, lui parla avec étonnement
de ce voyage de Dresde « Je me suis fié, dit Charles,
« sur ma bonne fortune : J'ai vu cependant un mo-
« ment qui n'était pas bien net; Flemming n'avait
' nulle envie que je sortisse de Dresde si tôt. »
FIN DU LIVRE TROISIEME,
fw^'V»r».'x/vx'»/v».^/wx'»/v'vv^'W^
LIVRE QUATRIEME,
ARGUMENT.
Charles victorieux quitte la Saxe , poursuit le czar , s'enfonce dans
l'Ukraine. Ses pertes; sa blessure. Bataille de Pultava. Suites de
cette bataille. Charles réduit à fuir en Turquie. Sa réception en
Bessarabie.
Charles partit enfin de Saxe en septembre 1707,
suivi d'une armée de quarante-trois mille hommes,
autrefois couverte de fer, et alors brillante d'or et d'ar-
gent, et enrichie des dépouilles de la Pologne et de la
Saxe. Chaque soldat emportait avec lui cinquante écus
d'argent comptant ; non seulement tous les régiments
étaient complets, mais il y avait dans chaque com-
pagnie plusieurs surnuméraires. Outre cette armée,
le comte Levenhaupt, l'un de ses meilleurs généraux,
l'attendait en Pologne avec vingt mille hommes; il
avait encore une autre armée de quinze mille hommes
en Finlande , et de nouvelles recrues lui venaient de
Suéde. Avec toutes ces forces on ne douta^as qu'il ne
dût détrôner le czar.
Cet empereur était alors en Lithuanie , occupé à
ranimer un parti auquel le roi Auguste semblait
avoir renoncé : ses troupes , divisées en plusieurs
corps , fuyaient de tous côtés au premier bruit de l'ap-
proche du roi de Suéde. Il avait recommandé lui-
même à tous se? généraux de ne jamais attendre ce
HISTOIRE DE CHARLES XII. i53
conquérant avec des forces inégales , et il était bien
obéi.
Le roi de Suéde , an milieu de' sa marche victo-
rieuse , reçut un ambassadeur de la part des Turcs.
L'ambassadeur eut son audience au quartier du comte
Piper ; c'était toujours chez ce ministre que se fesaient
les cérémonies d'éclat. Il soutenait la dignité de son
maître par des dehors qui avaient alors un peu de
magnificence : et le roi , toujours plus mal logé , plus
mal servi, et plus simplement vêtu que le moindre
officier de son armée , disait que son palais était le
quartier de Piper. L'ambassadeur turc présenta à
Charles cent soldats suédois qui , ayant été pris par
des Calmoucks, et vendus en Turquie, avaient été
rachetés par le grand seigneur, et que cet empereur
envoyait au roi comme le présent le plus agréable
qu'il pût lui faire ; non que la fierté ottomane prétendît
rendre hommage à la gloire de Charles XII , mais par-
ceque le sultan, ennemi naturel des empereurs deMos-
covie et d'Allemagne, voulait se fortifier contre eux
de l'amitié de la Suède, et de l'alhance de la Pologne.
L'ambassadeur complimenta Stanislas sur son avè-
nement : ainsi ce roi fut reconnu en peu de temps par
l'Allemagne, la France, l'Angleterre, l'Espagne, et
la Turquie. Il n'y eut que le pape qui voulut attendre ,
pour le reconnaître, que le temps eût affermi sin- sa
tête cette couronne qu'une disgrâce pouvait faire
tomber.
A peine Charles eut-il donné audience à l'ambassa-
deur de la Porte ottomane qu'il courut chercher les
Moscovites. Les troupes du czar étaient sorties de Po-
j54 histoire de CHARLES XII.
logne, et y étaient rentrées plus de vingt fois pendant
le cours de la guerre : ce pays ouvert de toutes parts ,
n'ayant point de places fortes qui coupent la retraite
à une armée, laissait aux Russes la liberté de repa-
raître souvent au même endroit où ils avaient été bat-
tus, et même de pénétrer dans le pays aussi avant
que le vainqueur. Pendant le séjour de Charles en
Saxe, le czar s'était avancé jusqu'à Léopold, à l'extré-
mité méridionale de la Pologne. Il était alors vers le
nord, àGrodno en Lithuanie, à cent lieues de Léopold.
Charles laissa en Pologne Stanislas qui , assisté de
dix mille Suédois, et de ses nouveaux sujets, avait à
conserver son nouveau royaume contre les ennemis
étrangers et domestiques : pour lui il se mit à la tête
de sa cavalerie, et marcha vers Grodno, au milieu
des glaces, au mois de janvier 1708.
(1708) Il avait déjà passé le Niémen, à deux lieues
de la ville ; et le czar ne savait encore rien de sa mar-
che. A la première nouvelle que les Suédois arrivent,
le czar sort par la porte du nord , et Charles entre par
celle qui est au midi. Le roi n'avait avec lui que six
cents gardes; le reste n'avait pu le suivre. Le czar
fuyait avec plus de deux mille hommes, dans l'opi-
nion que toute une armée entrait dans Grodno. Il ap-
prend , le jour même , par un transfuge polonais , qu'il
n'a quitté la place qu'à six cents hommes, et que le
gros de l'armée ennemie était encore éloigné de plus
de cinq lieues. Il ne perd point de temps; il détache
quinze cents chevaux de sa troupe à l'entrée de la
nuit pour aller surprendre le roi de Suéde dans la
ville. Les quinze cents Moscovites arrivèrent à la faveur
LIVRE QUATRIÈME. I .V5
de Tobscurité jusqu'à la première garde suédoise,
sans être reconnus. Trente hommes composaient
cette garde ; ils soutinrent seuls un demi-quart d'heure
Teffort des quinze cents hommes. Le roi, qui était à
l'autre bout de la ville, accourut bientôt avec le reste
de ses six cents gardes. Les Russes s'enfuirent avec
précipitation. Son armée ne fut pas long-temps sans
le joindre, ni lui sans poursuivre l'ennemi. Tous les
corps moscovites répandus dans la Lithuanie se reti-
raient en hâte du côté de l'Orient, dans le palatinat
de Minski, près des frontières de la Moscovie, où
était leur rendez-vous. Les Suédois, que le roi par-
tagea aussi en divers corps, ne cessèrent de les suivre
pendant plus de trente lieues de chemin. Ceux qui
fuyaient, et ceux qui poursuivaient, fesaient des mar-
ches forcées presque tous les jours, quoiqu'on fût au
miheu de l'hiver, il y avait déjà long-temps que toutes
les saisons étaient devenues égales pour les soldats de
Charles et pour ceux du czar; la seule terreur qu'in-
spirait le nom du roi Charles mettait alors de la diffé-
rence entre les Russes et les Suédois.
Depuis Grodno jusqu'au Borysthène , en tirant vers
l'Orient, ce sont des marais, des déserts, des forêts
immenses; dans les endroits qui sont cultivés on ne
trouve point de vivres , les paysans enfouissent dans
la terre tous leurs grains, et tout ce qui peut s'y con-
server : il faut sonder la terre avec de grandes perches
ferrées pour découvrir ces magasins souterrains. Les
Moscovites et les Suédois se servirent tour-à-tour de
ces provisions: mais on n'en trouvait pas toujours, et
elles n'étaient pas suffisantes.
l5G HISTOIRE DE CHARLES XH.
Le roi de Suéde , qui avait prévu ces extrémités ,
avait fait apporter du biscuit pour la subsistance de
son armée : rien ne l'arrêtait dans sa marche. Après
qu'il eut traversé la forêt de Minski, où il fallut
abattre à tout moment des arbres pour faire un che-
min à ses troupes et à son bagage, il se trouva le aS
juin 1708 devant la rivière de Bérézine, vis-à-vis Bo-
rislou.
Le czar avait rassemblé en cet endroit la plus grande
partie de ses forces; il y était avantageusement re-
tranché. Son dessein était d'empêcher les Suédois de
passer la rivière. Charles posta quelques régiments
sur le bord de la Bérézine , à Fopposite de Borislou ,
comme s'il avait voulu tenter le passage à la vue de
l'ennemi. Dans le même temps il remonte avec son
armée trois lieues au-delà vers la source de la rivière:
il y fait jeter un pont , passe sur le ventre à un corps
de trois mille hommes qui défendait ce poste, et
marche à l'armée ennemie sans s'arrêter. Les Russes
ne l'attendirent pas, ils décampèrent, et se retirèrent
vers le Borysthène , gâtant tous les chemins , et détrui-
sant tout sur leur route pour retarder au moins les
Suédois.
Charles surmonta tous les obstacles, avançant tou-
jours vers le Borysthène. Il rencontra sur son chemin
vingt mille Moscovites, retranchés dans un lieu nommé
Hollosin, derrière un marais, auquel on ne pouvait
aborder qu'en passant une rivière. Charles n'attendit
pas , pour les attaquer, que le reste de son infanterie
fût arrivé ; il se jette dans l'eau à la tête de ses gardes
à pied ; il traverse la rivière et le marais , ayant sou-
LIVRE QUATP.lÈiME. 1 5 7
vent de Teau au-dessus des épaules. Pendant quil
allait ainsi aux ennemis , il avait ordonné à sa ca-
valerie de faire le tour du marais pour prendre les,
ennemis en flanc. Les Moscovites, étonnés qu'aucune
barrière ne put les défendre , furent enfoncés en même
temps par le roi , qui les attaquait à pied, et par la
cavalerie suédoise.
Cette cavalerie, s'étant fait jour à travers les enne-
mis , joignit le roi au milieu du combat. Alors il monta
à cbeval ; mais quelque temps après il trouva dans la
mêlée un jeune gentilhomme suédois nommé GylleR-
stiern, qu'il aimait beaucoup, blessé et hors d'état de
marcher; il le força à prendre son cheval , et continua
de commander à pied à la tête de son infanterie. De
toutes les batailles qu'il avait données, celle-ci était
peut-être la plus glorieuse, celle où il avait essuyé
les plus grands dangers , et où il avait montré le plus
d'habileté. On en conserva la mémoire par une mé-
daUle, où on lisait d'un côté , Sylvœ, paludes, aggeres,
hostes, victi; et de l'autre ce vers de Lucain , Victrices
copias aliiim laturus in orbem. (Phars., liv. V, v. 238.)
Les Russes , chassés partout, repassèrent le Borys-
thène , qui sépare la Pologne de leur pays. Charles ne
tarda pas à les poursuivre ; il passa ce grand fleuve
après eux à Mohilou , dernière ville de la Pologne ,
qui appartient tantôt aux Polonais , tantôt aux czars ;
destinée commune aux places frontières.
Le czar, qui vit alors son empire, où il venait de
faire naître les arts et le commerce , en proie à une
guerre capable de renverser dans peu tous ses grands
desseins , et peut-être son trône , songea à parler de
l58 HISTOIRE DE CHARLES XII.
paix : il fit liasaider quelques propositions par un
gentilhomme polonais qui vint à l'armée de Suéde.
Charles XII , accoutumé à n'accorder la paix à ses
ennemis que dans leurs capitales, répondit: « Je trai-
te terai avec le czar à Moscou. » Quand on rapporta
au czar cette réponse hautaine : « Mon frère Charles ,
« dit-il , prétend faire toujours l'Alexandre ; mais je me
« flatte qu'il ne trouvera pas en moi un Darius. »
De Mohilou , place où le roi traversa le Borysthène ,
si vous remontez au nord le long de ce fleuve , tou-
jours sur les frontières de Pologne et de Moscovie ,
vous trouvez à trente lieues le pays de Smolensko , par
oii passe la grande route qui va de Pologne à Moscou.
Le czar fuyait par ce chemin. Le roi le suivait à gran-
des journées. Une partie de l'arrière-garde moscovite
fut plus d'une fois aux prises avec les dragons de l'a-
vant-garde suédoise. L'avantage demeurait presque
toujours à ces derniers; mais ils s'affaiblissaient, à force
de vaincre dans de petits combats qui ne décidaient
rien , et où ils perdaient toujours du monde.
Le 2 2 septembre de cette année 1 708 , le roi attaqua
auprès de Smolensko un corps de dix mille hommes
de cavalerie , et de six mille Calmoucks.
Ces Calmoucks sont des Tartares qui habitent entre
le royaume d'Astracan, domaine du czar, et celui de
Samarcande, pays des Tartares Lsbecks, et patrie
de Timur , connu sous le nom de Tamerlan. Le pays
des Calmoucks s'étend à l'orient jusqu'aux montagnes
qui séparent le Mogol de l'Asie occidentale. Ceux qui
habitent vers Astracan sont tributaires du czar : il
prétend sur eux un empire absolu; mais leur vie va-
LIVRE QUATRIÈME. 169
gabonde l'empêche d'en être le maître, et fait qu'il se
conduit avec eux comme le grand -seigneur avec les
Arabes, tantôt souffrant leurs brigandages, et tantôt
les punissant. H y a toujours de ces Calmoucks dans
les troupes de Moscovie. Le czar était même parvenu
à les discipliner comme le reste de ses soldats.
Le roi fondit sur cette armée, n'ayant avec lui que
six régiments de cavalerie, et quatre mille fantassins.
Il enfonça d'abord les Moscovites à la tête de son ré-
giment d'Ostrogothie • les ennemis se retirèrent. Le
roi avança sur eux par des chemins creux et inégaux,
où les Calmoucks étaient cachés : ils parurent alors ,
et se jetèrent entre le régiment où le roi combattait
et le reste de l'armée suédoise. A l'instant et Russes
et Calmoucks entourèrent ce régiment , et percèrent
jusqu'au roi. Ils tuèrent deux aides-de-camp qui com-
battaient auprès de sa personne. Le cheval du roi fut
tué sous lui : un écuyer lui en présentait un autre;
mais l'écuyer et le cheval furent percés de coups.
Charles combattit à pied , entouré de quelques offi-
ciers qui accoururent incontinent autour de lui.
Plusieurs furent pris , blessés ou tués , ou entraînés
loin du roi par la foule qui se jetait sur eux ; il ne res-
tait que cinq hommes auprès de Charles. Il avait tué
plus de douze ennemis de sa main . sans avoir reçu
une seule blessure , par ce bonheur inexprimable qui
jusqu'alors l'avait accompagné partout , et sur lequel
il compta toujours. Enfin un colonel, nommé Dardoff,
se fait jour à travers des Calmoucks avec seulement
une compagnie de son régiment ; A arrive à temps
pour dégager le roi : le reste des Suédois fit main
l6o HISTOIRE DE CHARLES XII.
basse sur ces Tar tares. L'armée reprit ses rangs :
Charles monta à cheval ; et , tout fatigué qu'il était, il
poursuivit les Russes pendant deux lieues.
Le vainqueur était toujours dans le grand chemin
de la capitale de Moscovie. Il y a de Smolensko , au-
près duquel se donna ce combat, jusqu'à Moscou,
environ cent de nos lieues françaises : l'armée n'avait
presque plus de vivres. On pria fortement le roi d'at-
tendre que le général Levenhaupt, qui devait lui en
amener avec un renfort de quinze mille hommes ,
vînt le joindre. Non seulement le roi , qui rarement
prenait conseil , n'écouta point cet avis judicieux ;
mais , au grand étonnement de toute l'armée , il quitta
le chemin de Moscou , et fit marcher au midi vers
l'Ukraine , pays des Cosaques , situé entre la Petite-
Tartarie , la Pologne , et la Moscovie. Ce pays a en-
viron cent de nos lieues du midi au septentrion , et
presque autant de l'orient au couchant. Il est partagé
en deux parties à peu près égales par le Borysthène ,
qui le traverse en coulant du nord-ouest au sud-est :
la principale ville est Bathurin , sur la petite rivière
de Sem. La partie la plus septentrionale de l'Ukraine
est cultivée et riche. La plus méridionale, située près
du quarante-huitième degré , est un des pays les plus
fertiles du monde, et les plus déserts. Le mauvais
gouvernement y étouffait le bien que la nature s'ef-
force de faire aux hommes. Les habitants de ces can-
tons , voisins de la petite-Tartarie , ne semaient ni ne
plantaient , parceque les Tartares de Budziack , ceux
de Précop , les Moldaves , tous peuples brigands , au-
raient ravagé leurs moissons.
LIVRE. QUATRIÈME. i 6 1
L'Ukraine a toujours aspiré à être libre : mais étant
^tourée de la Moscovie, des états du grand-seijjneur,
et de la Pologne, il lui a fallu chercher un protecteur,
et par conséquent un maître dans l'un de ces trois
états. Elle se mit d'abord sous la protection de la Po-
logne , qui la traita trop en sujette : elle se donna de-
puis au Moscovite, qui la gouverna en esclave autant
qu'il le put. D'abord les Ukrainiens jouirent du privi-
lège d'élire un prince sous le nom de général ; mais
bientôt ils furent dépouillés de ce droit , et leur gé-
néral fut nommé par la cour de Moscou.
Celui qui remplissait alors cette place était un gen-
tilhomme polonais, nommé Mazeppa , né dans le pa-
latinat de Podolie ; il avait été élevé page de Jean-
Casimir, et avait pris à sa cour quelque teinture des
belles-lettres. Une intrigue qu'il eut dans sa jeunesse
avec la femme d'un gentilhomme polonais ayant été
découverte , le mari le fit lier tout nu sur un cheval
farouche , et le laissa aller en cet état. Le cheval, qui
était du pays de l'Ukraine, y retourna, et y porta
Mazeppa demi-mort de fatigue et de faim. Quelques
paysans le secoururent : il resta long -temps parmi
eux , et se signala dans plusieurs courses contre les
Tartares. La supériorité de ses lumières lui donna
une grande consid^ation parmi les Cosaques : sa ré-
putation, s'augmentant de jour en jour, obligea le
czar à le faire prince de l'Ukraine.
Un jour, étant à table à Moscou avec le czar, cet
empereur lui proposa de discipliner les Cosaques , et
de rendre ces peuples plus dépendants. Mazeppa ré-
pondit que la situation de l'Ukraine et le génie de cette
CHARLES XII.
l62 HISTOIRE DE CHARLES XII.
nation étaient des obstacles insurmontables. Le czar,
qui commençait à être échauffé par le vin , et qui q^
commandait pas toujours à sa colère , 4'appela traître,
et le menaça de le faire empaler.
Mazeppa, de retour en Ukraine, forma le projet
d'une révolte : l'armée de Suéde , qui parut bientôt
après sur les frontières , lui en facilita les moyens : il
prit la résolution d'être indépendant , et de se former
un puissant royaume de l'Ukraine et des débris de
l'empire de Russie. C'était un homme courageux, en-
treprenant, et d'un travail infatigable , quoique dans
une grande vieillesse. Il se ligua secrètement avec le
roi de Suéde pour hâter la chute du czar, et pour en
profiter.
Le roi lui donna rendez -vous auprès de la rivière
de Desna. Mazeppa promit de s'y rendre avec trente
mille hommes, des munitions de guerre, des provi-
sions de bouche ,' et ses trésors qui étaient immenses.
L'armée suédoise marcha donc de ce côté , au grand
regret de tous les officiers , qui ne savaient rien du
traité du roi avec les Cosaques. Charles envoya ordre
à Levenhaupt de lui amener en diligence ses troupes,
et des provisions dans l'Ukraine, où il projetait de
passer l'hiver, afin que , s'étant assuré de ce pays, il
pût conquérir la Moscovie au prjptemps suivant ; et
cependant il s'avança vers la rivière de Desna , qui
tombe dans le Borysthène à Kiovie.
Les obstacles qu'on avait trouvés jusqu'alors dans
la route étaient légers en comparaison de ceux qu'on
rencontra dans ce nouveau chemin. Il fallut traverser
une forêt de cinquante lieues pleine de marécages. Le
LIVRE QUATRIEME. 1 63
[jénéral Lagercron , qui marchait devant avec cinq
mille hommes et des pionniers , égara l'armée vers
Torien^, à trente lieues de la véritable route. Après
quatre jours de marche , le roi reconnut la faute de
Lagercron : on se remit avec peine dans le chemin ;
mais presque toute l'artillerie et tous les chariots res-
tèrent embourbés ou abîmés dans les marais.
Enfin, après douze jours d'une marche si pénible ,
pendant laquelle les Suédois avaient consommé le peu
de biscuit qui leur restait, jcettdiarmée, exténuée de
lassitude et de faim, arrive sur l^s bords de la Desna ,
dans l'endroit où Mazeppa avait marqué le rendez-
vous ; mais au lieu d'y trouver ce prince , on trouva
un corps de Moscovites qui avançait vers l'autre bord
de la rivière. Le roi fut étonné ; mais il résolut sur-le-
champ de passer la Desna , et d attaquer les ennemis.
Les bords de cette rivière étaient si escarpés qu'on
fut obligé de descendre les soldats avec des cordes.
Ils traversèrent la rivière selon leur manière accou-
tumée , les uns sur des radeaux faits à la hâte , les
autres à la nage. Le corps des Moscovites, qui arri-
vait dans ce temps-là même , n'était que de huit mille
hommes ; il ne résista pas long-temps , et cet obstacle
fut encore surmonté.
Charles avançait dans ces pays perdus, incertain de
sa route et de la fidélité de Mazeppa : ce 'Cosaque pa-
rut enfin , mais plutôt comme un fugitif que comme
un allié puissant. Les Moscovites avaient découvert et
prévenu ses desseins. Ils étaient venus fondre sur ses
Cosaques , qu'ils avaient taillés en pièces : ses princi-
paux amis , pris les armes à la main , avaient péri au
l64 HISTOIRE DE CHARLES XH.
nombre de trente par le supplice de la roue ; ses villes
étaient réduites en cendres , ses trésors pillés , les^ pro-
visions qu'il préparait au roi de Suéde saisies : et peine
avait-il pu échapper avec six mille hommes , e't quel-
ques chevaux chargés d'or et d'argent. Toutefois , il
apportait au roi l'espérance de se soutenir, par ses
intelligences , dans ce pays inconnu , et l'affection de
tous les Cosaques, qui, enragés contre les Russes,
arrivaient par troupes au camp , et le firent subsister.
Charles espérait aft moins que son général Leven-
haupt viendrait réparer cette mauvaise fortune. Il de-
vait amener environ quinze mille Suédois qui valaient
mieux que cent mille Cosaques , et apporter des pro-
visions de guerre et de bouche. Il arriva à peu près
dans le même état que Mazeppa.
Il avait déjà passé leBorysthène au-dessus de Mohi-
lou, et s'était avancé vingt de nos lieues au-delà, sur
le chemin de l'Ukraine. Il amenait au roi un convoi de
huit mille chariots , avec l'argent qu'il avait levé en
Lithuanie sur sa route. Quand il fut vers le bourg de
Lesno , près de l'endroit oii les rivières de Pronia et
vSossa se joignent pour aller tomber loin au-dessous
dans le Borysthènc , le czar parut à la tête de près de
quarante mille hommes.
(i 708) Le général suédois , qui n'en avait pas -seize
mille complets , ne voulut pas se retrancher. Tant de
victoires avaient donné aux Suédois une si grande
confiance , qu'ils ne s'informaient jamais du nombre
de leurs ennemis, mais seulement du lieu où ils étaient.
Levenhaupt marcha donc à eux sans balancer le 7 d'oc-
tobre après midi. Dans le premier choc , les Suédois
LIVRE QUATRIÈME. iG5
tuèrent quinze cents Moscovites. La confusion serait
dans Tarmée du czar ; oni^iyait de tous côtés. L'em-
pereur des Russes vit le moment où il allait être en-
tièrement défait. Il sentait que le salut de ses états dé-
jjendait de cette journée, et qu'il était perdu , si Le-
venhaupt joignait le roi de Suéde avec une armée vic-
torieuse.
Dès qu'il vit que ses troupes commençaient à recu-
ler, il courut à l'arrière-garde , où étaient des Cosaques
et des Calmoucks : « Je vous ordonne , leur dit-il , de
<« tirer sur quiconque fuira, et de me tuer moi-même ,
« si j'étais assez lâche pour me retirer. » De là il re-
tourna à lavant-garde , et rallia ses troupes lui-même,
aidé du prince Menzikoff et du prince Gallitzin. Le-
venhaupt , qui avait des ordres pressants de rejoindre
son maître, aima mieux continuer sa marche que re-
commencer le combat, croyant en avoir assez fait pour
ôter aux ennemis la résolution de le poursuivre.
Dès le lendemain à onze heures, le czar l'attaqua
au bord d'un marais , et étendit son armée pour l'en-
velopper. Les Suédois firent face partout : on se battit
pendant deux heures avec une opiniâtreté égale. Les
Moscovites perdirent trois fois plus de monde; mais
aucun ne lâcha pied , et la victoire fut indécise.
A quatre heures le général Bayer amena au czar un
renfort de troupes. La bataille recommença alors poiu^
la troisième fois avec plus de furie et d'acharnement :
elle dura jusqu'à la nuit : enfin le nombre l'emporta ;
les Suédois furent rompus, enfoncés, et poussés jus-
qu'à leur bagage. Levenhaupt rallia ses troupes der-
rière ses chariots. Les Suédois étaient vaincus , mais
l66 HISTOIRE DE CHARLES XH.
ils ne s'enfuirent point. Ils étaient environ neuf mille
hommes , dont aucun ne #'écarta : le général les mit
en ordre de bataille aussi facilement que s'ils n'avaient
point été vaincus. Le czar, de l'autre côté, passa la
nuit sous les armes; il défendit aux officiers, sous
peine d'être cassés, et aux soldats , sous peine de mort,
de s'écarter pour piller.
Le lendemain encore , il commanda , au point du
jour, une nouvelle attaque. Levenhaupt s'était retiré
à quelques milles, dans un lieu avantageux, après
avoir encloué une partie de son canon , et mis le feu
à ses chariots.
Les Moscovites arrivèrent assez à temps pour em-
pêcher tout le convoi d'être consumé par les flammes ;
ils se saisirent de plus de six mille- chariots qu'ils sau-
vèrent. Le czar, qui voulait achever la défaite des Sué-
dois, envoya un de ses généraux, nommé Phlug, les
attaquer encore pour la cinquième fois : ce général leur
offrit une capitulation honorable. Levenhaupt la re-
fusa , et livra un cinquième combat, aussi sanglant
que les premiers. De neuf mille soldats qu'il avait en-
core , il en perdit environ la moitié , l'autre ne put être
forcée ; enfin , la nuit survenant , Levenhaupt , après
avoir soutenu cinq combats contre quarante mille
hommes*, passa la Sossa avec environ cinq mille com-
battants qui lui restaient. Le czar perdit près de dix
mille hommes dans ces cinq combats, où il eut la gloire
de vaincre les Suédois , et Levenhaupt celle de dispu-
Dans ï Histoire de Russie^ M. de Voltaire dit que de nouveaux
mémoires lui ont fait connaître que le czar n'arait que vingt mille
liomraes et non quarante.
LIVRE QUATRIÈME. 167
ter trois jours la victoire, et de se retirer sans avoir
été forcé dans son dernier poste. Il vint donc au camp
de son maître avec Tbonneur de s'être si bien défendu,
mais n'amenant avec lui ni munitions , ni armée. Le
roi de Suéde se trouva ainsi sans'provisions et sans
communication avec la Pologne , entouré d'ennemis ,
au milieu d'un pays où il n'avait guère de ressource
que son courage.
Dans cette extrémité , le mémorable biver de 1 709 ,
plus terrible encore sur ces frontières de l'Europe
<jue nous ne l'avons senti en France , détruisit une
partie de son armée. Cbarles voulait braver les saisons
comme.il fesait ses ennemis \ il osait faire de longues
marcbes de troupes pendant ce froid mortel. Ce fut
dans une de ces marches que deux mille bommes tom-
bèrent mort de froid sous ses yeux. Les cavaliers n'a-
vaient plus de bottes , les fantassins étaient sans sou-
liers, et presque sans babits. Ils étaient réduits à se
faire des chaussures de peaux de bêtes, comme ils
pouvaient : souvent ils manquaient de pain. On avait
été réduit à jeter presque tous les canons dans des ma-
rais et dans des rivières , faute de cbevaux pour les
traîner. Cette armée , auparavant si ilorissante , était
réduite à vingt -quatre mille bommes prêts à mourir
de faim. On ne recevait plus de nouvelles de la Suéde ;
et on ne pouvait y en faire tenir. Dans cet état, un seul
officier se plaignit. « Hé quoi ! lui dit le roi , vous en-
« nuyez-vous d'être loin de votre femme? Si vous êtes
« un vrai soldat, je vous mènerai si loin, que vous
« pourrez à peine recevoir des nouvelles de Suéde un^
« fois en trois ans. v
l68 HISTOIRE DE CHARLES XIL
Le marquis de Brancas, depuis ambassadeur en
Suéde , m'a conté qu'un soldat osa présenter au roi ,
avec murmure, en présence de toute Tarmée , un mor-
ceau de pain noii^ et moisi, fait d'orge efd'avoine ,
seule nourriture qu'ils avaient alors , et dont ils n a-
vaient pas même suffisamment. Le roi reçut le mor-
ceau de pain sans s'émouvoir, le mangea tout entier,
et dit ensuite froidement au soldat : « Il n'est pas bon,
« mais il peut se manger. » Ce trait, tout petit qu'il
est , si ce qui augmente le respect et la confiance peut
être petit , contribua plus que tout le reste à faire sup-
porter à l'armée suédoise des extrémités qui eussent
été intolérables sous tout autre général.
Dans cette situation, il reçut enfin des nouvelles de
Stockholm ; elles lui apprirent la mort de la duchesse
de Holstein, sa sœur, que la petite -vérole enleva au
mois de décembre 1 708, dans la vingt-septième année
de son âge. C'était une princesse aussi douce et aussi
compatissante que son frère était impérieux dans ses
volontés, et implacable dans ses vengeances. Il avait
toujours eu pour elle beaucoup de tendresse ; il fut
d'autant plus affligé de sa perte , que , commençant
alors à devenir malheureux, il en devenait un peu plus
sensible.
Il apprit aussi qu'on avait levé des troupes et de
l'argent, en exécution de ses ordres ; mais rien ne pou-
vait arriver jusqu'à son camp , puisque , entre lui et
Stockholm , il y avait près de cinq cents lieues à tra-
verser, et des ennemis supérieurs en nombre à com-
battre.
Le czar, aussi agissant que lui , après avoir envoyé
LIVRE QUATRIÈME. iGi)
lie nouvelles troupes au secours des confédérés en
Polo^jne, réunis contre Stanislas, sous le (général Si-
niawski, s'avança bientôt dans l'Ckraine, au milieu
de ce rude hiver, pour faire tête au roi de Suéde. Là
il continua dans la politique d'affaiblir son ennemi
par de petits combats , jugeant bien que Tarmée sué-
doise périrait entièrement à la longue , puisqu elle ne
pouvait être recrutée. Il fallait que le froid fût bien ex-
cessif, puisque les deux ennemis furent contraints de
s'accorder une suspension d'armes. Mais dès le i" de
février, on recommença à se battre au milieu des gla-
ces et des neiges.
Après plusieurs petits combats , et quelques désa-
vantages , le roi vit au mois d'avril qu'il ne lui restait
plus que dix-huit mille Suédois. Mazeppa seul , ce
prince des Cosaques , les fesait subsister : sans ce se-
cours , l'armée eût péri de faim et de misère. Le czar,
dans cette conjoncture , fit proposer à Mazeppa de ren-
trer sous sa domination ; mais le Cosaque fut fidèle à
son nouvel alhé , soit que le supplice affreux de la
roue , dont avaient péri ses amis , le fît craindre pour
lui-même, soit qu'il voulût les venger.
Charles, avec ses dix -huit mille Suédois, n'avait
perdu ni le dessein ni l'espérance de pénétrer jus-
qu'à Moscou. Il alla , vers la fin de mai , investir Pul-
tava, sur la rivière Vorskla , à l'extrémité orientale de
rckraine, à treize grandes lieues du Borysthène. Ce
terrain est celui des Zaporaviens , le plus étrange
peuple qui soit sur la terre : c'est un ramas d'anciens
Russes , Polonais , et Tartares , fesant tous profession
d'une espèce de christianisme et d'un brigandage scm-
1 70 HISTOIRE DE CHARLES XII.
blable à celui des flibustiers. Ils élisent un chef qu'ils
déposent ou qu'ils égorgent souvent. Ils ne souffrent
point de femmes chez eux , mais ils vont enlever tous
les enfants à vingt et trente lieues à la ronde , et les
élèvent dans leurs mœurs. L'été ils sont toujours en
campagne ; Thiver ils couchent dans des granges spa-
cieuses qui contiennent quatre ou cinq cents hommes.
Ils ne craignent rien ; ils vivent libres ; ils affrontent
la mort , pour le plus léger butin , avec la même intré-
pidité que Charles XII la bravait pour donner des cou-
ronnes. Le czar leur fit donner soixante mille florins,
dans l'espérance qu'ils prendraient son parti ; ils pri-
rent son argent , et se déclarèrent pour Charles XII ,
par les soins de Mazeppa ; mais ils servirent très peu,
parcequ'ils trouvent ridicule de combattre pour autre
chose que pour piller. C'était beaucoup qu'ils ne nui-
sissent pas ; il y en eut environ deux mille tout au
plus qui firent le service. On présenta dix de leurs
chefs un matin au roi ; mais on eut bien de la peine à
obtenir d'eux qu'ils ne fussent point ivres, car c'est
par là qu'ils commencent la journée. On les mena à
la tranchée,; ils y firent paraître leur adresse à tirer
avec de longues carabines; car, étant montés sur le
revers , ils tuaient à la distance de six cents pas les
ennemis qu'ils choisissaient. Charles ajouta à ces ban-
dits quelque mille Valaques. que lui vendit le kan de la
Petite-Tartarie. Il assiégeait donc Pultava avec toutes
ses troupes de Zapora viens , deCosaques, de Valaques ,
qui , joints à ses dix-huit mille Suédois , fesaient une
armée d'environ trente mille hommes , mais une ar-
mée délabrée , manquant de tout. Le czar avait fait de
LIVIŒ QUATRIÈMli:. I y I
Pultava un magasin. Si le roi le prenait , il se rouvrait
le chemin de Moscou , et pouvait au moins attendre
dans Tabondance de toutes choses les secours qu il
espérait encore de Suéde , de Livonie , de Poméranie ,
et de Pologne. Sa seule ressource étant donc dans la
prise de Pultava, il en pressa le siège avec ardeur.
Mazeppa , qui avait des intelligences dans la ville ,
l'assura qu'il en serait bientôt le maître : l'espérance
renaissait dans larmée. Les soldats regardaient la
prise de Pultava comme la fin de toutes leurs mi-
sères.
Le roi s'aperçut , dès le commencement du siège ,
qu'il avait enseigné l'art de la guerre à ses ennemis.
Le prince Menzikoff , malgré toutes ses précautions ,
jeta du secours dans la ville. La garnison, par ce moyen,
se trouva forte de près de cinq mille hommes.
On fesait des sorties , et quelquefois avec succès ; on
fit jouer une mine ; mais ce qui rendait la ville impre-
nable, c'était l'approche du czar, qui s'avançait avec
soixante et dix mille combattants. Charles XII alla les
reconnaître le 27 mai , jour de sa naissance , et battit
• un de leurs détachements : mais comme il retournait
à son camp , il reçut un coup de carabine qui lui perça
la botte , et lui fracassa l'os du talon. On ne remarqua
• pas sur son visage le moindre changement qui pût
faire soupçonner qu'il était blessé : il continua à donner
tranquillement ses ordres , et demeura encore près de
six heures à cheval. Un de ses domestiques s'aperce-
vant que le soulier de la botte du prince était tout san-
glant, courut chercher des chirurgiens : la douleur du
roi commençait à être si cuisante , qu'il fallut l'aider à
1-2 HISTOIRE DE CHARLES XH.
descendre de cheval , et remporter dans sa tente. Les
chirurgiens visitèrent sa plaie ; ils furent d'avis de lui
couper la jambe. La consternation de l'armée était in-
exprimable. Un chirurgien , nommé Neuman , plus
habile et plus hardi que les autres , assura qu'en fe-
sant de profondes incisions , il sauverait la jambe du
roi. « Travaillez donc tout-à-l'heure, lui dit le roi;
« taillez hardiment, ne craignez rien. » Il tenait lui-
même sa jambe avec les deux mains , regardant les in-
cisions qu'on lui fesait , comme si l'opération eût été
faite sur un autre.
(8 juillet 1 709) Dans le temps même qu'on lui met-
tait un appareil , il ordonna un assaut pour le lende-
main ; mais à peine avait -il donné cet ordre, qu'on
vint lui apprendre que toute l'armée ennemie s'avan-
çait sur lui. Il fallut alors prendre un autre parti.
Charles , blessé , et incapable d'agir, se voyait entre le
Borysthène et la rivière qui passe à Pultava , dans un
pays désert , sans places de sûreté , sans munitions ,
vis-à-vis une armée qui lui coupait la retraite et les
vivres. Dans cette extrémité, il n'assembla point de
conseil de guerre , comme tant de relations l'ont dé-
bité; mais la nuit du 7 au 8 de juillet, il fit venir le
feld-maréchal Renschild dans sa tente , et lui ordonna
sans délibération, comme sans inquiétude, de tout»
disposer pour attaquer le czar le lendemain. Renschild
ne contesta point, et sortit pour obéir. A la porte de
la tente du roi , il rencontra le comte Piper , avec qui
il était fort mal depuis long-temps , comme il arrive
souvent entre le ministre et le général. Piper lui de-
manda s'il n'y avait rien de nouveau : « Non » , dit le
LIVRE QUATRIÈME. 1^3
général froidement, et passa outre pour aller donner
ses ordres. Dès que le comte Piper fut entré dans la
tente : « Renschild ne vous a-t-il rien appris? lui dit
« le roi. — Rien , répondit Piper. — Hé bien ! je vous
« apprends donc, reprit le roi, que demain nous don-
« nous bâta die. » Le comte Piper fut effrayé d'une ré-
solution si désespérée; mais il savait bien qu'on ne fe-
sait jamais changer son maître d'idée; il ne marqua
son étonnement que par son silence , et laissa Charles
dormir jusqu'à la pointe du jour.
Ce fut le 8 juillet de l'année 1709 que se donna
cette bataille décisive de Pultava , entre les deux plus
singuliers monarques qui fussent alors dans le monde :
Charles XII, illustre par neuf années de victoires;
Pierre Alexiowitz par neuf années de peines, prises
pour former des troupes égales aux troupes suédoises ;
l'un glorieux d'avoir donné des états , l'autre d'avoir
civilisé les siens ; Charles aimant les dangers , et ne
combattant que pour la gloire ; Alexiowitz ne fuyant
point le péril , et ne fesant la guerre que pour ses in-
térêts ; le monarque suédois libéral par grandeur
dame, le Moscovite ne donnant jamais que par quel-
que vue ; celui-là d'une sobriété et d'une continence
sans exemple , d'un naturel magnanime , et qui n'a-
vait été barbare qu'une fois ; celui-ci n'ayant pas dé-
pouillé la rudesse de son éducation et de son pays ,
aussi terrible à ses sujets qu'admirable aux étrangers,
et trop adonné à des excès qui ont même abrégé ses
jours. Charles avait le titre d'invincible, qu'un mo-
ment pouvait lui ôter ; les nations avaient déjà donné
à Pierre Alexiowitz Iç nom de grand, qu'une défaite
1-74 HISTOIRE DE CHARLES XII.
ne pouvait lui faire perdre , parcequ il ne le devait
pas à des victoires.
Pour avoir une idée nette de cette bataille et du
lieu où elle fut donnée , il faut se figurer Pultava au
nord , le camp du roi de Suéde au sud , tirant un peu
vers Torient , son bagage derrière lui à environ un
mille , et la rivière de Pultava au nord de la ville , cou-
lant de Vorjent à Foccident.
Le czar avait passé la rivière à une lieue de Pul-
tava , du côté de l'occident , et commençait à former
son camp.
A la pointe du jour, les Suédois parurent hors de
leurs tranchées avec quatre canons de fer pour toute
artillerie : le reste fut laissé dans le camp avec envi-
ron trois mille hommes ; quatre mille demeurèrent au
bagage : de sorte que l'armée suédoise marcha aux en-
nemis forte d'environ vingt et un mille hommes , dont
il y avait environ seize mille Suédois.
Les généraux Renschild , Roos , Levenhaupt , Sli-
penbak , Hoorn , Sparre , Hamilton , le prince de Vir-
temberg , parent du roi , et quelques autres , dont la
plupart avaient vu la bataille de INarva , fesaient tous
souvenir les officiers subalternes de cette journée où
huit mille Suédois avaient détruit une armée de quatre-
vingt mille Moscovites dans un camp retranché. Les
officiers le disaient aux soldats ; tous s'encourageaient
en marchant.
Le roi conduisait la marche , porté sur un bran-
card à la tête de son infanterie. Une partie de la cava-
lerie s'avança par son ordre pour attaquer celle des
ennemis ; la bataille commença par cet engagement à
LIVRE QUATRIÈME. lyS
quatre heures et demie du matin : la cavalerie enne-
mie était à l'occident , à la droite du camp moscovite ;
le prince Menzikoff et le comte Gollovin l'avaient dis-
posée par intervalles entre des redoutes garnies de ca-
nons. Le général Slipenbak , à la tête des Suédois ,
fondit sur cette cavalerie. Tous ceux qui ont servi
dans les troupes suédoises savent qu'il était presque
impossible de résister à la fureur de leur premier
choc. Les escadrons moscovites furent rompus et en-
foncés. Le czar accourut lui-même pour les rallier;
son chapeau fut percé d'une balle de mousquet ; Men-
zikoff eut trois chevaux tués sous lui : les Suédois
crièrent victoire.
Charles ne douta pas que la bataille ne fût gagnée ;
il avait envoyé au milieu de la nuit le général Creutz
avec cinq mille cavaliers ou dragons , qui devaient
prendre les ennemis en flanc , tandis qu'il les attaque-
rait de front ; mais son malheur voulut que Creutz
s'égarât, et ne parût point. Le czar, qui s'était cru
perdu, eut le temps de rallier sa cavalerie. Il fondit
à son tour sur celle du roi , qui , n'étant point soute-
nue par le détachement de Creutz , fut rompue à son
tour ; Slipenbak même fut fait prisonnier dans cet en-
gagement. En même temps soixante et douze canons
tiraient du camp sur la cavalerie suédoise , et linfan-
terie russienne débouchant de ses lignes venait atta-
quer celle de Charles.
Le czar détacha alors le prince Menzikoff, pour
aller se poster entre Pultava et les Suédois : le prince
Menzikoff exécuta avec habileté et avec promptitude
l'ordre de son maître ; non seulement il coupa la com-
l-yô HISTOIRE DE CHARLES XII.
munication entre l'armée suédoise et les troupes res-
tées au camp devant Pultava , mais ayant rencontré
un corps de réserve de trois mille hommes ^ il l'en-
veloppa et le tailla en pièces. Si Menzikoff fit cette
manœuvre de lui-même , la Russie lui dut son salut :
si le czar l'ordonna, il était un digne adversaire de
Charles XÏI. Cependant l'infanterie moscovite sortait
de ses Hgnes, et s'avançait en bataille dans la plaine.
D'un autre côté la cavalerie suédoise se ralliait à un
quart de lieue de l'armée ennemie ; et le roi , aidé de
son feld-maréchal Renschild , ordonnait tout pour un
combat général.
Il rangea sur deux lignes ce qui lui restait de trou-
pes , son infanterie occupant le centre, sa cavalerie
les deux ailes. Le czar disposa son armée de même; il
avait l'avantage du nombre et celui de soixante et
douze canons , tandis que les Suédois ne lui en oppo-
saient que quatre , et qu'ils commençaient à manquer
de poudre.
L'empereur moscovite était au centre de son armée,
n'ayant alors que le titre de major-général, et semblait
obéir au général Sheremetoff ; mais il allait comme
empereur de rang en rang, monté sur un cheval turc,
qui était un présent du grand-seigneur , exhortant les
capitaines et les soldats , et promettant à chacun des
récompenses.
A neuf heures du matin la bataille recommença ;
une des premières volées du canon moscovite em-
porta les deux chevaux du brancard de Charles : il en
fit atteler deux autres ; une seconde volée mit le bran-
card en pièces , et renversa le roi. De vingt-quatre dra-
LIVRE QUATRIÈME. i-j-j
bans qui se relayaient pour le porter, vingt et un furent
tués. Les Suédois consternés s'ébranlèrent , et le canon
ennemi continuant à les écraser , la première ligne se
replia sur la seconde , et la seconde s'enfuit. Ce ne fut ^
en cette dernière action , qu'une ligne de dix mille
hommes de l'infanterie russe , qui mit en déroute
l'armée suédoise, tant les choses étaient changées.
Tous les écrivains suédois disent qu'ils aurdent
gagné la bataille si on n'avait point fait de fautes;
mais tous les officiers prétendent que c en était une
grande de la donner, et une plus grande encore de
s'enfermer dans ces pays perdus , malgré l'avis des
plus sages , contre un ennemi aguerri , trois fois plus
fort que Charles XII par le nombre d'hommes et par
les ressources qui manquaient aux Suédois. Le sou-
venir de Narva fut la principale cause du malheur de
Charles à Pultava.
Déjà le prince de Virtemberg, le général Renschild ,
et plusieurs officiers principaux, étaient prisonniers ,
le camp devant Pultava forcé, et tout dans une confu-
sion à laquelle il n'y avait plus de ressource. Le comte
Piper avec quelques officiers de la chancellerie étaient
sortis de ce camp , et ne savaient ni ce qu'ils devaient
faire , ni ce qu'était devenu le roi ; ils couraient de
côté et d'autre dans la plaine. Un major, nommé Bère,
s'offrit de les conduire au bagage ; mais les nuages de
poussière et de fumée qui couvraient la campagne,
et l'égarement d'esprit naturel dans cette désolation ,
les conduisirent droit sur la contrescarpe de la \ille
même , où ils furent tous pris par la garnison.
Le roi ne voulut point fuir, et ne pouvait se dé-
CHAftLES XH.
inS HISTOIRE DE CHARLES XH.
fendre. Il avait en ce moment auprès de lui le géné-
ral Poniatowski , colonel de la garde suédoise du roi
Stanislas , homme d'un mérite rare , que son attache-
ment pour la personne de Charles avait engagé à le
suivre en Ukraine sans aucun commandement. C'é-
tait un homme qui , dans toutes les occurrences de sa
vie et dans les dangers , où les autres n'ont tout au
plus que de la valeur , prit toujours son parti sur-le-
champ , et bien , et avec bonheur. Il fit signe à deux
drabans , qui prirent le roi par-dessous les bras , et le
mirent à cheval , malgré les douleurs extrêmes de sa
blessure.
Poniatowski , quoiqu'il n'eût point de commande-
ment dans l'armée , devenu en cette occasion général
par nécessité , rallia cinq cents cavaliers auprès de la
personne du roi ; les uns étaient des drabans , les au-
tres des officiers , quelques uns de simples cavahers :
cette troupe rassemblée , et ranimée par le malheur
de son prince, se fît jour à travers plus de dix régi-
ments moscovites , et conduisit Charles au milieu des
ennemis , l'espace d'une lieue , jusqu'au bagage de
l'armée suédoise.
Le roi, fuyant et poursuivi, eut son cheval tué sous
lui; le colonel Gieta, blessé et perdant tout son sang,
lui donna le sien. Ainsi on remit deux fois à cheval,
dans sa fuite , ce conquérant qui n'avait pu y monter
pendant la bataille.
Cette retraite étonnante était beaucoup dans un si
grand malheur , mais il fallait fuir plus loin ; on trouva
dans le bagage le carrosse du comte Piper, car le roi
n'en eut jamais depuis qu'il sortit de Stockholm. On le
LIVRE QUATRIÈME. I ng
mit dans cette voiture , et l on prit avec précipitation
la route du Borystbène. Le roi qui , depuis le moment
où on 1 avait mis à cheval jusqu'à son arrivée au ba-
gage, n'avait pas dit un seul mot, demanda alors ce
qu'était devenu le comte Piper. « il est pris avec toute
« la chancellerie, lui répondit-on. — Et le général Rens-
« child , et le duc de Yirtemberg? ajouta-t-il. — Ils sont
« aussi prisonniers , lui dit Poniatowski. — Prisonniers
« chez des Russes ! YeT^Y\tÇ\\div\e?> enhaussantles épaules;
« allons donc y allons plutôt chez les Turcs. » On ne re-
marquait pourtant point d'abattement sur son visa^ore,
et quiconque l'eût vu alors , et eût ignoré son état ,
n'eût point soupçonné qu'il était vaincu et blessé.
Pendant qu'il s'éloignait, les Russes saisirent son
artillerie dans le camp devant Pultava , son bagage , sa
caisse militaire , où ils trouvèrent six millions en es-
pèces, dépouilles des Polonais et des Saxons, Près de
neuf mille hommes Suédois ou Cosaques furent tués
dans la bataille ; environ six mille furent pris. Il res-
tait encore environ seize mille hommes, tant Suédois
et Polonais que Cosaques, qui fuyaient vers le Borys-
tbène, sous la conduite du général Levenhaupt. Il
marcha d'un côté avec ses troupes fugitives ; le roi alla
par un autre chemin avec quelques cavahers. Le car-
rosse où il était rompit dans la marche, on le remit à
cheval. Pour comble de disgrâce, il s'égara pendant
la nuit dans un bois ; là , son courage ne pouvant plus
suppléer à ses forces épuisées , les douleurs de sa
blessure devenues plus insupportables par la fatigue,
son cheval étant tombé de lassitude, il se coucha
quelques heures au pied d'un arbre, en danger d'être
l8o HISTOIRE DE CHARLES XII.
surpris à tout moment par les vainqueurs qui le cher-
chaient de tous côtés.
Enfin la nuit du 9 au lo juillet il se trouva vis-à-vis
le Borysthène. Levenhaupt venait d'arriver avec les
débris de l'armée. Les Suédois revirent , avec une joie
mêlée de douleur, leur roi qu'ils croyaient mort. L'en-
nemi approchait; on n'avait ni pont pour passer le
fleuve , ni temps pour en faire , ni poudre pour se dé-
fendre, ni provision pour empêcher de mourir de
faim une armée qui n'avait mangé depuis deux jours.
Cependant les restes de cette armée étaient des Sué-
dois , et ce roi vaincu était Charles XIL Presque tous
les officiers croyaient qu'on attendrait là de pied ferme
les Russes , et qu'on périrait ou qu'on vaincrait sur le
bord du Borysthène. Charles eût pris sans doute cette
résolution, s'il n'eût été accablé de faiblesse. Sa plaie
suppurait, il avait la fièvre ; et on a remarqué que la
plupart des hommes les plus intrépides perdent dans
Ja fièvre de la suppuration cet instinct de valeur qui ,
comme les autres vertus, demande une tête libre.
Charles n'était plus lui-même : c'est ce qu'on m'a
assuré , et qui est plus vraisemblable. On l'entraîna
comme un malade qui ne se connaît plus. Il y avait
encore par bonheur une mauvaise calèche qu'on avait
amenée à tout hasard jusqu'en cet endroit : on l'em-
barqua sur un petit bateau ; le roi se mit dans un autre
avec le général Mazeppa. Celui-ci avait sauvé plusieurs
coffres pleins d'argent; mais le courant étant trop ra-
pide , et un vent violent commençant à souffler, ce Co-
saque jeta plus des trois quarts de ses trésors dans W
fleuve pour soulager le bateau. MuUern , chanceUer
XIVRE QUATRIÈME. i8l
âu roi , et le comte Poniatowski , homme plus que ja-
mais nécessaire au roi par les ressources que son es-
prit lui fournissait dans les disgrâces , passèrent dans
d'autres barques avec quelques officiers. Trois cents
cavaliers , et un très grand nombre de Polonais et de
Cosaques , se fiant sur la bonté de leurs chevaux , ha-
sardèrent de passer le fleuve à la nage. Leur troupe ,
bien serrée , résistait au courant , et rompait les va-
gues ; mais tous ceux qui s'écartèrent un peu au-des-
sous furent emportés et abîmés dans le fleuve. De tous
les fantassins qui risquèrent le passage , aucun n'ar-
riva à l'autre bord.
Tandis que les débris de l'armée étaient dans cette
extrémité , le prince Menzikoff s'approchait avec dix
mille cavaliers, ayant chacun un fantassin en croupe.
Les cadavres des Suédois morts , dans le chemin , de
leurs blessures , de fatigue , et de faim , montraient as-
sez au prince Menzikoff la route qu'avait prise le gros
de l'armée fugitive. Le prince envoya au général sué-
dois un trompette pour lui offrir une capitulation.
Quatre officiers généraux furent aussitôt envoyés par
Levenhaupt pour recevoir la loi du vainqueur. Avant
ce jour, seize mille soldats du roi Charles eussent atta-
qué toutes les forces de l'empire moscovite, et eussent
péri jusqu'au dernier plutôt que de se rendre ; mais ,
après une bataille perdue , après avoir fui pendant
deux jours , ne voyant plus leur prince , qui était con-
traint de fuir lui-même, les forces de chaque soldat
étant épuisées , leur courage n'étant plus soutenu par
aucune espérance , l'amour de la vie l'emporta sur l'in-
trépidité. Il n'y eut que le colonel Troutfetre, qui,
l82 HISTOIRE DE CHARLES XII.
voyant approcher les Moscovites , s'ébranla avec un
bataillon suédois pour les charger, espérant entraîner
le reste des troupes ; mais Levenhaupt fut obligé d'ar-
rêter ce mouvement inutile. La capitulation fut ache-
vée, et cette armée entière fut faite prisonnière de
guerre. Quelques soldats , désespérés de tomber entre
les mains des Moscovites , se précipitèrent dans le Bo-
rysthène. Deux officiers du régiment de ce brave
Troutfetre s'entretuèrent , le reste fut fait esclave. Ils
défilèrent tous en présence du prince Menzikoff , met-
tant les armes à ses pieds , comme trente mille Mos-
covites avaient fait neuf ans auparavant devant le roi
de Suéde , à Narva. Mais , au lieu que le roi avait alors
renvoyé tous ces prisonniers moscovites qu'il ne crai-
gnait pas , le czar retint les Suédois pris à Pultava.
Ces malheureux furent dispersés depuis dans les
états du czar, mais particulièrement en Sibérie , vaste
province de la grande Tartarie , qui , du côté de l'o-
rient, s'étend jusqu'aux frontières de l'empire chinois.
Dans ce pays barbare , où l'usage du pain n'était pas
même connu , les Suédois , devenus ingénieux par le
besoin , y exercèrent les métiers et les arts dont ils
pouvaient avoir quelque teinture. Alors toutes les dis-
tinctions que la fortune met entre les hommes furent
bannies. L'officier qui ne put exercer aucun métier fut
réduit à fendre et à porter le bois du soldat, devenu tail-
leur, drapier, menuisier, ou maçon, ou orfèvre, et qui
gagnait de quoi subsister. Quelques officiers devinrent
peintres ; d'autres, architectes. Il y en eut qui enseignè-
rent les langues , les mathématiques ; ils y étabHrent
même des écoles publiques , qui , avec le temps , de-
LIVRE QUATRIÈME. l83
vinrent si utiles et si connues , qu on y envoyait des
enfants de Moscou.
Le comte Piper, premier ministre du roi de Suéde ,
fut long-temps enfermé à Pétersbourg. Le czar était
persuadé , comme le reste de l'Europe , que ce minis-
tre avait vendu son maître au duc de Marlborough , et
avait attiré sur la Moscovie les armes de la Suéde, qui
auraient pu pacifier TEurope. Il lui rendit sa captivité
plus dure. Ce ministre mourut quelques années après
en Moscovie , peu secouru par sa famille , qui vivait à
Stockholm dans l'opulence , et plaint inutilement par
son roi , qui ne voulut jamais s'abaisser à offrir pour
son ministre une rançon qu'il craignait que le czar
n'acceptât pas ; car il n'y eut jamais de cartel d'échange
entre Charles et le czar.
L'empereur moscovite , pénétré d'une joie qu'il ne
se mettait pas en peine de dissimuler, recevait sur le
champ de bataille les prisoliniers, qu'on lui amenait
en foule , et demandait à tout moment : « Où est donc
« mon frère Charles? »
Il fît aux généraux suédois l'honneur de les inviter
à sa table. Entre autres questions qu'il leur fit , il de-
manda au général Renschild à coihbien les troupes du
roi son maître pouvaient monter avant la bataille.
Renschild répondit que le roi seul en avait la liste ,
qu'il ne communiquait à personne; mais que pour lui il
pensait que le tout pouvait aller à environ trente mille
hommes, savoir, dix-huit mille Suédois, et le reste Co-
saques. Le czar parut surpris , et demanda comment
ils avaient pu hasarder de pénétrer dans un pays si
reculé , et d'assiéger Pultava avec ce peu de monde.
l84 HISTOIRE DE CHARLES XII.
« ]Sous n'avons pas toujours été consultés , reprit le
« (général suédois ; mais , comme fidèles serviteurs ,
« nous avons obéi aux ordres de notre maître, sans
« jamais y contredire. » Le czar se tourna à cette ré-
ponse vers quelques uns de ses courtisans , autrefois
soupçonnés d'avoir trempé dans des conspirations
contre lui : « Ah ! dit-il , voilà comme il faut servir son
« souverain. » Alors , prenant un verre de vin : « A la
« santé, dit-il , de mes maîtres dans l'art de la guerre. »
Ilenschild lui demanda qui étaient ceux qu'il honorait
d'un si beau titre. « Vous, messieurs les généraux sué-
« dois , reprit le czar. — Votre majesté est donc bien
« ingrate, reprit le comte, d'avoir tant maltraité ses
f( maîtres ! »> Le czar, après le repas, fit rendre les épées
à tous les officiers généraux, et les traita comme un
prince qui voulait donner à ses sujets des leçons de
générosité et de la politesse qu'il connaissait. Mais ce
même prince, qui traita si bien les généraux suédois,
fit rouer tous les Cosaques qui tombèrent dans ses
mains.
Cependant cette armée suédoise , sortie de la Saxe
si triomphante, n'était plus. La moitié avait péri de
misère ; l'autre moitié était esclave ou massacrée.
Charles XII avait perdu en un jour le fruit de neuf ans
de travaux, et de près de cent combats. Il fuyait dans
une méchante calèche , ayant à son côté le major-gé-
néral Hord, blessé dangereusement. Le reste de sa
troupe suivait, les uns à pied, les autres à cheval,
quelques uns dans des charrettes , à travers un désert
où ils ne voyaient ni huttes , ni tentes , ni hommes ,
ni animaux, ni chemins ; tout y manquait jusqu'à 1 eau
LIVRE QUATRIÈMK. l85
même. C'était dans le commencement de juillet. Le
pays est situé au quarante -septième degré. Le sable
aride du désert rendait la chaleur du soleil plus insup-
portal)le ; les chevaux tombaient; les hommes étaient
près de mourir de soif. Un ruisseau d'eau bourbeuse fut
Tunique ressource qu'on trouva vers la nuit ; on rem-
plit des outres de cette eau , qui sauva la vie à la petite
troupe du roi de Suéde. Après cinq jours de marche ,
il se trouva sur le rivage du fleuve Hypanis , aujour-
d'hui nommé le Bog par les barbares, qui ont défiguré
jusqu'au nom de ces pays , que des colonies grecques
firent fleurir autrefois. Ce fleuve se joint à quelques
milles de là au Borvsthène , et tombe avec lui dans la
mer Noire.
Au-delà du Bog , du côté du midi , est la petite ville
d'Oczakou, frontière de Tempire des Turcs. Les habi-
tants voyant venir à eux une troupe de gens de guerre
dont Fhabillement et le langage leur étaient inconnus,
refusèrent de les passer à Oczakou sans un ordre de
Mehemet bâcha , gouverneur de la ville. Le roi en-
voya un exprès à ce gouverneur, pour lui demander
le passage ; ce Turc , incertain de ce qu'il devait faire
dans un pays où une fausse démarche coûte souvent
la vie , n'osa rien prendre sur lui sans avoir aupara-
vant la permission du sérasquier de la province , qui
réside à Bender, dans la Bessarabie. Pendant qu'on
attendait cette permission , les Russes , qui avaient
pris l'armée du roi prisonnière , avaient passé le Bo-
rysthène , et approchaient pour le prendre lui-même.
Enfin , le hacha d'Oczakou envoya dire au roi qu'il
fournirait une petite barque pour sa personne et pour
l86 HISTOIRE DE CHARLES XII.
deux ou trois hommes de sa suite. Dans cette extré-
mité , les Suédois prirent de force ce qu'ils ne pou-
vaient avoir de gré : quelques uns allèrent à Tautre
bord , dans une petite nacelle , se saisir de quelques
bateaux , et les amenèrent à leur rivage : ce fut leur
salut ; car les patrons des barques turques , craignant
de perdre une occasion de gagner beaucoup, vinrent en
foule offrir leurs services. Précisément dans le même
temps , la réponse favorable du sérasquier de Bender
arrivait aussi , et le roi eut la douleur de voir cinq cents
hommes de sa suite saisis par ses ennemis , dont il en-
tendait les bravades insultantes. Le bâcha d'Oczakou
lui demanda, par un interprète, pardon de ses retar-
dements , qui étaient cause de la prise de ces cinq cents
hommes, et le supplia de vouloir bien ne point s'en
plaindre au grand-seigneur. Charles le promit, non
sans lui faire une réprimande , comme s'il eût parlé à
un de ses sujets.
Le commandant de Bender, qui était en même temps
sérasquier, titre qui répond à celui de général , et ha-
cha de la province, qui signifie gouverneur et inten-
dant , envoya en hâte un aga complimenter le roi , et
lui offrir une tente magnifique , avec les provisions ,
le bagage , les chariots , les commodités , les officiers,
toute la suite nécessaire pour le conduire avec splen-
deur j usqu a Bender ; car tel est l'usage des Turcs , non
seulement de défrayer les ambassadeurs jusqu'au lieu
de leur résidence, mais de fournir tout abondamment
aux princes réfugiés chez eux , pendant le temps de
leur séjour.
FIN DU LIVRE QUATRIÈME.
i x/vwv^ v*/*. vm/v ^
L-\/*/%.-V'X/X'V'V% V^,'^'V%/\.'V\/VX'V/\.X^V%'W\.W'%.'% ■» "X/
LIVRE CINQUIEME,
ARGUMENT.
État de la Porte ottomane. Charles séjourne près de Bendcr. Ses
occupations. Ses intrigues à la Porte. Ses desseins. Auguste re-
monte sur son trône. Le roi de Danemarck fait une descente en
Suède. Tous les autres états de Charles sont attaquas. Le czar
triomphe dans Moscou. Affaire du Pruth. Histoire de la czarine,
paysanne devenue impératrice.
Achmet III gouvernait alors l'empire de Turquie.
Il avait été mis en lyoS sur le trône, à la place de
son frère Mustapha , par une révolution semblable à
celle qui avait donné en Angleterre la couronne de
Jacques II à son gendre Guillaume. Mustapha, gou-
verné par son mufti , que les Turcs abhorraient , sou-
leva contre lui tout Tempire. Son armée , avec laquelle
il comptait punir les mécontents , se joignit à eux. Il
fut pris , déposé en cérémonie , et son frère tiré du sé-
rail pour devenir sultan , sans qu'il y eût presque une
goutte jde sang répandue. Achmet renferma le sultan
déposé dans le sérail de Constantinople , où il vécut
encore quelques années , au grand étonnement de la
Turquie , accoutumée à voir la mort de ses princes
suivre toujours leur détrônement.
Le nouveau sultan , pour toute récompense d'une
couronne qu'il devait aux ministres , aux généraux ,
aux officiers des janissaires , enfin à ceux qui avaient
eu part à la révolution , les fit tous périr les uns après
l88 HISTOIRE DE CHARLES XII,
les antres , de peur qu'un jour ils n'en tentassent une
seconde. Par le sacrifice de tant de braves gens il af-
faiblit les forces de l'empire ; mais il affermit son
trône, du moins pour quelques années. Il s'appliqua
depuis à amasser des trésors : c'est le premier des
Ottomans qui ait osé altérer un peu la monnaie et
établir de nouveaux impôts ; mais il a été obligé de
s'arrêter dans ces deux entreprises , de crainte d'un
soulèvement ; car la rapacité et la tyrannie du grand
seigneur ne s'étendent presque jamais que sur les of-
ficiers de l'empire , qui , quels qu'ils soient , sont es-
claves domestiques du sultan ; mais le reste des mu-
sulmans vit dans une sécurité profonde , sans craindre
ni pour leurs vies , ni pour leuis fortunes , ni pour leur
liberté.
Tel était l'empereur des Turcs chez qui le roi de
Suède vint chercher un asile. Il lui écrivit dès qu'il
fut sur ses terres; sa lettre est du i3 juillet 1709. Il
en courut plusieurs copies différentes , qui toutes
passent aujourd'hui pour infidèles : mais de toutes
celles que j'ai vues , il n'en est aucune qui ne marquât
de la hauteur , et qui ne fût plus conforme à son cou-
rage qu'à sa situation. Le sultan ne lui fit réponse que
vers la fin de septembre. La fierté de la Porte otto-
mane fit sentir à Charles XII la différence qu elle met-
tait entre l'empereur turc et un roi d'une partie de la
Scandinavie , chrétien , vaincu , et fugitif. Au reste ,
toutes ces lettres , que les rois écrivent très rarement
eux-mêmes , ne sont que de vaines formalités qui ne
font connaître ni le caractère des souverains ni leurs
affaires.
LIVRE ClKQUliUME. 189
Charles XII , en Turquie , n'était en effet qu'un
captif honorablement traité. Cependant il concevait
le dessein d'armer l'empire ottoman contre ses enne-
mis. Il se flattait de ramener la Pologne sous le joug ,
et de soumettre la Bussie ; il avait un envoyé à Con-
stantinople ; mais celui qui le servit le plus dans ses
vastes projets fut le comte Poniatow ski , lequel alla à
Constantinople sans mission , et se rendit bientôt né-
cessaire au roi , agréable à la Porte , et enfin dange-
reux aux grands visirs mêmes ^.
Un de ceux qui secondèrent plus adroitement se^
desseins fut le médecin Fonseca, Portugais, juif éta-
bli à Constantinople , homme savant et délié, capable
d'affaires , et le seul philosophe peut-être de sa na-
tion : sa profession lui procurait des entrées à la Porte
ottomane , et souvent la confiance des visirs. Je l'ai
fort connu à Paris ; il m'a confirmé toutes les parti-
cularités que je vais raconter. Le comte Poniatowski
m'a dit lui-même , et m'a écrit qu'il avait eu l'adresse
de faire tenir des lettres à la sultane Validé , mère de
l'empereur régnant, autrefois maltraitée par son fils,
mais qui commençait à prendre du crédit dans le sé-
rail. Une Juive, qui approchait souvent de cette prin-
cesse , ne cessait de lui raconter les exploits du roi de
Suéde, et la charmait par ses récits. La sultane, par
une secrète inclination , dont presque toutes les fem-
mes se sentent surprises en faveur des hommes ex-
traordinaires , même sans les avoir vus , prenait hau-
« C'est de lui dont je tiens non seulement les remarques qui ont
été imprimées, et dont le chapelain ÎN^orberg a fait usage, mais en-
core beaucoup d'autres manuscrits concernant cette liistoirc.
I()0 HISTOIRE DE CHARLES XII.
tement dans le sérail le parti de ce prince : elle ne
l'appelait que son lion. «Quand voulez-vous donc,
« disait-elle quelquefois au sultan , son fds , aider mon
a lion à dévorer ce czar? » Elle passa même par-des-
sus les lois austères du sérail, au point d'écrire de sa
main plusieurs lettres au comte Poniatowski , entre
les mains duquel elles sont encore au temps qu'on
écrit cette histoire.
Cependant on avait conduit le roi avec honneur à
Bendcr , par le désert qui s'appelait autrefois la soli-
tude des Gétes. Les Turcs eurent soin que rien ne
manquât sur sa route de tout ce qui pouvait rendre
son voyage plus agréable. Beaucoup de Polonais , de
Suédois , de Cosaques , échappés les uns après les
autres des mains des Moscovites , venaient par dif-
férents chemins grossir sa suite sur la route. Il avait
avec lui dix-huit cents hommes , quand il se trouva à
Bender : tout ce monde était nourri , logé , eux et leurs
chevaux , aux dépens du grand-seigneur.
Le roi voulut camper auprès de Bender , au lieu de
deniRirêr dans la ville. Le sérasquier Jussuf , bâcha ,
lui fit dresser une tente magnifique , et on en fournit
à tous les seigneurs de sa suite. Quelque temps après
le prince se fit bâtir une maison dans cet endroit : ses
officiers en firent autant à son exemple : les soldats
dressèrent des baraques ; de sorte que ce camp devint
insensiblement une petite ville. Le roi n'étant point
encore guéri de sa blessure , il fallut lui tirer du pied
un os carié ; mais dès qu'il put monter à cheval , il re-
prit ses fatigues ordinaires , toujours se levant avant
le soleil^ lassant trois chevaux par jour, fesant faire
LIVRE CINQUIÈME. I9I
lexercice à ses soldats. Pour tout amusement il jouait
quelquefois aux échecs: si les petites choses peignent
les hommes , il est permis de rapporter qu'il fesait
toujours mai'cher le roi à ce jeu ; il s'en servait plus
que des autres pièces , et par là il perdait toutes les
parties.
Il se trouvait à Bender dans une abondance de toutes
choses , bien rare pour un prince.vaincu et fugitif; car
outre les provisions plus que suffisantes et les cinq
cents écus par jour qu'il recevait de la magnificence
ottomane , il tirait encore de l'argent de la France , et
il empruntait des marchands de Constantinople. Une
partie de cet argent servit à ménager des intrigues
dans le sérail , à acheter la faveur des visirs , ou à
procurer leur perte. Il répandait l'autre partie avec
profusion parmi ses officiers et les janissaires qui lui
servaient de gardes à Bender. Grothusen , son favori
et trésorier , était le dispensateur de ses libéralités :
c'était un homme qui , contre l'usage de ceux qui sont
en cette place , aimait autant à donner que son maître.
Il lui apporta un jour un compte de soixante mille
écus en deux lignes : dix mille écus donnés aux Sué-
dois et aux janissaires par les ordres généreux de sa
majesté, et le reste mangé par moi, « Voilà comme
« j'aime que mes amis me rendent leurs comptes , dit
« ce prince ; Mullern me faire lire des pages entières
« pour des sommes de dix mille francs. J'aime mieux
« le style laconique de Grothusen. » Un de ses vieux
officiers , soupçonné d'être un peu avare , se plaignit
à lui de ce que sa majesté donnait tout à Grothusen :
« Je ne donne de l'argent , répondit le roi , qu'à ceux
iy2 HISTOIRE DE CHARLES XII.
« qui savent en faire usage. » Cette générosité le ré-
duisit souvent à n'avoir pas de quoi donner. Plus d'é-
conomie dans ses libéralités eût été aussi honorable et
plus utile ; mais c'était le défaut de ce prince de pous-
ser à l'excès toutes les vertus.
Beaucoup d'étrangers accouraient de Constanti-
nople pour le voir. Les Turcs , les Tartares du voisi-
nage y venaient en foule ; tous le respectaient et l'ad-
miraient. Son opiniâtreté à s'abstenir du vin , et sa
régularité à assister deux fois par jour aux prières pu-
bliques , leur fesaient dire : Cest un vrai musulman.
Il brûlaient d'impatience de marcher avec lui à la
conquête de la Moscovie.
Dans ce loisir de Bender , qui fut plus long qu'il ne
pensait, il prit insensiblement du goût pour la lecture.
Le baron Fabrice , gentilhomme du duc de Holstein ,
jeune homme aimable , qui avait dans l'esprit cette
gaieté et ce tour aisé qui plaît aux princes, fut celui
qui l'engagea à lire. Il était envoyé auprès de lui à
Bender pour y ménager les intérêts du jeune duc de
Holstein , et il y réussit en se rendant agréable. Il
avait lu tous les bons auteurs français. Il fit lire au
roi les tragédies de Pierre Corneille, celles de Racine,
et les ouvrages de Despréaux. Le roi ne prit nul goût
aux satires de ce dernier , qui en effet ne sont pas ses
meilleures pièces ; mais il aimait fort ses autres écrits.
Quand on lui lut ce trait de la satire huitième où l'au-
teur traite Alexandre de fou et d'enragé , il déchira \%^
feuillet.
De toutes les tragédies françaises, Mithridate était
celle qui lui plaisait davantage, pareeque la situation
LIVRE CINQUIÈME. If)3
de ce roi vaincu , et respirant la vengeance , était con-
forme à la sienne. Il montrait avec le doigt à M. Fa-
brice les endroits qui le frappaient; mais il n'en vou-
lait lire aucun tout haut, ni hasarder jamais un mot
en français. Même quand il vit depuis à Bender M. Dé-
saleurs , ambassadeur de France à la Porte , homme
d'un mérite distingué , mais qui ne savait que sa langue
naturelle, il répondit à cet ambassadeur en latin; et
sur ce que M. Désaleurs protesta qu'il n'entendait pas
quatre mots de cette langue , le roi , plutôt que de par-
ler français , fit venir un interprète.
Telles étaient les occupations de Charles XII, à
Bender, où il attendait qu'une armée de Turcs vînt à
son secours. Son envoyé présentait des mémoires en
son nom au grand-visir, et Poniatowski les soutenait
par le crédit qu'il savait se donner. L'insinuation
réussit partout : il ne paraissait vêtu qu'à la turque :
il se procurait toutes les entrées. Le grand-seigneur
lui fit présent d'une bourse de mille ducats , et le
grand-visir lui dit : « Je prendrai votre roi d'une main ,
« et une épée dans l'autre , et je le mènerai à Moscou
« à la tête de deux Cent raille hommes. » Ce grand-visir
s'appelait Chourlouli Ali bâcha ; il était fils d'un paysan
du village de Chourlou. Ce n'est point parmi les Turcs
un reproche qu'une telle extraction ; on n'y connaît
point la noblesse , soit celle à laquelle les emplois sont
attachés , soit celle qui ne consiste que dans des titres.
Les services seuls sont censés tout faire , c'est l'usage
de presque tout l'Orient ; usage très naturel et très
bon, si les dignités pouvaient n'être données qu'au
mérite ; mais les visirs ne sont d'ordinaire que des
CHARLES XII. ^ l3
/■ HISTOIRE DE CHARLES XII.
194
créatures d'un eunuque noir , ou d'une esclave fa-
vorite.
Le premier ministre changea bientôt d'avis. Le roi
ne pouvait que négocier , et le czar pouvait donner de
l'argent ; il en donna , et ce fut de celui, même de Char-
les XII qu'il se servit. La caisse militaire prise à Pul-
tava fournit de nouvelles armes contre le vaincu : il ne
fut plus alors question de faire la guerre aux Russes.
Le crédit du czar fut tout puissant à la Porte ; elle
accorda à son envoyé des honneurs dont les ministres
moscovites n'avaient point encore joui à Constanti-
nople : on lui permit d'avoir un sérail , c'est-à-dire un
palais dans le quartier des Francs , et de communi-
quer avec les ministres étrangers. Le czar crut même
pouvoir demander qu'on lui livrât le général Mazeppa,
comme Charles XI I s'était fait livrer le malheureux Pat-
kul. Chourlouli Ali hacha ne savait plus rien refuser
à un prince qui demandait en donnant des millions :
ainsi ce même grand-visir, qui , auparavant , avait
promis solennellement de mener le roi de Suéde en
Moscovie avec deux cent mille hommes , osa bien lui
faire proposer de consentir au sacrifice du général
Mazeppa. Charles fut outré de cette demande. On ne
sait jusqu'où le visir eût poussé l'affaire , si Mazeppa,
âgé de soixante et dix ans , ne fût mort précisément
dans cette conjoncture. La douleur et le dépit du roi
augmentèrent, quand il apprit que Tolstoy, devenu
l'ambassadeur du czar à la Porte , était publiquement
servi par des Suédois faits esclaves à Pultava , et qu'on
vendait tous les jours ces braves soldats dans le mar-
ché de Constantinople. L'ambassadeur moscovite dl-
LIVRE CINQUIÈME. Iq5
sait même hautement que les troupes musulmanes qui
étaient à Bender y étaient plus pour s'assurer du roi
que pour lui faire honneur.
Charles, abandonné par le grand-visir, vaincu par
l'argent du czar en Turquie , après Tavoir été par ses
armes dans l'Ukraine , se voyait trompé , dédaigné par
la Porte, presque prisonnier parmi des Tartares. Sa
suite commençait à désespérer. Lui seul tint ferme ,
et ne parut pas abattu un moment : il crut que le sul-
tan ignorait les intrigues de Chourlouli Ali , son grand-
visir : il résolut de les lui apprendre : et Poniatowski
se chargea de cette commission hardie. Le grand-sei-
gneur va tous les vendredis à la mosquée, entouré de
ses solaks , espèce de gardes dont les turbans sont or-
nés de plumes si hautes qu'elles dérobent le sultan à
la vue du peuple. Quand on a quelque placet à présen-
ter au grand-seigneur, on tâche de se mêler parmi ces
gardes , et on lève en haut le placet. Quelquefois le sul-
tan daigne le prendre lui-même; mais le plus souvent
il ordonne à un aga de s'en charger, et se fait ensuite
représenter les placets au sortir de la mosquée. Il n'est
pas à craindre qu'on ose 1 importuner de mémoires
inutiles , et de placets sur des bagatelles , puisqu'on
écrit moins à Constantinople, en toute une année, qu'à
Paris en un seul jour. On se hasarde encore moins à
présenter des mémoires contre les ministres , à qui ,
pour l'ordinaire , le sultan les renvoie sans les lire. Po-
niatowski n'avait que cette voie pour faire passer jus-
qu'au grand-seigneur les plaintes du roi de Suède. Il
dressa un mémoire accablant contixi le grand-visir.
M. de Fériol, alors ambassadeur de France, et qui m'a
If)6 HISTOIRE DE CHARLES XII.
conté le fait, fit traduire le mémoire en turc. On donna
quelque argent à un Grec pour le présenter. Ce Grec
s'étant mêlé parmi les gardes du grand-seigneur, leva
le papier si haut, si long-temps, et fit tant de bruit,
que le sultan Faperçut , et prit lui-même le mémoire.
On se servit plusieurs fois de ce moyen pour pré-
senter au sultan des mémoires contre ses visirs : un
Suédois , nommé Leloing, en donna encore un autre
bientôt après. Charles XII , dans Fempire des Turcs ,
était réduit à employer les ressources d'un sujet op-
primé.
Quelques jours après, le sultan envoya au roi de
Suéde , pour toute réponse à ses plaintes , vingt- cinq
chevaux arabes, dont l'un, qui avait porté sa liautesse,
était couvert d'une selle et d'une housse enrichie de
pierreries, avec des étriers d'or massif. Ce présent
fut accompagné d'une lettre obligeante , mais conçue
en termes généraux , et qui fesait soupçonner que le
ministre n'avait rien fait que du consentement du sul-
tan. Chourlouli, qui savait dissimuler, envoya aussi
cinq chevaux très rares au roi. Charles dit fièrement
à celui qui les amenait : « Retournez vers votre maître,
« et dites-lui que je ne reçois point de présents de mes
« ennemis. »
M. Poniatov^ski , ayant déjà osé faire présenter un
mémoire contre le grand- visir, conçut alors le hardi
dessein de le faire déposer. Il savait que ce visir dé-
plaisait à la sultane mère , que le kislar aga , chef des
eunuques noirs , et l'aga des janissaires , le haïssaient :
il les excita tous trois à parler contre lui. C'était une
chose bien surprenante de voir un chrétien, un Polo-
LIVRE CINQUIÈME. ig-j
nais, un agent sans caractère d'un roi suédois réfugié
chez les Turcs, cabaler presque ouvertement, à la
Porte, contre un vice-roi de l'empire ottoman, qui de
plus était utile et agréable à son maître. Poniatowski
n'eût jamais réussi , et l'idée seule du projet lui eût
coûté la vie , si une puissance plus forte que toutes
celles qui étaient dans ses intérêts n'eût porté les der-
niers coups à la fortune du grand-visir Chourlouli.
Le sultan avait un jeune favori , qui a depuis gou-
verné l'empire ottoman, et a été tué en Hongrie, en
17 i6, à la bataille de Peterv^aradin , gagnée sur les
Turcs par le prince Eugène de Savoie. Son nom était
Coumourgi Ali bâcha. Sa naissance n'était guère dif-
férente de celle de Chourlouli : il était fils d'un porteur
de charbon, comme Coumou?yi\e signifie; car cowmowr
veut dire charbon en turc. L'empereur Achmet II , oncle
d'Achmet III , ayant rencontré dans un petit bois près
d'Andrinople , Coumourgi encore enfant , dont l'ex-
trême beauté le frappa , le fit conduire dans son sé-
rail. Il plut à Mustapha , fils aîné et successeur de Ma-
homet*. Achmet III en fit son favori. Il n'avait alors
que la charge de selictaraga, porte-épée de la couronne.
Son extrême jeunesse ne lui permettait pas de pré-
tendre à l'emploi de grand-visir ; mais il avait l'ambi-
tion d'en faire. La faction de Suéde ne put jamais ga-
gner l'esprit de ce favori. Il ne fut en aucun temps
lami de Charles , ni d'aucun prince chrétien , ni d'au-
cun de leurs ministres; mais, en cette occasion, il
* Nous croyons qu'il faut lire : Mustapha , fils aîné Je 3taboinet IV^
et successeur ti'Acîiniet II.
Î98 HISTOIRE DE CHARLES XII.
servait le roi Charles XII sans le vouloir; il s'unit avec
la sultane Validé et les grands officiers de la Porté
pour faire tomber Chourlouli , qu'ils haïssaient tous.
Ce vieux ministre , qui avait long-temps et bien servi
son maître , fut la victime du caprice d'un enfant et
des intrigues d'un étranger. On le dépouilla de sa di-
gnité et de ses richesses : on lui ôta sa femme, qui était
fille du dernier sultan Mustapha ; et il fut relégué à
Caffa , autrefois Théodosie , dans la Tartarie Crimée.
On donna le bul , c'est-à-dire le sceau de l'empire , à
Numan Couprougli , petit-fils du grand Couprougli*
qui prit Candie. Ce nouveau visir était tel que les
chrétiens mal instruits ont peine à se figurer un Turc ;
homme d'une vertu inflexible , scrupuleux observa-
teur de la loi , il opposait souvent la justice aux vo-
lontés du sultan. Il ne voulut point entendre parler de
la guerre contre le Moscovite, qu'il traitait d'injuste
et d'inutile ; mais le même attachement à sa loi qui
l'empêchait de faire la guerre au czar, malgré la foi
des traités , lui fit respecter les devoirs de l'hospitalité
envers le roi de Suéde. Il disait à son maître : « La loi
« te défend d'attaquer le czar qui ne t'a point offensé,
« mais elle t'ordonne de secourir le roi de Suéde qui
« est malheureux chez toi. » Il fit tenir à ce prince
huit cents bourses (une bourse vaut cinq cents écus) ,
et lui conseilla de s'en retourner paisiblement dans
ses états par lès terres de l'empereur d'Allemagne, ou
par des vaisseaux français , qui étaient alors au port
* Dans YEssai sur les mœurs, tome IV, chapitre cxci, il est nom-
mé Achmet Cuprogli.
LIVRE CINQUIÈME. 199
de Constantinople, et que M. de Fériol, ambassadeur
de France à la Porte , offrait à Charles pour le transpor-
ter à Marseille. Le comte Poniatowski négocia plus
que jamais avec ce ministre , et acquit dans les négo-
ciations une supériorité que Tor des Moscovites ne
pouvait plus lui disputer auprès d'un visir incorrup-
tible. La faction russe crut que la meilleure ressource
pour elle était d'empoisonner un négociateur si dan-
gereux. On gagna un de ses domestiques, qui devait
lui donner du poison dans du café; le crime fut dé-
couvert avant Texécution ; on trouva le poison entre
les mains du domestique , dans une petite fiole que
Ton porta au grand -seigneur. L'empoisonneur fut
jugé en plein divan, et condamné aux galères, parce-
que la justice des Turcs ne punit jamais de mort les
crimes qui n'ont pas été exécutés.
Charles XII , toujours persuadé que tôt ou tard il
réussirait à faire déclarer l'empire turc contre celui
de Russie, n'accepta aucune des propositions qui ten-
daient à un retour paisible dans ses états; il ne cessait
de représenter comme formidable aux Turcs ce même
czar qu'il avait si long-temps méprisé ; ses émissaires
insinuaient sans cesse que Pierre Alexiowitz voulait
se rendre maître de la navigation de la mer Noire ;
qu'après avoir subjugué les Cosaques, il en voulait à
la Tartarie Crimée. Tantôt ses représentations ani-
maient la Porte , tantôt les ministres russes les ren-
daient sans effet.
Tandis que Charles XII fesait ainsi dépendre sa
destinée des volontés des visirs , qu'il recevait des
bienfaits et des affronts d'une puissance étrangère,
200 HISTOIRE DE CHARLES XII.
qu il fesait présenter des placets au sultan , qu'il sub-
sistait de ses libéralités dans un désert , tous ses en-
nemis réveillés attaquaient ses états.
La bataille de Pultava fut d'abord le signal d'une ré-
volution dans la Pologne. Le roi Auguste y retourna ,
protestant contre son abdication , contre la paix d'Alt-
Rantstadt, et accusant publiquement de brigandage
et de barbarie Cbarles XII , qu'il ne craignait plus. Il
mit en prison Fingsten et Imbol , ses plénipotentiaires
qui avaient signé son abdication, comme s'ils avaient
en cela passé leurs ordres, et tralii leur maître. Ses
troupes saxonnes , qui avaient été le prétexte de son
détrônement , 1^ ramenèrent à Varsovie accompagne
de la plupart des palatins polonais qui , lui ayant au-
trefois juré fidélité, avaient fait depuis les mêmes ser-
ments à Stanislas, et revenaient en faire de nouveaux
à Auguste. Siniawski même rentra dans son parti,
et, perdant l'idée de se faire roi, se contenta de rester
grand général de la couronne. Flemming, son pre-
mier ministre , qui avait été obligé de quitter pour un
temps la Saxe, de peur d'être livré avec Patkul, con-
tribua alors , par son adresse , à ramener à son maître
une grande partie de la noblesse polonaise.
Le pape releva ses peuples du serment de fidélité
qu'ils avaient fait à Stanislas. Cette démarche du saint
père faite à propos, et appuyée des forces d'Auguste,
fut d'un assez grand poids : elle affermit le crédit de
la cour de Rome en Pologne, où l'on n'avait nulle
envie de contester alors aux premiers pontifes le droit
chimérique de se mêler du temporel des rois. Chacun
retournait volontiers sous la domination d'Auguste ,
LIVRE CUSQUIÈME. 201
et recevait, sans répugnance, une absolution inutile,
que le nonce ne manqua pas de faire valoir comme
nécessaire.
La puissance de Charles et la grandeur de la Suéde
touchèrent alors à leur dernier période. Plus de dix
têtes couronnées voyaient depuis long -temps avec
crainte et avec envie la domination suédoise s'éten-
dant loin de ses bornes naturelles , au-delà de la mer
Bahique, depuis la Duna jusqu a l'Elbe. La chute de
Charles et son absence réveillèrent les intérêts et les
jalousies de tous ces princes, assoupies long- temps
par des traités et par Timpuissance de les rompre.
Le czar, plus puissant qu eux tous ensemble, pro-
fitant de la victoire , prit Vibourg et toute la Caréhe ,
inonda la Finlande de troupes , mit le siège devant
Riga . et envoya un corps d'armée en Pologne pour
aider Auguste à remonter sur le trône. Cet empereur
était alors ce que Charles avait été autrefois, l'arbitre
de la Pologne et du Nord ; mais il ne consultait que
ses intérêts, au lieu que Charles n avait jamais écouté
que ses idées de vengeance et de gloire. Le monarque
suédois avait secouru ses alliés et accablé ses enne-
mis , sans exiger le moindre fruit de ses victoires : le
czar, se conduisant plus en prince et moins en héros,
ne voulut secourir le roi de Pologne qu'à condition
qu'on lui céderait la Livonie, et que cette province,
pour laquelle Auguste avait allumé la guerre , reste-
rait aux Moscovites pour toujours.
Le roi de Danemarck , oubliant le traité de Tra-
vendal , comme Auguste celui d'Alt-Rantstadt , songea
dès-lors à se rendre maître des duchés de Holstein et
202 HISTOIRE DE CHARLES XII.
de Brème, sur lesquels il renouvela ses prétentions ^
Le roi de Prusse avait d'anciens droits sur la Pomé-
ranie suédoise , qu'il voulait faire revivre. Le duc de
Mecklenbourg voyait avec dépit que la Suéde possédât
encore Vismar, la plus belle ville du duché : ce prince
devait épouser une nièce de l'empereur moscovite ; et
le czar ne demandait qu'un prétexte pour s'établir en
Allemagne, à l'exemple des Suédois. George, électeur
de Hanovre , cherchait de son côté à s'enrichir des
dépouilles de Charles. L'évêque de Munster aurait
bien voulu faire aussi valoir quelques droks , s'il en
avait eu le pouvoir.
Douze à treize mille Suédois défendaient la Pomé-
ranie et les autres pays que Charles possédait en Al-
lemagne : c'était là que la guerre allait se porter. Cet
orage alarma l'empereur et ses alliés. C'est une loi de
l'empire , que quiconque attaque une de ses provinces,
est réputé l'ennemi de tout le corps germanique.
Mais il y avait encore un plus grand embarras. Tous
ces princes , à la réserve du czar, étaient réunis alors
contre Louis XÏV, dont la puissance avait été quelque
temps aussi redoutable à l'empire que celle de Charles.
L'Allemagne s'était trouvée, au commencement du
siècle, pressée du midi au nord, entre les armées de
la France et de la Suéde. Les Français avaient passé
le Danube , et les Suédois l'Oder ; si leurs forces , alors
victorieuses, s'étaient jointes, Tempire eût été perdu.
Mais la même fatalité qui accabla la Suéde avait aussi
humilié la France : toutefois la Suéde avait encore
des ressources , et Louis XIV fesait la guerre avec
vigueur, quoique malheureusement. Si h Poméranie
LIVRE CINQUIÈME. 2o3
et le duché de Brème devenaient le théâtre de la
guerre , il était à craindre que Tempire n'en souffrît ,
et qu'étant affaibli de ce côté, il n'en fût moins fort
contre Louis XIV. Pour prévenir ce danger, l'empe-
reur, les princes d'xVllemagnc , Anne, reine d'Angle-
terre, les états -généraux des Provinces - Unies con-
clurent à La Haye, sur la fin de l'année 1709, un des
plus singuliers traités que jamais on ait signés.
Il fut stipulé par ces puissances que la guerre
contre les Suédois ne se ferait point en Poméranie,
ni dans aucune des provinces de l'Allemagne, et que
les ennemis de Charles XII pourraient l'attaquer par-
tout ailleurs. Le roi de Pologne et le czar accédèrent
eux-mêmes à ce traité ; ils y firent insérer un article
aussi extraordinaire que le traité même : ce fut que
les douze mille Suédois qui étaient en Poméranie n'en
pourraient sortir pour aller défendre leurs autres pro-
vinces.
Pour assurer l'exécution de ce traité , on proposa
d'assembler une armée conservatrice de cette neu-
tralité imaginaire. Elle devait camper sur le bord de
roder : c'eût été une nouveauté singulière qu'une ar-
mée levée pour empêcher une guerre : ceux mêmes
qui devaient la soudoyer avaient pour la plupart beau-
coup d'intérêt à faire cette guerre , qu'on prétendait
écarter ; le traité portait qu'elle serait composée de
troupes de l'empereur, du roi de Prusse, de l'électeur
de Hanovre , du landgrave de Hesse , de l'évêque de
Munster.
Il arriva ce qu'on devait naturellement attendre
d'un pareil projet ; il ne fut point exécuté : les princes
2o4 HISTOIRE DE CHARLES XII.
qui devaient fournir leur contingent pour lever cette
armée ne donnèrent rien : il n'y eut pas deux régi-
ments formés : on parla beaucoup de neutralité, per-
sonne ne la garda ; et tous les princes du Nord , qui
avaient des intérêts à démêler avec le roi de Suéde ,
restèrent en pleine liberté de se disputer les dépouilles
de ce prince.
Dans ces conjonctures, le czar, après avoir laissé
ses troupes en quartier dans la Litliuanie , et avoir or-
donné le siège de Riga, s'en retourna à Moscou étaler
à ses peuples un appareil aussi nouveau que tout ce
qu'il avait fait jusqu'alors dans ses états : ce fut un
triomphe tel à peu près que celui des anciens Ro-
mains. ( i^"^ janvier 1 710.) Il fit son entrée dans Mos-
cou sous sept arcs triomphaux dressés dans les rues
ornées de tout ce que le climat peut fournir, et de ce
que le commerce, florissant par ses soins, y avait pu
apporter. Un régiment des gardes commençait la
marche, suivi des pièces d'artillerie prises sur les
Suédois à Lesno et à Pultava : chacune était traînée
par huit chevaux couverts de housses d'écarlate pen-
dantes à terre : ensuite venaient les étendards , les
timbales , les drapeaux gagnés à ces deux batailles ,
portés par les officiers et par les soldats qui les avaient
pris : toutes ces dépouilles étaient suivies des plus
belles troupes du czar. Après qu'elles eurent défilé ,
on vit sur un char fait exprès ^ paraître le brancard
de Charles XIÏ, trouvé sur le champ de bataille de
" M. Norberg, confesseur de Charles XIF, reprend ici l'auteur^
et assure que ce brancard e'tait porte' à la main. On s'en rapporte
sur ces circonstances essentielles à ceux qui les ont vues.
LIVRE CINQUIÈME. oo5
Pultava , tout brisé de deux coups de canon : derrière
ce brancard marchaient deux à deux tous les prison-
niers : on y voyait le comte Piper, premier ministre
de Suéde , le célèbre maréchal Pœnschild , le comte
de Levenhaupt, les généraux Slipenbak, Stackelberg,
Hamilton , tous les officiers et les soldats , qu'on dis-
persa depuis dans la grande Russie. Le czar paraissait
immédiatement après eux sur le même cheval qu'il
avait monté à la bataille de Pultava. A quelques pas
de lui , on vovait les généraux qui avaient eu part au
succès de cette journée. Un autre régiment des gardes
venait ensuite. Les chariots de munitions des Suédois
fermaient la marche.
Cette pompe passa au bruit de toutes les cloches de
Moscou , au son des tambours , des timbales , des trom-
pettes , et d'un nombre infini d instruments de mu-
sique , qui se fesaient entendre par reprises , avec les
salves de deux cents pièces de canon , et les acclama-
tions de cinq cent mille hommes qui s'écriaient vive
feynpereuT notre père , à chaque pause que fesait le czar
dans cette entrée triomphale.
Cet appareil imposant augmenta la vénération de
ses peuples pour sa personne ; tout ce qu'il avait fait
d'utile en leur faveur le rendait peut-être moins grand
à leurs yeux. Il fit cependant continuer le blocus de
Riga. Les généraux s'emparèrent du reste de la Livo-
nie et d'une partie de la Finlande. En même temps le
roi de Danemarck vint avec toute sa flotte faire une des-
cente en Suéde : il y débarqua dix-sept mille hommes,
qu'il laissa sous la conduite du comte de Reventlau.
La Suéde était alors gouvernée par une régence
206 HISTOIRE DE CHARLES XII.
composée de quelques sénateurs , que le roi établit
quand il partit de Stockholm. Le corps du sénat, qui
croyait que le gouvernement lui appartenait d^ droit ,
était jaloux de la régence. L'état souffrit de ces divi-
sions; mais quand, après la bataille de Pultava, la
première nouvelle qu'on apprit dans Stockholm fut
que le roi était à Bender à la merci desTartares et des
Turcs , et que les Danois étaient descendus en Scanie,
où ils avaient pris la ville d'Helsinbourg , alors les ja-
lousies cessèrent ; on ne songea qu'à sauver la Suéde.
Elle commençait à-être épuisée de troupes réglées ;
car, quoique Charles eût toujours fait ses grandes ex-
péditions à la tète de petites armées , cependant les
combats innombrables qu'il avait livrés pendant neuf
années , la nécessité de recruter continuellement ses
troupes , d'entretenir ses garnisons , et les corps d'ar-
mée qu'il fallait toujours avoir sur pied dans la Fin-
lande , dans ringrie , la Livonie , la Poméranie , Brème ,
Verden , tout cela avait coûté à la Suède , pendant le
cours de la guerre , plus de deux cent cinquante mille
soldats; il ne restait pas huitmille hommes d'anciennes
troupes , qui , avec les milices nouvelles , étaient les
seules ressources de la Suéde.
La nation est née belliqueuse , et tout peuple prend
insensiblement le génie de son roi. On ne s'entrete-
nait , d'un bout du pays à l'autre , que des actions pro-
digieuses de Charles et de ses généraux , et des vieux
corps qui avaient combattu sous eux à Narva , à la
Duna , à Clissau , à Pultusk , à Hollosin. Les moindres
Suédois en prenaient un esprit d'émulation et de
gloire. La tendresse pour le roi , la pitié , la haine ir-
LIVRU: CINQUIÈME. lîoy
réconciliable contre les Danois , s'y joi(fnirent encore.
Dans bien d'autres pays les paysans sont esclaves ou
traités comme tels : ceux-ci , fesant un corps dans l'é-
tat, se rej^ardaient comme des citoyens, et se for-
maient des sentiments plus grands ; de sorte que ces
milices devenaient en peu de temps les meilleures
troupes du Nord.
Le général Steinbock se mit, par ordre de la ré-
gence, à la tête de huit mille hommes d'anciennes
troupes , et d'environ douze mille de ces nouvelles mi-
lices , pour aller chasser les Danois , qui ravageaient
toute la côte d'Helsinbourg, et qui étendaient déjà
leurs contributions fort avant dans les terres.
On n'eut ni le temps ni les moyens de donner aux
milices des habits d'ordonnance : la plupart de ces la-
boureurs vinrent vêtus de leurs sarraux de toile , ayant
à leurs ceintures des pistolets attachés avec des cordes.
Steinbock , à la tête de cette armée extraordinaire , se
trouva en présence des Danois , à trois lieues d'Helsin-
bourg. ( I o mars 1 7 1 o) Il voulut laisser à ses troupes
quelques jours de repos , se retrancher, et donner à
ses nouveaux soldats le temps de s'accoutumer à l'en-
nemi , mais tous ces paysans demandèrent la bataille
le même jour qu'ils arrivèrent.
Des officiers qui y étaient m'ont dit les avoir vus
alors presque tous écumer de colère , tant la haine
nationale des Suédois contre les Danois est extrême 1
Steinbock profita de cette disposition des esprits , qui ,
dans un jour de bataille, vaut autant que la discipline
militaire ; on attaqua les Danois, et c'est là qu'on vit ce
dont il n'y a peut-être pas deux exemples de plus , des
2o8 HISTOIRE DE CHARLES XII.
milices toutes nouvelles égaler dans le premier com-
bat l'intrépidité des vieux corps. Deux régiments de
ces paysans , armés à la hâte , taillèrent en pièces le
régiment des gardes du roi de Danemarck , dont il ne
resta que dix hommes.
Les Danois , entièrement défaits , se retirèrent sous
le canon d'Helsinbourg. Le trajet de Suède en Zéeland
est si court , que le roi de Danemarck apprit le même
jour à Copenhague la défaite de son armée en Suède;
il envoya sa flotte pour embarquer les débris de ses
troupes. Les Danois quittèrent la Suède avec précipi-
tation cinq jours après la bataille ; mais , ne pouvant
emmener leurs chevaux , et ne voulant pas les laisser
à l'ennemi , ils les tuèrent tous aux environs d'Helsin-
bourg , et mirent le feu à leurs provisions , brûlant
leurs grains et l^urs bagages , et laissant dans Helsin-
bourg quatre mille blessés , dont la plus grande partie
mourut par l'infection de tant de chevaux tués , et par
le défaut de provisions, dontleurs compatriotes mêmes
les privaient, pour empêcher que les Suédois n'en
jouissent.
Dans le même temps , les paysans de la Dalécarlie
ayant oui dire , dans le fond de leurs forêts , que leur
roi était prisonnier chez les Turcs , députèrent à la ré-
gence de Stockholm, et offrirent d'aller à leurs dépens,
au nombre de vingt mille , délivrer leur maître des
mains de ses ennemis. Cette proposition , qui marquait
plus de courage et d'affection qu'elle n'était utile , fut
écoutée avec plaisir, quoique rejetée, et on ne man-
qua pas d'en instruire le roi , en lui envoyant le détail
de la bataille d'Helsinbourg.
LIVRE CIINQUIÈME. 209
Charles reçut dans son camp , près de Bender, ces
nouvelles consolantes, au mois de juillet 17 10. Peu de
temps après , un autre événement le confirma dans
ses espérances.
Le grand- visirCouprougli , qui s'opposait à ses des-
seins, fut déposé après deux mois de ministère. La
petite cour de Charles XII , et ceux qui tenaient encore
pour lui en Pologne , publiaient que Charles fesait et
défesait les visirs , et qu'il gouvernait Fempire turc
du fond de sa retraite de Bender; mais il n'avait au-
cune part à la disgrâce de ce favori. La rigide probité
du visir fut, dit -on , la seule cause de sa chute : son.
prédécesseur ne payait point les janissaires du trésor
impérial , mais de l'argent qu'il fesait venir par ses ex-
torsions. Couprougli les paya de l'argent du trésor.
Achmet lui reprocha qu'il préférait l'intérêt des sujets
à celui de l'empereur : « Ton prédécesseur Chourlouli,
« lui dit- il, savait bien trouver d'autres moyens de
« payer mes troupes. » Le grand-visir répondit : « S'il
« avait l'art d'enrichir ta hautesse par des rapines , c'est
« un art que je fais gloire d'ignorer. »
Le secret profond du sérail permet rarement que
de pareils discours transpirent dans le public ; mais
celui-ci fut su avec la disgrâce de Couprougli. Ce visir
ne paya point sa hardiesse de sa tête , parceque la vraie
vertu se fait quelquefois respecter, lors même qu'elle
déplaît. On lui permit de se retirer dans lue de Né-
grepont. J'ai Su ces particularités par des lettres de
M. Bru , mon parent , premier drogman à la Porte ot-
tomane ; et je les rapporte pour faire connaître l'esprit
de ce gouvernement.
CHAni.ES XII. i4
2 10 HISTOIRE DE CHARLES XH.
Le grand -seigneur fît alors revenir d'Alep Baltagi
Mehemet , bâcha de Syrie , qui avait déjà été grand-
visir avant Chourlouli. Les baltagi s du sérail , ainsi
nommés de balta , qui signifie cognée , sont des esclaves
qui coupent le bois pour l'usage des princes du sang
ottoman et des sultanes. Ce visir avait été baltagi dans
sa jeunesse , et en avait toujours retenu le nom , selon
la coutume des Turcs , qui prennent sans rougir le
nom de leur première profession , ou de celle de leur
père , ou du lieu de leur naissance.
Dans le temps que Baltagi Mehemet était valet dans
le sérail , il fut assez heureux pour rendre quelques
petits services au prince Achmet , alors prisonnier
d'état , sous l'empire de son frère Mustapha. On laisse
aux princes du sang ottoman , pour leurs plaisirs ,
quelques femmes d'un âge à ne plus avoir d'enfants
(et cet âge arrive de bonne heure en Turquie) , mais
assez belles encore pour plaire. Achmet, devenu sul-
tan , donna une de ses esclaves , qu'il avait beaucoup
aimée , en mariage à Baltagi Mehemet. Cette femme ,
par ses intrigues , fit son mari grand- visir : une autre
intrigue le déplaça , et une troisième le fit encore
grand-visir.
Quand Baltagi Mehemet vint recevoir le bul de Tem- '
pire , il trouva le parti du roi de Suéde dominant dans
le sérail. La sultane Validé , Ali Coumourgi , favori du
grand-seigneur, le kislar aga, chef des eunuques noirs,
et l'aga des janissaires , voulaient la gutsrre contre le
czar : le sultan y était déterminé : le premier ordre
qu'il donna au grand-visir fut d'aller combattre les
Moscovites avec deux cent mille hommes. Baltagi Me-
LIVRE CI^'QLIEME. 2 I I
hcmct n'avait jamais fait la guerre ; mais ce n'était
point un imbécile , comme les Suédois , mécontents
de lui, l'ont représenté. Il dit au grand- seigneur, en
recevant de sa main un sabre garni de pierreries :
« Ta hautesse sait que j'ai été élevé à me servir d'une
« hache pour fendre du bois , et non d'une épée pour
« commander tes armées : je tâcherai de te bien ser-
« vir ; mais , si je ne réussis pas , souviens -toi que je
« t'ai supplié de ne me le point imputer. » Le sultan
l'assura de son amitié , et le visir se prépara à obéir.
La première démarche de la Porte ottomane fut de
mettre au château des Sept-Tours l'ambassadeur mos-
covite. La coutume des Turcs est de commencer d'a-
bord par faire arrêter les ministres des princes aux-
quels ils déclarent la guerre. Observateurs de l'hospi-
talité en tout le reste , ils violent en cela le droit le plus
sacré des nations. Ils commettent cette injustice sous
prétexte d'équité , s'imaginant ou voulant faire croire
qu'ils n'entreprennent jamais que de justes guerres ,
parcequ'elles sont consacrées par l'approbation de
leur mufti. Sur ce principe , ils se croient armés pour
châtier les violateurs de traités , que souvent ils rom-
pent eux-mêmes , et croient punir les ambassadeurs
des rois leurs ennemis comme complices des infidéli-
tés de leurs maîtres.
A cette raison se joint le mépris ridicule qu'ils af-
fectent pour les princes chrétiens et pour les ambas-
sadeurs , qu'ils ne regardent d'ordinaire que comme
des consuls de marchands.
Le han des Tartares de Crimée , que nous nommons
le kan , reçut ordre de se tenir prêt avec quarante mille
212 HISTOIRE DE CHARLES XII.
Tartares. Ce prince gouverne le Nagaï , le Budziack ,
avec une partie de la Circassie , et toute la Crimée, pro-
vince connue dans l'antiquité sous le nom de Cherso-
nèse Taurique , où les Grecs portèrent leur commerce
et leurs armes , et fondèrent de puissantes villes , et où
les Génois pénétrèrent depuis , lorsqu'ils étaient les
maîtres du commerce de l'Europe. On voit en ce pays
des ruines des villes grecques, et quelques monuments
des Génois , qui subsistent encore au milieu de la dé-
solation et de la barbarie.
Le kan est appelé par ses sujets empereur; mais ,
avec ce grand titre , il n'en est pas moins l'esclave de
la Porte. Le sang ottoman , dont les kans sont descen-
dus , et le droit qu'ils prétendent à l'empire des Turcs,
au défaut de la race du grand-seigneur, rendent leur
famille respectable au sultan même , et leurs per-
sonnes redoutables. C'est pourquoi le grand-seigneur
n'ose détruire la race des kans tartares ; mais il ne
laisse presque jamais vieillir ces princes sur le trône.
Leur conduite est toujours éclairée par les bâchas voi-
sins , leurs états entourés de janissaires , leurs volon-
tés traversées par les grands - visirs , leurs desseins
toujours suspects. Si les Tartares se plaignent du kan,
la Porte le dépose sur ce prétexte; s'il en est trop
aimé , c'est un plus grand crime dont il est plus tôt
puni ; ainsi , presque tous passent de la souveraineté
à l'exil , et finissent leurs jours à Rhodes , qui est d'or-
dinaire leur prison et leur tombeau.
Les Tartares , leurs sujets , sont les peuples les plus
brigands de la terre , et en même temps , ce qui semble
inconcevable, les plus hospitaliers. Ils vont à cin-
LIVRE CIISQUIÈiME. 21 3
quante lieues de leur pays attaquer une caravane,
détruire des villages ; mais qu'un étranger , quel qu'il
soit , passe dans leur pays , non seulement il est reçu
partout , logé , et défrayé ; mais , dans quelque lieu
qu'il passe , les habitants se disputent l'honneur de
l'avoir pour hôte ; le maître de la maison , sa femme ,
ses filles, le servent à l'envi. Les Scythes, leurs an-
cêtres , leur ont transmis ce respect inviolable pour
l'hospitalité , qu'ils ont conservé , parceque le peu
d'étrangers qui voyagent chez eux , et le bas prix de
toutes les denrées , ne leur rendent point cette vertu
trop onéreuse.
Quand les Tartares vont à la guerre avec l'armée
ottomane , ils sont nourris par le grand-seigneur : le
butin qu'ils font est leur seule paie : aussi sont -ils
plus propres à piller qu'à combattre régulièrement.
Le kan , gagné par les présents et par les intrigues
du roi de Suéde, obtint d'abord que le rendez -vous
général des troupes serait à Bender même, sous les
yeux de Charles XII , afin de lui marquer mieux que
c'était pour lui qu'on fesait la guerre.
Le nouveau visir , Baltagi Mehemet , n'ayant pas
les mêmes engagements , ne voulait pas flatter à ce
point un prince étranger. Il changea l'ordre , et ce fut
à Andrinople que s'assembla cette grande armée. C'est
toujours dans les vastes et fertiles plaines d'Andri-
nople qu'est le rendez-vous pour des armées turques ,
quand ce peuple fait la guerre aux chrétiens : les
troupes venues d'Asie et d'Afrique s'y reposent et s'y
rafraîchissent quelques semaines ; mais le grand vi-
sir, pour prévenir le czar , ne laissa reposer l'armée
2l4 HISTOIRE DE CHARLES XII.
que trois jours , et marcha vers le Danube , et de là
vers la Bessarabie.
Les troupes des Turcs ne sont plus aujourd'hui si
formidables qu'autrefois lorsqu'elles conquirent tant
d'états dans l'Asie , dans l'Afrique , et dans l'Europe :
alors la force du corps , la valeur, et le nombre des
Turcs triomphaient d'ennemis moins robustes qu'eux
et plus mal disciplinés ; mais aujourd'hui que les chré-
tiens entendent mieux l'art de la guerre , ils battent
presque toujours les Turcs en bataille rangée, même
à forces inégales. Si l'empire ottoman a depuis peu
fait quelques conquêtes , ce n'est que sur la répu-
blique de Venise , estimée plus sage que guerrière ,
défendue par des étrangers , et mal secourue par les
princes chrétiens, toujours divisés entre eux.
Les janissaires et les spahis attaquent en désordre,
incapables d'écouter le commandement et de se ral-
lier : leur cavalerie , qui devrait être excellente , at-
tendu la bonté et la légèreté de leurs chevaux, ne
saurait soutenir le choc de la cavalerie allemande :
l'infanterie ne savait point encore faire un usage avan-
tageux de la baïonnette au bout du fusil : de plus, les
Turcs n'ont pas eu un grand général de terre parmi
eux depuis Couprougli , qui conquit l'île de Candie.
Ln esclave nourri dans l'oisiveté et dans le silence du
sérail , fait visir par faveur , et général malgré lui , con-
duisait une armée levée à la hâte , sans expérience ,
sans discipline , contre des troupes moscovites aguer-
ries par douze ans de guerres , et fières d'avoir vaincu
les Suédois.
Le czar , selon toutes les apparences , devait vaincre
LIVRE CINQUIÈME. 2 I j
Baltagi Mehemet ; mais il fît la mên^e faute avec les
Turcs que le roi de Suéde avait commise avec lui ; il
méprisa trop son ennemi. Sur la nouvelle de l'arme-
ment des Turcs, il quitta Moscou; et ayant ordonné
qu'on changeât le siège de Riga en blocus , il assembla
sur les frontières de Pologne quatre-vingt mille hom-
mes de ses troupes ^. Avec cette armée il prit son che-
min par la Moldavie et la Valachie , autrefois le pays
des Daces , aujourd'hui habité par des chrétiens grecs
tributaires du grand-seigneur.
La Moldavie était gouvernée alors par le prince
Cantemir , Grec d'origine , qui réunissait les talents
des anciens Grecs , la science des lettres et celle des
armes. On le fesait descendre du fameux Timur,
connu sous le nom de Tamerlan. Cette origine parais-
sait plus belle qu'une grecque ; on prouvait cette des-
cendance par le nom de ce conquérant. Timur, dit-on ,
ressemble à Témir ; le titre de kan , que possédait Ti-
mur avant de conquérir rx\sie , se retrouve dans le
nom de Cantemir ; ainsi le prince Cantemir est des-
cendant de Tamerlan. Voilà les fondements de la plu-
part des généalogies.
De quelque maison que fût Cantemir , il devai t toute
sa fortune à la Porte ottomane. A peine avait-il reçu
l'investiture de sa principauté , qu'il trahit l'empereur
turc son bienfaiteur pour le czar, dont il espérait da-
vantage. Il se flattait que le vainqueur de Charles XII
« Le chapelain Norberg prétend que le czar força le quatrième
homme de ses sujets capables de porter les armes , de le suivre à
cette guerre. Si cela eût été vrai, l'armée eût été au moins de deux
millions de soldats.
2l6 HISTOIRE DE CHARLES XH.
triompherait aisément d'un visir peu estimé, qui n'a-
vait jamais fait la guerre, et qui avait choisi pour son
kiaia, c'est-à-dire pour son heutenant, l'intendant
des douanes de Turquie. Il comptait que tous ses gens
se rangeraient de son parti ; les patriarches grecs l'en-
couragèrent à cette défection. Le czar ayant donc fait
un traité secret avec ce prince , et l'ayant reçu dans
son armée , s'avança dans le pays , et arriva au mois
de juin 1 7 1 1 sur le bord septentrional du fleuve Hié-
rase , aujourd'hui le Pruth, près d'Yassi, capitale de
la Moldavie. •
Dès que le grand-visir eut appris que Pierre Alexio-
witz marchait de ce côté , il quitta aussitôt son camp ;
et , suivant le cours du Danube , il alla passer ce fleuve
sur un pont de bateaux , près d'un bourg nommé
Saccia , au même endroit où Darius fit construire au-
trefois le pont qui porta son nom. L'armée turque fit
tant de diligence , qu'elle parut bientôt en présence
des Moscovites , la rivière de Pruth entre deux.
Le czar , sûr du prince de Moldavie , ne s'attendait
pas que les Moldaves dussent lui manquer : mais sou-
vent le prince et les sujets ont des intérêts très diffé-
rents. Ceux-ci aimaient la domination turque, qui
n'est jamais fatale qu'aux grands , et qui affecte de la
douceur pour les peuples tributaires : ils redoutaient
les chrétiens , et surtout les Moscovites , qui les avaient
toujours traités avec inhumanité. Ils portèrent toutes
leurs provisions à l'armée ottomane : les entrepre-
neurs , qui s'étaient engagés à fournir des vivres aux
Moscovites , exécutèrent avec le grand visir le marché
même qu'ils avaient fait avec le czar. Les Valaques >
LIVRE CINQUIÈME. 21 7
voisins des Moldaves , montrèrent aux Turcs la même
affection : tant Tancienne idée de la barbarie mosco-
vite avait aliéné tous les esprits.
Le czar , ainsi trompé dans ses espérances , peut-
être trop légèrement prises , vit tout d'un coup son
armée sans vivres et sans fourrages. Les soldats dé-
sertaient par troupes , et bientôt cette armée se trouva
réduite à moins de trente mille hommes près de périr
de misère. Le czar éprouvait sur le Pruth , pour s'être
livré à Cantemir , ce que Charles XII avait éprouvé à
Pulta^a pour avoir trop compté sur Mazeppa. Cepen-
dant les Turcs passent la rivière, enferment les Russes,
et forment devant eux un camp retranché. Il est sur-
prenant que le czar ne disputât point le passage de la
rivière, ou du moins qu'il ne réparât pas cette faute
en livrant bataille aux Turcs immédiatement après le
passage , au lieu de leur donner le temps de faire pé-
rir son armée de faim et de fatigue. Il semble que ce
prince fit dans cette campagne tout ce qu'il fallait pour
être perdu. Il se trouva sans provisions , ayant la ri-
vière de Pruth derrière lui , cent cinquante mille Turcs
devant lui , et quarante mille Tartares qui le harce-
laient continuellement à droite et à gauche. Dans cette
extrémité , il dit publiquement : « Me voilà du moins
i^ aussi mal que mon frère Charles l'était à Pultava. »
Le comte Poniatowski , infatigable agent du roi de
Suéde , était dans l'armée du grand-yisir avec quel-
ques Polonais et quelques Suédois , qui tous croyaient
la perte du czar inévitable.
Dès que Poniatow^ski vit que les armées seraient in-
failliblement en présence , il le manda au roi de Suéde ,
2 1 8 HISTOIRE DE CHARLES XII.
qui partit aussitôt de Bender , suivi de quarante offi-
ciers , jouissant par avance du plaisir de combattre
l'empereur moscovite. Après beaucoup de pertes et
de marches ruineuses , le czar , poussé vers le Pruth ,
n'avait pour tout retranchement que des chevaux de
frise et des chariots : quelques troupes de janissaires
et de spahis vinrent fondre sur son armée si mal re-
tranchée ; mais ils attaquèrent en désordre , et les
Moscovites se défendirent avec une vigueur que la
présence de leur prince et le désespoir leur don-
naient.
Les Turcs furent deux fois repoussés. Le lende-
main M. Poniatowski conseilla au grand-visir d'affa-
mer l'armée moscovite , qui , manquant de tout , se-
rait obligée, dans un jour, de se rendre à discrétion
avec son empereur.
Le czar a depuis avoué plus d'une fois qu'il n'avait
jamais rien senti de si cruel dans sa vie que les inquié-
tudes qui l'agitèrent cette nuit : il roulait dans son es-
prit tout ce qu'il avait fait depuis tant d'années pour
la gloire et le bonheur de sa nation : tant de grands
ouvrages , toujours interrompus par des guerres , al-
laient peut-être périr avec lui avant d'avoir été ache-
vés ; il fallait ou être détruit par la faim , ou attaquer
près de cent quatre-vingt mille hommes avec des
troupes languissantes , diminuées de la moitié , une
cavalerie presque toute démontée , et des fantassins
exténués de faim et de fatigue.
Il appela le général Sheremetoff vers le commence-
ment de la nuit , et lui ordonna , sans balancer et sans
prendre conseil , que tout fi'it prêt à la pointe du jour
LIVRE CINQUIÈME. 219
pour aller attaquer les Turcs la baïonnette au bout du
fusil.
Il donna de plus ordre exprès qu'on brûlât tous les
ha{]ages , et que chaque officier ne réservât qu'un seul
chariot; afin que, s'ils étaient vaincus, les ennemis
ne pussent du moins profiter du butin qu'ils espé-
raient.
Après avoir tout réglé avec le général pour la ba-
taille , il se retira dans sa tente , accablé de douleur et
agité de convulsions , mal dont il était souvent atta-
qué , et qui redoublait toujours avec violence quand
il avait quelque grande inquiétude. Il défendit que
personne osât de la nuit entrer dans sa tente , sous
quelque prétexte que ce pût être , ne voulant pas
qu'on vînt lui faire des remontrances sur une résolu-
tion désespérée , mais nécessaire , encore moins qu'on
fût témoin du triste état où il se sentait.
Cependant on brûla , selon son ordre , la plus grande
partie de ses bagages. Toute l'armée suivit cet exem-
ple , quoique à regret ; plusieurs enterrèrent ce qu'ils
avaient de plus précieux. Les officiers généraux or-
donnaient déjà la marche , et tâchaient d'inspirer à
Tarmée une confiance qu'ils n'avaient pas eux-mêmes ;
chaque soldat, épuisé de fatigue et de faim, marchait
sans ardeur et sans espérance. Les femmes, dont l'ar-
mée était trop remplie , poussaient des cris qui éner-
vaient encore les courages ; tout le monde attendait,
le lendemain matin , la mort ou la servitude. Ce n'est
point une exagération, c'est à la lettre ce qu'on a
entendu dire à des officiers qui servaient dans cette
armée.
2 20 HISTOIRE DE CHARLES XII.
Il y avait alors dans le camp moscovite une femme
aussi singulière peut-être que le czar même. Elle n'é-
tait encore connue que sous le nom. de Catherine. Sa
mère était une malheureuse paysanne, nommée Erb-
Magden , du village de Ringen en Estonie , province
où les peuples sont serfs , et qui était en ce temps-là
sous la domination de la Suéde ; jamais elle ne connut
son père ; elle fut baptisée sous le nom de Marthe.
Le vicaire de la paroisse Féleva par charité jusqu'à
quatorze ans ; à cet âge elle fut servante à Marienbourg
chez un ministre luthérien de ce pays, nommé Gluk;
En 1702, à Tâge de dix -huit ans, elle épousa un
dragon suédois. Le lendemain de ses noces , un parti
des troupes de Suéde ayant été battu par les Mosco-
vites , ce dragon , qui avait été à l'action , ne reparut
plus , sans que sa femme pût savoir s'il avait été fait
prisonnier, et sans même que depuis ce temps elle
en pût jamais rien apprendre.
Quelques jours après , faite prisonnière elle-même
par le général Bauer. elle servit chez lui , ensuite chez
le maréchal Sheremetoff : celui-ci la donna à Menzi-
koff , homme qui a connu les plus extrêmes vicissi-
tudes de la fortune, ayant été de garçon pâtissier ,
général et prince, ensuite dépouillé de tout, et relé-
gué en Sibérie , où il est mort dans la misère et dans
le désespoir.
Ce fut à un souper, chez le prince Menzikoff , que
l'empereur la vit et en devint amoureux. Il l'épousa
secrètement en 1 707, non pas séduit par des artifices
de femme, mais parcequ'il lui trouva une fermeté
d'ame capable de seconder ses entreprises , et même
LIVRE CINQUIÈME. 22 l
de les conduire après lui. Il avait déjà répudié depuis
long -temps sa première femme Ottokefa , fille d'un
boïard , accusée de s'opposer aux changements qu'il
fesait dans ses états. Ce crime était le plus grand aux
yeux du czar. Il ne voulait dans sa famille que des
personnes qui pensassent comme lui. Il crut rencon-
trer dans cette esclave étrangère les qualités d'un
souverain , quoiqu'elle n'eût aucune des vertus de son
sexe : il dédaigna , pour elle, les préjugés qui eussent
arrêté un homme ordinaire ; il la fit couronner im-
pératrice : le même génie qui la fit femme de Pierre
Alexiowitz lui donna l'empire après la mort de son
mari. L'Europe a vu avec surprise cette femme , qui
ne sut jamais ni lire "■ ni écrire, réparer son éduca-
tion et ses faiblesses par son courage , et remplir avec
gloire le trône d'un législateur.
t^orsqu'elle épousa le czar, elle quitta la religion
luthérienne , où elle était née , pour la moscovite : on
la rebaptisa selon l'usage du rite russien ; et au lieu du
nom de Marthe , elle prit le nom de Catherine , sous
lequel elle a été connue depuis. Cette femme étant
donc au camp de Pruth , tint un conseil avec les offi-
ciers généraux et le vice -chancelier Schaffirof, pen-
dant que le czar était dans sa tente.
« Le sieur La Mottraye prétend qu'on lui avait donné une belle
éducation, qu'elle lisait et écrivait très bien. Le contraire est connu
de tout le monde; on ne souffre point en Livonie que les paysans
apprennent à lire et à écrire, à cause de l'ancien privilège nommé le
bénéfice des clercs ^ établi autrefois chez les nouveaux chrétiens bar-
bares, et subsistant dans ces pays. Les mémoires sur lesquels on
rapporte ce fait disent d'ailleurs que la princesse Elisabeth, depuis
impératrice, signait toujours pour sa mère dès son enfance.
2 2?2 HISTOIRE DE CHARLES XH.
On conclut qu'il fallait demander la paix aux Turcs ,
et engager le czar à faire cette démarche. Le vice-chan-
celier écrivit une lettre au grand-visir, au nom de son
maître : la czarine entra avec cette lettre dans la tente
du czar, malgré la défense ; et ayant, après bien des
prières , des contestations , et des larmes , obtenu qu'il
la signât, elle rassembla sur-le-champ toutes ses pier-
reries , tout ce qu'elle avait de plus précieux , tout son
argent; elle en emprunta même des officiers géné-
raux , et ayant composé de cet amas un présent con-
sidérable , elle l'envoya à Osman aga , lieutenant du
grand-visir, avec la lettre signée par l'empereur mos-
covite. Mehemet Baltagi , conservant d'abord la fierté
d'un visir et d un vainqueur, répondit: « Que le czar
« m'envoie son premier ministre, et je verrai ce que
«j'ai à faire. » Le vice - chancelier Scliaffirof vint
aussitôt chargé de quelques présents , qu'il offrit pu-
bhquement lui-même au grand-visir, assez considé-
rables pour lui marquer qu'on avait besoin de lui,
mais trop peu pour le corrompre.
La première demande du visir fut que le czar se
rendît avec toute son armée à discrétion. Le vice-
chancelier répondit que son maître allait l'attaquer
dans un quart d'heure , et que les Moscovites péri-
raient jusqu'au dernier, plutôt que de subir des con-
ditions si infâmes. Osman ajouta ses remontrances
aux paroles de Schaffirof.
Mehemet Baltagi n'était pas guerrier : il voyait que
tes janissaires avaient été repoussés la veille. Osman
lui persuada aisément de ne pas mettre au hasard
d'une bataille des avantages certains. Il accorda donc
LIVRE ClINQUIÈME. 2 23
d'abord une suspension d'armes pour six heures ,
pendant laquelle on conviendrait des conditions du
traité.
Pendant qu'on parlementait , il arriva un petit ac-
cident qui peut faire connaître que les Turcs sont sou-
vent plus jaloux de leur parole que nous ne croyons.
Deux gentilshommes italiens, parents de M. Brillo,
lieutenant -colonel d'un régiment de grenadiers au
service du czar, s'étant écartés pour chercher quelque
fourrage , furent pris par des Tartares , qui les emme-
nèrent à leur camp , et offrirent de les vendre à un
officier des janissaires. Le Turc, indigné qu'on osât
ainsi violer la trêve , fit arrêter les Tartares , et les
conduisit lui-même devant le grand -visir avec ces
deux prisonniers.
Le visir renvoya ces deux gentilshommes au camp
du czar, et fit trancher la tête aux Tartares qui avaient
eu le plus de part à leur enlèvement.
Cependant le kan des Tartares s'opposait à la con-
clusion d'un traité qui lui ôtait l'espérance du pillage.
Poniatow^ski secondait le kan par les raisons les plus
pressantes ; mais Osman l'emporta sur l'impatience
tartare, et sur les insinuations de Poniatowski.
Le visir crut faire assez pour le grand-seigneur, scn
maître , de conclure une paix avantageuse. Il exigea
que les Moscovites rendissent Azof ; qu'ils brûlassent
les galères qui étaient dans ce port; qu'ils démolissent
des citadelles importantes bâties sur les Palus-Méo-
tides , et que tout le canon et les munitions de ces
forteresses demeurassent au grand-seigneur ; que le
czar retirât ses troupes de la Pologne ; qu'il n'inquié-
0 24 HISTOIRE DE CHARLES XII.
làt plus le petit nombre de Cosaques qui étaient sous
la protection des Polonais , ni ceux qui dépendaient
de la Turquie , et qu'il payât dorénavant aux Tartares
un subside de quarante mille sequins par an , tribut
odieux, imposé depuis long-temps, mais dont le czar
avait affranchi son pays.
Enfin le traité allait être signé sans qu'on eût seu-
lement fait mention du roi de Suéde. Tout ce que Po-
niatowski put obtenir du visir fut qu'on insérât un
article par lequel le Moscovite s'engageait à ne point
troubler le retour de Charles XII ; et ce qui est assez
singulier , il fut stipulé dans cet article que le czar et
Je roi de Suéde feraient la paix s'ils en avaient envie ,
et s'ils pouvaient s'accorder.
A ces conditions le czar eut la liberté de se retirer
avec son armée , son canon , son artillerie , ses dra-
peaux , son bagage. Les Turcs lui fournirent des vivres,
et tout abonda dans son camp deux heures après la
signature du traité, qui fut commencé le 21 juillet
1 7 1 1 , et signé le i" auguste.
Dans le temps que le ezar , échappé de ce mauvais
pas, se retirait tambour battant et enseignes déployées,
arrive le roi de Suéde , impatient de combattre et de
voir son ennemi entre ses mains. Il avait couru plus
de cinquante lieues à cheval depuis Bender jusqu'au-
près d'Yassi. Il arriva dans le temps que les Russes
commençaient à faire paisiblement leur retraite ; il
fallait, pour pénétrer au camp des Turcs, aller passer
le Pruth sur un pont, à trois lieues de là. Charles XII ,
qui ne fesait rien comme les autres hommes , passa
la rivière à la nage, au hasard de se noyer, et tra-
LIVRE CINQUIÈME. 225
versa le camp moscovite , au hasard d'être pris ; il
parvint à Tarmée turque , et descendit à La tente du
comte Poniatowski , qui m'a conté et écrit ce fait. Le
comte s'avança tristement vers lui , et lui apprit com-
ment il venait de perdre une occasion qu'il ne recou-
vrerait peut-être jamais.
Le roi , outré de colère , va droit à la tente du grand-
visir; il lui reproche, avec un visage enflammé, le
traité qu'il vient de conclure. « J'ai droit , dit le grand-
« visir d'un air calme , de faire la guerre et la paix. —
«Mais, reprend le roi, n'avais -tu pas toute l'armée
« moscovite en ton pouvoir ? — Notre loi nous or-
« donne , repartit gravement le visir , de donner la
ft paix à nos ennemis quand ils implorent notre mi-
« séricorde. — Hé ! t'ordonne-t-elle , insiste le roi en
« colère , de faire un mauvais traité quand tu peux
«imposer telles lois que tu veux? Ne dépendait-il
« pas de toi d'amener le czar prisonnier à Constanti-
« nople ? »
Le Turc, poussé à bout, répondit sèchement : « Hé
« qui gouvernerait son empire en son absence ? Il ne
« faut pas que tous les rois soient hors de chez eux. »
Charles répliqua par un sourire d'indignation : il se
jeta sur un sopha , et regardant le visir d'un air plein
de colère et de mépris , il étendit sa jambe vers lui , et
embarrassant exprès son éperon dans la robe du Turc,
il la lui déchira, se releva sur-le-champ, remonta à
cheval , et retourna à Bender , le désespoir dans le
cœur.
Poniatowski resta encore quelque temps avec le
grand-visir, pour essayer, par des voies plus douces ,
CHARLES XII.
226 HISTOIRE DE CHARLES XII.
de l'engager à tirer un meilleur parti du czar ; mais
l'heure de la prière étant venue , le Turc , sans ré-
pondre un seul mot, alla se- laver et prier Dieu.
FIN DU LIVRE CINQUIÈME.
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LIVRE SIXIEME.
ARGUMENT.
Intrigues à la Porte ottomane. Le kan des Tartares et le bâcha de
Bender veulent forcer Charles de partir. Il se défend avec qua-
rante domestiques contre une armée. Il est pris et traité en pri-
sonnier.
La fortune du roi de Suéde , si changée de ce qu'elle
avait été , le persécutait dans les moindres choses : il
trouva , à son retour, son petit camp de Bender et tout
le logement inondés des eaux du Niester : il se retira à
quelques milles , près d'un village nommé Vgrnitza ; et
comme s'il eût eu un secret pressentiment de ce qui
devait lui arriver, il fit bâtir en cet endroit une large
maison de pierre , capable , en un besoin , de soutenir
quelques heures un assaut. Il la meubla même magni-
fiquement , contre sa coutume , pour imposer plus de
respect aux Turcs.
Il en construisit aussi deux autres , l'une pour sa
chancellerie, l'autre pour son favori Grothusen, qui te-
nait une de ses tables. Tandis que le roi bâtissait ainsi
près de Bender, comme s'il eût voulu rester toujours
en Turquie , Baltagi Mehemet , craignant plus que ja-
mais les intrigues et les plaintes de ce prince à la
Porte , avait envoyé le résident de l'empereur d'Alle-
magne demander lui-même à Vienne un passage pour
ie roi de Suéde par les terres héréditaires de la mai-
:228 HISTOIRE DE CHARLES XH.
son d'Autriche. Cet envoyé avait rapporté en trois se-
maines de temps une promesse de la régence impériale
de rendre à Charles XII les honneurs qui lui étaient
dus , et de le conduire en toute sûreté en Poméranie.
On s'était adressé à cette régence de Vienne , parce-
qu'alorsTempereur d'Allemagne , Charles , successeur
de Joseph l", était en Espagne , où il disputait la cou-
ronne à Philippe V. Pendant que l'envoyé allemand
exécutait à Vienne cette commission , le grand-visir
envoya trois hachas au roi de Suéde pour lui signifier
qu'il fallait quitter les terres de l'empire turc.
Le roi , qui savait l'ordre dont ils étaient chargés ,
leur fit d'abord dire que s'ils osaient lui rien proposer
contre son honneur, et lui manquer de respect, il les
ferait pendre tous trois sur l'heure. Le hacha de Sa-
lonique, qui portait la parole , déguisa la dureté de sa
commission sous les termes les plus respectueux.
Charles finit l'audience sans daigner seulement répon-
dre ; son chancelier Mullern , qui resta avec ces trois
hachas , leur expliqua en peu de mots le refus de son
maître, qu'ils avaient assez compris par son silence.
Le grand-visir ne se rebuta pas : il ordonna à Ismaël
hacha , nouveau sérasquier de Bender , de menacer le
roi de l'indignation du sultan , s'il ne se déterminait
pas sans délai. Ce sérasquier était d'un tempérament
doux et d'un esprit conciliant , qui lui avait attiré la
bienveillance de Charles et l'amitié de tous les Sué-
dois. Le roi entra en conférence avec lui , mais ce fut
pour lui dire qu'il ne partirait que quand Achmet lui
aurait accordé deux choses , la punition de son grand-
visir, et cent mille hommes pour retourner en Pologne.
LIVRE SIXIÈME. 229
Baltagi Mehemet sentait bien que Charles restait en
Turquie pour le perdre ; il eut soin de faire mettre des
jiardes sur toutes les routes de Bender à Constanti-
nople, pour intercepter les lettres du roi. Il fit plus;
il lui retrancha son thaïm , c'est-à-dire la provision que
la Porte fournit aux princes à qui elle accorde un asile.
Celle du roi de Suède était immense, consistant en
cinq cents écus par jour en argent , et dans une profu-
sion de tout ce qui peut contribuer à l'entretien d'une
cour dans la splendeur et dans l'abondance.
Dès que le roi sut que le visir avait osé retrancher
sa subsistance , il se tourna vers son grand maitre-
d'hôtel, et lui dit : « Vous n'avez eu que deux tables
« jusqu'à présent; je vous ordonne d'en tenir quatre
« dès demain. »
Les officiers de Charles XII étaient accoutumés à ne
trouver rien d'impossible de ce qu'il ordonnait : ce-
pendant on n'avait ni provisions ni argent : on fut
obligé d'emprunter à vingt , à trente , à quarante
pour cent, des officiers, des domestiques, et des ja-
nissaires, devenus riches par les profusions du roi.
M. Fabrice , l'envoyé de Holstéin , Jeffreys , ministre
d'Angleterre , leurs secrétaires , leurs amis , donnèrent
ce qu'ils avaient. Le roi , avec sa fierté ordinaire , et
sans inquiétude du lendemain , subsistait de ces dons,
qui n'auraient pas suffi long-temps. Il fallut tromper
la vigilance des gardes , et envoyer secrètement à Con-
stantinople pour emprunter de l'argent des négociants
européans. Tous refusèrent d'en prêter à un roi qui
semblait s'être mis hors d'état de jamais rendre. Un
seul marchand anglais , nommé Couk, osa enfin pré-
23o HISTOIRE DE CHARLES XII.
ter environ quarante mille écus, satisfait de les perdre
si le roi de Suéde venait à mourir. On apporta cet ar-
gent au petit camp du roi , dans le temps qu'on com-
mençait à manquer de tout , et à ne plus espérer de
ressource.
Dans cet intervalle, M. Poniatovs^ski écrivit, du camp
même du grand-visir , une relation de la campagne du
Pruth , dans laquelle il accusait Baltagi Mehemet de
lâcheté et de perfidie. Un vieux janissaire , indigné de
la faiblesse du visir, et de plus gagné parles présents
de Poniatowski , se chargea de cette relation , et ayant
obtenu un congé, il présenta lui-même la lettre au
sultan.
Poniatovs^ski partit du camp quelques jours après ,
et alla à la Porte ottomane former des intrigues contre
le grand-visir, selon sa coutume.
Les circonstances étaient favorables : le czar , en li-
berté, ne se pressait pas d'accomplir ses promesses :
les clefs d'Azof ne venaient point; le grand-visir, qui
en était responsable , craignant avec raison l'indigna-
tion de son maître , n'osait s'aller présenter devant
lui.
Le sérail était alors plus rempli que jamais d'intri-
gues et de factions. Ces cabales , que l'on voit dans
toutes les cours , et qui se terminent d'ordinaire dans
les nôtres par quelque déplacement de ministre , ou
tout au plus par quelque exil , font toujours tomber à
Constantinople plus d'une tcte ; il en coûta la vie à
l'ancien visir Chourlouli , et à Osman, ce lieutenant
de Baltagi Mehemet, qui était le principal auteur de
la paix du Pruth , et qui depuis cette paix avait obtenu
LIVBE SIXIÈME. 2J1
une charge considérable à la Porte. On trouva parmi
les trésors d'Osman la bague de la czarine , et vingt
mille pièces d'or au coin de Saxe et de Moscovie ; ce
fut une preuve que l'argent seul avait tiré le czar du
précipice , et avait ruiné la fortune de Charles XII.' Le
visir Baltagi Mehemet fut relégué dans l'île de Lem-
nos , où il mourut trois ans après. Le sultan ne saisit
son bien ni à son exil , ni à sa mort ; il n'était pas riche,
et sa pauvreté justifia sa mémoire.
A ce grand-visir succéda Jussuf , c'est-à-dire Joseph,
dont la fortune était aussi singulière que celle de ses
prédécesseurs. Né sur les frontières de la Moscovie,
et fait prisonnier par les Turcs à l'âge de six ans avec
sa famille, il avait été vendu à un janissaire. Il fut
long-temps valet dans le sérail , et devint enfin la se-
conde personne de l'empire 011 il avait été esclave;
mais ce n'était qu'un fantôme de ministre. Le jeune
Sehctar Ali Coumourgi l'éleva à ce poste glissant , en
attendant qu'il pût s'y placer lui-même ; et Jussuf, sa
créature, n'eut d'autre emploi que d'apposer les sceaux
de l'empire aux volontés du favori. La politique de la
cour ottomane parut toute changée dès les premiers
jours de ce visirat : les plénipotentiaires du czar, qui
restaient à Constantinople , et comme ministres , et
comme otages , y furent mieux traités que jamais :
le grand-visir confirma avec eux la paix du Pruth : mai s
ce qui mortifia le plus le roi de Suède, ce fut d'ap=
prendre que les liaisons secrètes qu'on prenait à Con-
stantinople avec le czar, étaient le fruit de la média-
tion des ambassadeurs d'Angleterre et de Hollande.
Constantinople, depuis la retraite de Charles à Ben«
232 HISTOIRE DE CHARLES XH.
der, était devenue ce que Rome a été si souvent, le
centre des négociations de la chrétienté. Le comte De-
saleurs , ambassadeur de France , y appuyait les inté-
rêts de Charles et de Stanislas : le ministre de l'empe-
reur allemand les traversait : les factions de Suéde et
de Moscovie s'entrechoquaient, comme on a vu long-
temps celles de France et d'Espagne agiter la cour de
Rome.
L'Angleterre et la Hollande , qui paraissaient neu-
tres, ne l'étaient pas : le nouveau commerce que le czar
avait ouvert dans Pétersbourg attirait l'attention de
ces deux nations commerçantes.
Les Anglais et les Hollandais seront toujours pour
le prince qui favorisera le plus leur trafic. Il y avait
beaucoup à gagner avec le czar : il n'est donc pas éton-
nant que les ministres d'Angleterre et de Hollande le
servissent secrètement à la Porte ottomane. Une des
conditions de cette nouvelle amitié fut que l'on ferait
sortir incessamment Charles des terres de l'empire
turc ; soit que le czar espérât se saisir de sa personne
sur les chemins , soit qu'il crût Charles moins redou-
table dans ses états qu'en Turquie , où il était toujours
sur le point d'armer les forces ottomanes contre l'em-
pire des Russes.
Le roi de Suéde sollicitait toujours la Porte de le
renvoyer par la Pologne avec une nombreuse armée.
Le divan résolut en effet de le renvoyer, mais avec
une simple escorte de sept à huit mille hommes; non
plus comme un roi qu'on voulait secourir, mais comme
un hôte dont on voulait se défaire. Pour cet effet , le
sultan Achmet lui écrivit en ces termes :
LIVRE SIXIÈME. 233
Très puissant entre les rois adorateurs de Jésus , redresseur
des torts et des injures, et protecteur de la justice dans
les ports et les républiques du Midi et du Septentrion ,
éclatant en majesté, ami de l honneur et de la gloire, et
. de notre sublime Porte , Charles, roi de Suède, dont
Dieu couronne les entreprises de bonheur.
«Aussitôt que le très illustre Aclimet, ci -devant
« chiaoux pachi , aura eu l'honneur de vous présenter
« cette lettre , ornée de notre sceau impérial , soyez
« persuadé et convaincu de la vérité de nos intentions
« qui y sont contenues , à savoir que , quoique nous
« nous fussions proposé de faire marcher de nouveau
« contre le czar nos troupes toujours victorieuses , ce-
« pendant ce prince , pour éviter le juste ressentiment
« que nous avait donné son retardement à exécuter le
« traité conclu sur les bords du Pruth , et renouvelé
« depuis à notre sublime Porte , ayant rendu à notre
» empire le château et la ville d'Azof , et cherché par la
« médiation des ambassadeurs d'Angleterre et de Hol-
« lande , nos anciens amis , à cultiver avec nous les
« liens d'une constante paix , nous la lui avons accor-
u dée , et donné à ses plénipotentiaires , qui nous res-
« tent pour otages , notre ratification impériale , après
« avoir reçu la sienne de leurs mains.
« Nous avons donaé au très honorable et vaillant
« Delvet Gherai , han de Cudziack , de Crimée , de Na-
K gaï , et de Circassie , et à notre très sage conseiller et
« généreux sérasquier de Bender, Ismaël (que Dieu
4» perpétue et augmente leur magnificence et pru-
234 HISTOIRE DE CHARLES XII.
«dence), nos ordres inviolables et salutaires pour
« votre retour par la Pologne , selon votre premier
(! dessein , qui nous a été renouvelé de votre part.
« Vous devez donc vous préparer à partir sous les aus-
« pices de la Providence , et avec une honorable es-
(f corte , Fhiver prochain , pour vous rendre dans vos
« provinces , ayant soin de passer en ami par celles de
« la Pologne.
« Tout ce qui sera nécessaire pour votre voyage
« vous sera fourni par ma sublime Porte , tant en ar-
« gent qu'en hommes , chevaux, et chariots. Nous vous
ft exhortons surtout , et vous recommandons de don-
<i ner vos ordres les plus positifs et les plus clairs à
'< tous les Suédois et autres gens qui se trouvent auprès
.< de vous de ne commettre aucun désordre , et de ne
'< faire aucune action qui tende directement ou indi-
i< rectement à violer cette paix et amitié.
« Vous conserverez par là notre bienveillance , dont
« nous chercherons à vous donner d'aussi grandes et
u d'aussi fréquentes marques qu'il s'en présentera
a d'occasions. Nos troupes destinées pour vous ac-
*' compagner recevront des ordres conformes à nos
■''■ intentions impériales.
« Donné à notre sublime Porte de Constantinople ,
"le 14 de la lune rebyul eurech 1 124. » Ce qui revient
au 19 avril 17 12.
Cette lettre ne fit point encore perdre l'espérance
;ui roi de Suéde : il écrivit au sultan qu'il serait toute
sa vie reconnaissant des faveurs dont sa hautesse l'a-
vait comblé : mais qu'il croyait le sultan trop juste
pour le renvoyer avec la simple escorte d un camp-
LIVRE SIXIÈME. 233
volant dans un pays encore inondé des troupes du
czar. En effet l'empereur russe, malgré le premier
article de la paix du Pruth , par lequel il s'était en-
gagé à retirer toutes ses troupes de la Pologne , y en
avait fait encore passer de nouvelles ; et ce qui semble
étonnant, c'est que le grand-seigneur n'en savait rien.
La mauvaise politique de la Porte , d'avoir toujours
par vanité des ambassadeurs des princes chrétiens à
Constantinople , et de ne pas entretenir un seul agent
dans les cours chrétiennes , fait que ceux-ci pénétrent
et conduisent quelquefois les résolutions les plus se-
crètes du sultan , et que le divan est toujours dans
une profonde ignorance de ce qui se passe publique-
ment chez les chrétiens.
Le sultan , enfermé dans son sérail parmi ses fem-
mes et ses eunuques , ne voit que par les yeux de son
grand-visir : ce ministre , aussi inaccessible que son
maître , occupé des intrigues du sérail, et sans cor-
respondance au-dehors , est d'ordinaire trompé , ou
trompe le sultan , qui le dépose ou le fait étrangler à
la première faute , pour en choisir un autre aussi igno-
rant ou aussi perfide , qui se conduit comme ses pré-
décesseurs , et qui tombe bientôt comme eux.
Telle est pour l'ordinaire l'inaction et la sécurité
profonde de cette cour , que si les princes chrétiens
se liguaient contre elle, leurs flottes seraient aux Dar-
danelles , et leur armée de terre aux portes d'iVndri-
iiople , avant que les Turcs eussent songé à se défen-
dre ; mais les divers intérêts qui diviseront toujours
la chrétienté sauveront les Turcs d'une destinée que
leur peu de politique et leur ignorance dans la guerre
2 36 HISTOIRE DE CHARLES XII.
et dans la marine semblent leur préparer aujourdlmi.
Aclimet était si peu informé de ce qui se passait en
Pologne , qu'il envoya un aga pour voir s'il était vrai
que les armées du czar y fussent encore : deux secré-
taires du roi de Suéde , qui savaient la langue turque,
accompagnèrent Taga , afin de servir de témoins contre
lui en cas qu'il fît un faux rapport.
Cet aga vit par ses yeux la vérité , et en vint rendre
compte au sultan même. Achmet indigné allait faire
étrangler le grand -visir: mais le favori, qui le pro-
tégeait , et qui croyait avoir besoin de lui , obtint sa
grâce , et le soutint encore quelque temps dans le mi-
nistère.
Les Russes étaient protégés ouvertement par le vi-
sir, et secrètement par Ali Coumourgi, qui avait changé
de parti : mais le sultan était si irrité , l'infraction du
traité était si manifeste , et les janissaires , qui font
trembler souvent les ministres , les favoris , et les
sultans , demandaient si hautement la guerre , que
personne dans le sérail n'osa ouvrir un avis modéré.
Aussitôt le grand-seigneur fit mettre aux Sept-Tours
les ambassadeurs moscovites , déjà aussi accoutumés
à aller en prison qnà l'audience. La guerre est de
nouveau déclarée contre le czar , les queues de cheval
arborées , les ordres donnés à tous les hachas d'assem-
bler une armée de deux cent mille combattants. Le
sultan lui-même quitta Constantinople , et vint éta-
blir sa cour à Andrinople , pour être moins éloigné
du théâtre de la guerre.
Pendant ce temps une ambassade solennelle , en-
voyée au grand-seigneur de la part d'Auguste, et de
I
LIVRE SIXIÈME. 23 7
la république de Pologne, s'avançait sur le chemin
d'Andrinople ; le palatin de Mazovie était à la tête de
l'ambassade , avec une suite de plus de trois cents
personnes.
Tout ce qui composait l'ambassade fut arrêté et re-
tenu prisonnier dans l'un des faubourgs de la ville :
jamais le parti du roi de Suède ne s'était plus flatté
que dans cette occasion ; cependant ce grand appareil
devint encore inutile , et toutes ses espérances furent
trompées.
Si l'on en croit un ministre public , homme sage et
clairvoyant, qui résidait alors à Constantinople, le
jeune Coumourgi roulait déjà dans sa tête d'autres
desseins que de disputer des déserts au czar de Mos-
covie dans une guerre douteuse. Il projetait d'enlever
aux Vénitiens le Péloponnèse , nommé aujourd'hui la
Morée , et de se rendre maître de la Hongrie.
Il n'attendait , pour exécuter ses grands desseins ,
que l'emploi de premier visir , dont sa jeunesse l'é-
cartait encore. Dans cette idée , il avait plus besoin
d'être l'allié que l'ennemi du czar ; son intérêt ni sa
volonté n'étaient pas de garder plus long-temps le roi
de Suède , encore moins d'armer la Turquie en sa fa-
veur. Non seulement il voulait renvoyer ce prince,
mais il disait ouvertement qu'il ne fallait plus souf-
frir désormais aucun ministre chrétien à Constanti-
nople ; que tous ces ambassadeurs ordinaires n'é-
taient que des espions honorables , qui corrompaient
ou qui trahissaient les visirs , et donnaient depuis trop
long-temps le mouvement aux intrigues du sérail; que
les Francs établis à Péra et dans les Échelles du Le-
238 HISTOIRE DE CHARLES XII.
vant sont des marchands qui n ont besoin que d'un
consul , et non d'un ambassadeur. Le grand-visir , qui
devait son établissement et sa vie même au favori , et
qui de plus le craignait, se conformait à ses inten-
tions d'autant plus aisément qu'il s'était vendu aux
Moscovites , et qu'il espérait se venger du roi de Suéde ,
qui avait voulu le perdre. Le mufti , créature d'Ali
Coumourgi , était aussi l'esclave de ses volontés : il
avait conseillé la guerre contre le czar quand le fa-
vori la voulait , et il la trouva injuste dès que ce jeune
homme eut changé d'avis; ainsi à peine l'armée fut
assemblée qu'on écouta des propositions d'accommo-
dement. Le vice chancelier Schaffirof et le jeune She-
remetoff, plénipotentiaires et otages du czar à la
Porte , promirent , après bien des négociations , que
le czar retirerait ses troupes de la Pologne. Le grand-
visir , qui savait bien que le czar n'exécuterait pas ce
traité, ne laissa pas de le signer; et le sultan, content
d'avoir en apparence imposé des lois aux Russes , resta
encore à Andrinople. Ainsi on vit en moins de six mois
la paix jurée avec le czar , ensuite la guerre déclarée ,
et la paix renouvelée encore.
Le principal article de tous ces traités fut toujours
qu'on ferait partir le roi de Suéde. Le sultan ne vou-
lait point commettre son honneur et celui de l'empire
ottoman , en exposant le roi à être pris sur la route
par ses ennemis. Jl fut stipulé qu'il partirait, mais
que les ambassadeurs de Pologne et de Moscovie ré-
• pondraient de la sûreté de sa personne : ces ambas-
sadeurs jurèrent, au nom de leurs maîtres , que ni le
czar ni le roi Auguste ne troubleraient son passage ;
LIVRE SIXIÈME. 2.39
et que Charles , de son côté , ne tenterait d'exciter au-
cun mouvement en Pologne. Le divan , ayant ainsi
réglé la destinée de Charles, Ismael , sérasquier de
Bender, se transporta à Varnitza, où le roi était campé,
et vint lui rendre compte des résolutions de la Porte ,
en lui insinuant adroitement qu'il n y avait plus à dif-
férer, et qu'il fallait partir.
Charles ne répondit autre chose, sinon que le grand-
seigneur lui avait promis une armée et non une es-
corte , et que des rois devaient tenir leur parole.
Cependant le général Flemming , ministre et favori
du roi Auguste, entretenait une correspondance se-
crète avec le kan de Tartarie et le sérasquier de Ben-
der. La Mare , gentilhomme français , colonel au ser-
vice de Saxe , avait fait plus d'un voyage de Bender à
Dresde , et tous ces voyages étaient suspects.
Précisément dans ce temps le roi de Suéde fît ar-
rêter sur les frontières de la Valachie un courrier que
Flemming envoyait au prince de Tartarie. Les lettres
lui furent apportées ; on les déchiffra : on y vit une
intelligence marquée entre les Tartares et la cour de
Dresde ; mais elles étaient conçues en termes si am-
bigus et si généraux , qu'il était difficile de démêler si
le but du roi Auguste était seulement de détacher les
Turcs du parti de la Suéde , ou s'il voulait que le kan
livrât Charles à ses Saxons en le reconduisant en Po-
logne.
Il semblait difficile d'imaginer qu'un prince aussi
généreux qu'Auguste voulût , en saisissant la per-
sonne du roi de Suéde , hasarder la vie de ses ambas-
sadeurs et de trois cents gentilshommes polonais qui
24o HISTOIRE DE CHARLES XII.
étaient retenus dans Andrinople , comme des gages
de la sûreté de Charles.
Mais, d'un autre côté, on savait que Flemming,
ministre absolu d'Auguste , était très délié et peu
scrupuleux. Les outrages faits au roi électeur par le
roi de Suéde semblaient rendre toute vengeance ex-
cusable ; et on pouvait penser que si la cour de Dresde
achetait Charles du kan des Tartares , elle pourrait
acheter aisément de la cour ottomane la liberté des
otages polonais.
Ces raisons furent agitées entre le roi , Mullern son
chancelier privé , et Grothusen son favori. Ils lurent
et relurent les lettres ; et la malheureuse situation où
ils étaient les rendant plus soupçonneux , ils se dé-
terminèrent à croire ce qu'il y avait de plus triste.
Quelques jours après le roi fut confirmé dans ses
soupçons , par le départ précipité d'un comte Sapieha ,
réfugié auprès de lui , qui le quitta brusquement pour
aller en Pologne se jeter entre les bras d'Auguste.
Dans toute autre occasion, Sapieha ne lui 'aurait paru
qu'un mécontent; mais, dans ces conjonctures déli-
cates , il ne balança pas à le croire un traître. Les in-
stances réitérées qu'on lui fit alors de partir chan-
gèrent ses soupçons en certitude. L'opiniâtreté de son
caractère se joignant à toutes ces vraisemblances , il
demeura ferme dans l'opinion qu'on voulait le trahir
et le livrer à ses ennemis , quoique ce complot n'ait
jamais été prouvé.
Il pouvait se tromper dans l'idée qu'il avait que le
roi Auguste avait marchandé sa personne avec les
Tartares ; mais il se trompait encore davantage en
LIVRE SIXIÈME. 2^1
comptant sur le secours de la cour ottomane. Quoi
qu'il en soit, il résolut de gagner du temps.
Il dit au bâcha de Bender qu'il ne pouvait partir
sans avoir auparavant de quoi payer ses dettes ; car
quoiqu'on lui eût rendu depuis long-temps son thaïm ,
ses libéralités l'avaient toujours forcé d'emprunter. Le
hacha lui demanda ce qu'il voulait; le roi répondit
au hasard, 7nille bourses, qui sont quinze cent mille
francs de notre argent en monnaie forte. Le bâcha en
écrivit à la Porte : le sultan , au lieu de mille bourses
qu'on lui demandait, en accorda douze cents , et écri-
vit au bâcha la lettre suivante.
Lettre du grand'Seûjneur au bâcha de Bender.
" Le but de cette lettre impériale est pour vous
« faire savoir que , sur votre recommandation et re-
« présentation, et sur celle du très noble Delvet Ghe-
« rai , han à notre sublime Porte, notre impériale ma-
« gnificence a accordé mille bourses au roi de Suéde ,
« qui seront envoyées à Bender, sous la conduite et la
« charge du très illustre Meliemet hacha , ci-dev ant
« chiaoux pachi, pour rester sous votre garde jus-
« qu'au temps du départ du roi de Suéde ," dont Dieu
« dirige les pas ; et lui être données alors avec deux
« cents bourses de plus, comme un surcroît de notre
« libéralité impériale qui excède sa demande.
« Quant à la route de Pologne , qu'il est résolu de
« prendre, vous aurez soin, vous et le han qui devez
« l'accompagner, de prendre des mesures si pruden-
« tes et si sages, que, pendant tout le passage, le5
ciiAr.j.r.-j xn. 16
242 HISTOIRE DE CHARLES XII.
« troupes qui sont sous votre commandement , et ks
« gens du roi de Suède, ne causent aucun dommage,
.( et ne fassent aucune action qui puisse être réputée
« contraire à la paix qui subsiste encore entre notre
« sublime Porte et le royaume et la république de Po-
« logne : en sorte que le roi passe comme ami sous
« notre protection.
« Ce que fesant comme vous lui recommanderez
« bien expressément de faire , il recevra tous les hon-
« neurs et les égards dus à sa majesté de la part des
« Polonais , ce dont nous ont fait assurer les ambas-
« sadeurs du roi Auguste et de la république, en s'of-
« frant même à cette condition , aussi bien que quel-
« ques autres nobles Polonais , si nous le requérons ,
« pour otages et sûreté de son passage.
« Lorsque le temps dont vous serez convenu avec le
« très noble Delvet Obérai, pour la marche, sera venu,
<i vous vous mettrez à la tête de vos braves soldats ,
« entre lesquels seront les Tartares, ayant à leur tête le
« han, et vous conduirez le roi de Suéde avec ses gens.
« Qu'ainsi il plaise au seul dieu tout puissant de di-
« riger vos pas et les leurs ; le bâcha d'Aulos restera à
« Bender pour le garder, en votre absence, avec un
« corps de spahis et un autre de janissaires ; et en
« suivant nos ordres et nos intentions impériales en
« tous ces points et articles , vous vous rendrez digne
« de la continuation de notre faveur impériale , aussi
« bien que des louanges et des récompenses dues à
« tous ceux qui les observent.
" Fait à notre résidence impériale de Constantino-
.c pie, le 2 de la lune de cheval, 1 124 de Thégire. »
LIVRE SIXlEiME. 243
Pendant qu'on attendait cette réponse du grand-
seigneur, le roi écrivit à la Porte pour se plaindre de
la trahison dont il soupçonnait le kan des Tartares ;
mais les passages étaient bien gaj-dés : de plus , le mi-
nistère lui était contraire ; le^ lettres ne parvinrent
point au sultan; le visir empêcha même M. Desaleurs
de venir à Andrinople, où était la Porte , de peur que
ce ministre, qui agissait pour le roi de Suéde, ne voulût
déranger le dessein qu on avait de le faire partir.
Charles , indigné de se voir en quelque sorte chassé
des terres du grand-seigneur, se détermina à ne point
partir du tout.
Il pouvait demandei' à s'en retourner par les terres
d'Allemagne, ou s'embarquer sur la mer Noire, pour
se rendre à Marseille par la Méditerranée ; mais il
aima mieux ne demander rien , et attendre les événe-
ments.
Quand les douze cents bourses furent arrivées, son
trésorier Grothusen , qui avait appris la langue tur-
que dans ce long séjour, alla voir le bâcha sans inter-
prète , dans le dessein de tirer de lui les douze cents
bourses , et de former ensuite à la Porte quelque in-
trigue nouvelle, toujours sur cette fausse supposition
que le parti suédois armerait enfin l'empire ottoman
contre le czar.
Grothusen dit au bâcha que le roi ne pouvait avoir
ses équipages prêts sans argent : « Mais , dit le hacha ,
" c'est nous qui ferons tous les frais de votre départ ;
« votre maître n'a rien à dépenser tant qu'il sera sous
« la protection du mien. »
Grothusen répliqua qu'il y avait tant de différence
i6.
244 HISTOIRE DE CHARLES XII,
entre les équipages turcs et ceux des Francs, qu'il
fallait avoir recours aux artisans suédois et polonais
qui étaient à Yarnitza.
Il l'assura que son maître était disposé à partir, et
que cet argent faciliterait et avancerait son départ. Le
bâcha , trop confiant , donna les douze cents bourses ;
il vint quelques jours après demander au roi, d'une
manière très respectueuse , les ordres pour le départ.
Sa surprise fut extrême , quand le roi lui dit qu'il
n'était pas prêt à partir, et qu'il lui fallait encore mille
bourses. Le bâcha, confondu à cette réponse, fut
quelque temps sans pouvoir parler. Il se retira vers
une fenêtre, où on le vit verser, quelques larmes. En-
suite , s'adressant au roi : « Il m'en coûtera la tête ,
« dit-il, pour avoir obhgé ta majesté; j'ai donné les
« douze cents bourses malgré l'ordre exprès de mon
c souverain. » Ayant dit ces paroles, il s'en retournait
plein de tristesse.
Le roi l'arrêta , et lui dit qu'il l'excuserait auprès
du sultan. « Ah 1 repartit le Turc en s'en allant, mon
« maître ne sait point excuser les fautes ; il ne sait
« que les punir. »
Ismaël hacha alla apprendre cette nouvelle au kan
des Tartares, lequel ayant reçu le même ordre que le
hacha, de ne point souffrir que les douze cents bourses
fussent données avant le départ du roi, et ayant con-
senti qu'on délivrât cet argent, appréhendait aussi
bien que le hacha l'indignation du grand-seigneur. Ils
écrivirent tous deux à la Porte pour se justifier; ils pro-
testèrent qu'ils n'avaient donné les douze cents bourses
que sur les promesses positives d'un ministre du roi
LIVRE SIXIÈME. 2/\J
de partir sans délai; et ils supplièrent sa hautessc que
le refus du roi ne fût point attribué à leur désobéis-
sance.
Charles, persistant toujours dans Tidée que le kan
et le hacha voulaient le livrer à ses ennemis , ordonna
à M. Funk , alors son envoyé auprès du grand-sei-
gneur , de porter contre eux des plaintes , et de de- ,
mander encore mille bourses. Son extrême générosité,
et le peu de cas qu'il fesait de l'argent, Tempéchaient
de sentir qu'il y avait de l'avilissement dans cette
proposition. Il ne la fesait que pour s'attirer un refus ,
et pour avoir un nouveau prétexte de ne point partir:
mais c'était être réduit à d'étranges extrémités que
d'avoir besoin de pareils artifices. Savari , son inter-
prète, homme adroit et entreprenant, porte sa lettre
à Andrinople , malgré la sévérité avec laquelle le
grand-visir fesait garder les passages.
Funk fut obligé d'aller faire cette demande dange-
reuse. Pour toute réponse on le fit mettre en prison.
Le sultan , indigné , fit assemblei*un divan extraordi-
naire , et y parla lui-même , ce qu'il ne fait que très
rarement. Tel fut son discours , selon la traduction
qu'on en fit alors :
« Je n'ai presque connu le roi de Suéde que par la
^i défaite de Pultava, et par la prière qu'il m'a faite de
« lui accorder un asile dans mon empire : je n'ai , je
« crois , nul besoin de lui , et n'ai sujet ni de l'aimer ni
« de le craindre; cependant, sans consulter d'autres
« motifs que l'hospitalité d'un musulman , et ma gé-
« nérosité qui répand la rosée de ses faveurs sur les
< grands comme sur les petits , sur Ips étrangers
246 HISTOIRE DE CHARLES XII,
« comme sur mes sujets , je Tai reçu et secouru de
« tout, lui, ses ministres, ses officiers, ses soldats, et
« n'ai cessé, pendant trois ans et demi , de Taccabler
« de présents.
« Je lui ai accordé une escorte considérable pour
« le conduire dans ses états. Il a demandé mille
^ « bourses pour payer quelques frais , quoique je les
« fasse tous : au lieu de mille , j'en ai accordé douze
« cents. Après les avoir tirées de la main du séras-
« quier de Bender, il eh demande encore mille autres,
« et ne veut point partir, sous prétexte que l'escorte
« est trop petite, au lieu qu'elle n'est que trop grande
« pour passer par un pays ami.
« Je demande donc si c'est violer les lois de l'hos-
« pitalité que de renvoyer ce prince, et si les puis-
« sauces étrangères doivent m'accuser de violence et
« d'injustice, en cas qu'on soit réduit à le faire partir
« par force. » Tout le divan répondit que le grand-
seigneur agissait avec justice.
Le mufti déclara que l'hospitalité n'est point de
commande aux musulmans envers les infidèles, en-
core moins envers les ingrats ; et il donna son fetfa ,
espèce de mandement qui accompagne presque tou-
jours les ordres importants du grand-seigneur; ces
fetfas sont révérés comme des oracles, quoique ceux
dont ils émanent soient des esclaves du sultan comme
les autres.
L'ordre et le fetfa furent portés à Bender par le
Bouyouk Imraour, grand-maître des écuries, et un
Chiaoux Bâcha, premier huissier. Le hacha de.Rsnder
reçut Tordre chez le kan des Tartares; aussitôt il alla
LIVRE SIXIÈME. 2/47
à Varnitza demander si le roi voulait partir comme
ami, ou le réduire à exécuter les ordres du sultan.
Charles XIÏ menacé n'était pas maître de sa colère.
« Obéis à ton maître, si tu l'oses, lui dit-il, et sors de
« ma présence. » Le bâcha, indigné, s'en retourna au
frrand galop , contre l'usage ordinaire des Turcs : en
s'en retournant, il rencontra Fabrice, et lui cria tou-
jours en courant : « Le roi ne veut point écouter la
« raison; tu vas voir des choses bien étranges. » Le
jour même il retrancha les vivres au roi , et lui ôta sa
garde de janissaires. Il fit dire aux Polonais et aux
Cosaques qui étaient à Varnitza , que s'ils voulaient
avoir des vivres , il fallait quitter le camp du roi de
Suéde, et venir se mettre dans la ville de Bender sous
la protection de la Porte. Tous obéirent, et laissèrent
le roi réduit aux officiers de sa maison et à trois cents
soldats suédois contre vingt mille Tartares et six
mille Turcs.
Il n'y avait plus de provisions dans le camp pour
les hommes ni pour les chevaux. Le roi ordonna qu'on
tuât hors du camp , à coups de fusil , vingt de ces
beaux chevaux arabes que le grand-seigneur lui avait
envoyés, en disant: « Je ne veux ni de leurs provisions
« ni de leurs chevaux. » Ce fut un régal pour les
troupes tartares , qui , comme on sait , trouvent la chair
de cheval délicieuse. Cependant les Turcs et les Tar-
tares investirent de tous côtés le petit camp du roi.
Ce prince , sans s'étonner , fît faire des retranche-
ments réguliers par ses trois cents Suédois : il y tra-
vailla lui-même; son chancelier, son trésorier, ses
secrétaires , les valets de chambre , tous ses dômes-
248 HISTOIRE DE CHARLES XII.
tiques , aidaient à Touviage. Les uns barricadaient les
fenêtres, les autres enfonçaient des solives derrière
les portes, en forme d'arcs-boutants.
Quand on eut bien barricadé la maison , et que le
roi eut fait le tour de ses prétendus retrancbements ,
il se mit à jouer aux échecs tranquillement avec son
favori Grothusen, comme si tout eût été dans une sé-
curité profonde. Heureusement Fabrice, Fenvoyé de
Holstein , ne s'était point logé à Varnitza , mais dans
un petit village entre Varnitza et Bender, où demeu-
rait aussi M. Jeffreys , envoyé d'Angleterre auprès du
roi de Suéde. Ces deux ministres, voyant Forage prêt
à éclater , prirent sur eux de se rendre médiateurs
entre les Turcs et le roi. Le kan , et surtout le baclia
de Bender, qui n'avait nulle envie de faire violence
à ce monarque, reçurent avec empressement les offres
de ces deux ministres ; ils eurent ensemble à Bender
deux conférences, où assistèrent cet huissier du sé-
rail et le grand-maître des écuries, qui avaient ap-
porté l'ordre du sultan et le fetfa du mufti.
M. Fabrice "^ leur avoua que sa majesté suédoise
avait de justes raisons de croire qu'on voulait le li-
vrer à ses ennemis en Pologne. Le kan , le hacha et les
autres jurèrent sur leurs têtes , prirent Dieu à témoin
qu'ils détestaient une si horrible perfidie; qu'ils ver-
seraient tout leur sang plutôt que de souffrir qu'on
manquât seulement de respect au roi en Pologne;
ils dirent qu'ils avaient entre leurs mains les am-
bassadeurs russes et polonais, dont la vie leur ré-
pondait du moindre affront qu'on oserait faire au roi
" Tout ce récit est rapporté par M. Fabrice dans ses lettres.
LIVRE SIXIÈME. o/j^
de Suéde. Enfin ils se plaignirent amèrement des
soupçons outrageants que le roi concevait sur des
personnes qui Tavaient si bien reçu et si bien traité.
Quoique les serments ne soient souvent que le lan-
gage de la perfidie , Fabrice se laissa persuader: il crut
voir dans leurs protestations cet air de vérité que le
mensonge n'imite jamais qu'imparfaitement. Il savait
bien qu'il y avait eu une secrète correspondance entre
le kan tartare et le roi Auguste ; mais il demeura con-
vaincu qu'il ne s'était agi dans leur négociation que de
faire sortir Charles XII des terres du grand-seigneur.
Soit que Fabrice se trompât ou non , il les assUra qu'il
représenterait au roi l'injustice de ses défiances. «Mais
« prétendez-vous le forcer à partir? ajouta-t-il. — Oui ,
« dit le bâcha ; tel est l'ordre de notre maître. » Alors il
les pria encore une fois de bien considérer si cet ordre
était de verser le sang d'une tête couronnée? « Oui,
« répliqua le kan en colère, si cette tête couronnée
« désobéit au grand-seigneur dans son empire. »
Cependant tout étant prêt pour l'assaut , la mort de
Charles XII paraissait inévitable, et l'ordre du sultan
n'étant pas positivement de le tuer, en cas de résis-
tance , le bâcha engagea le kan à souffrir qu'on en-
voyât dans le moment un exprès à Andrinople , où
était alors le grand -seigneur, pour avoir les derniers
ordres de sa hautesse.
M. Jeffrey s et M. Fabrice ayant obtenu ce peu de
relâche , courent en avertir le r-oi ; ils arrivent avec
Tempressement de gens qui apportaient une nouvelle
heureuse ; mais ils furent très froidement reçus ; il les
appela médiateurs volontaires , et persista à soutenir
2 30 HISTOIRE DE CHARLES XII.
que l'ordre du sultan et le fetfa du mufti étaient forp^és,
puisqu'on venait d'envoyer demander de nouveaux
ordres à la Porte.
Le ministre anglais se retira , bien résolu de ne se
plus mêler des affaires d'un prince si inflexible. M. Fa-
brice , aimé du roi , et plus accoutumé à son humeur
que le ministre anglais , resta avec lui pour le conju-
rer de ne pas hasarder une vie si précieuse dans une
occasion si inutile.
Le roi , pour toute réponse , lui fit voir ses retran-
chements , et le pria d'employer sa médiation seule-
ment pour lui faire avoir des vivres ; on obtint aisé-
ment des Turcs de laisser passer des provisions dans
le camp du roi , en attendant que le courrier fût revenu
d'Andrinople. Le kan même avait défendu à ses Tar-
tares , impatients du pillage , de rien attenter contre
les Suédois jusqu'à nouvel ordre ; de sorte que Char-
les XII sortait quelquefois de son camp avec quarante
chevaux , et courait au milieu des troupes tartares ,
qui lui laissaient respectueusement le passage libre :
il marchait même droit à leurs rangs , et ils s'ouvraient
plutôt que de résister.
Enfin l'ordre du grand-seigneur étant venu de pas-
ser au fil de l'épée tous les Suédois qui feraient la
moindre résistance, et de ne pas épargner la vie du
roi , le hacha eut la complaisance de montrer cet ordre
à M. Fabrice , afin qu'il fît un dernier effort sur l'es-
prit de Charles. Fabrice vint faire aussitôt ce triste
rapport. « Avez-vous vu l'ordre dont vous parlez? dit
« le roi. — Oui , répondit Fabrice. — Hé bien , dites-
« leur de ma part que c'est un second ordre qu'ils ont
LIVRE SIXIEME. 25 I
" supposé , et que je ne veux point partir. » Fabrice se
jeta à ses pieds , se mit en colère , lui reprocha son
opiniâtreté: tout fut inutile. « Retournez àVos Turcs,
« lui dit le roi en souriant; s'ils m attaquent , je saurai
« bien me défendre. »
Les chapelains du roi se mirent aussi à genoux de-
vant lui , le conjurant de ne pas exposer à un mas-
sacre certain les malheureux restes de Pultava , et sur-
tout sa personne sacrée ; l'assurant de plus que cette
résistance était injuste , qu'il violait les droits de l'hos-
pitalité , en s'opiniâtrant à rester par force chez des
étrangers qui l'avaient si long-temps et si généreuse-
ment secouru. Le roi , qui ne s'était point fâché contre
Fabrice , se mit en colère contre ses prêtres , et leur
dit qu'il les avait pris pour faire les prières , et non
pour lui dire leurs avis.
Le général Hord et le général Dardoff , dont le sen-
timent avait toujours été de ne pas tenter un combat
dont la suite ne pouvait être que funeste , montrèrent
au roi leurs estomacs couverts de blessures reçues à
son service ; et Fassurant qu'ils étaient prêts de mourir
pour lui , ils le supplièrent que ce fût au moins dans
une occasion plus nécessaire. « Je sais par vos bles-
« sures et par les miennes , leur dit Charles XII , que
« nous avons vaillamment combattu ensemble ; vous
a avez fait votre devoir jusqu'à présent; faites-le en-
« core aujourd'hui. » Il n'y eut plus alors qu'à obéir;
chacun eut honte de ne pas chercher de mourir avec le
roi. Ce prince , préparé à l'assaut , se flattait en secret
du plaisir et de l'honneur de soutenir avec trois cents
Suédois les efforts de toute une armée. Il plAça chacun
252 HISTOIRE DE CHARLES XII.
à son poste : son chancelier Mullern , le secrétaire
Empreus , et les clercs , devaient défendre la maison
de la chantellerie ; le baron Fief, à la tête des officiers
de la bouche , était à un autre poste : les palefreniers ,
les cuisiniers , avaient un autre endroit à garder, car
avec lui tout était soldat; il courait à cheval de ses re-
tranchements à sa maison , promettant des récom-
penses à tout le monde , créant des officiers , et assu-
rant de faire capitaines les moindres valets qui com-
battraient avec courage.
On ne fut pas long- temps sans voir l'armée des
Turcs et des Tartares , qui venaient attaquer le petit
retranchement avec dix pièces de canon et deux mor-
tiers. Les queues de cheval flottaient en l'air, les clai-
rons sonnaient, les cris de alla^ alla^ se fesaient en-
tendre de tous côtés. Le baron de Grothusen remarqua
que les Turcs ne mêlaient dans leurs cris aucune in-
jure contre le roi , et qu'ils l'appelaient seulement De-
mirbash , tête de fer. Aussitôt il prend le parti de sor-
tir seul sans armes des retranchements ; il s'avança
dans les rang des janissaires , qui presque tous avaient
reçu de l'argent de lui. « Eh quoi ! mes amis , leur dit-
« il en propres mots, venez-vous massacrer trois cents
« Suédois sans défense? Vous, braves janissaires, qui
♦c avez pardonné à cent mille Russes , quand ils vous
« ont crié amman (pardon) , avez-vous oublié les bien-
« faits que vous avez reçus de nous? et voulez-vous as-
« sassiner ce grand roi de Suéde que vous aimez tant,
« et qui vous a fait tant de libéralités ? Mes amis , il ne
tt demande que trois jours , et les ordres du sultan ne
« sont pas "si sévères qu'on vous le fait croire. »
LIVBE SIXIÈME. 253
Ces paroles firent un effet que Grothusen n'atten-
dait pas lui-même. Les janissaires jurèrent sur lems
barbes qu'ils n'attaqueraient point le roi , et qu'ils lui
donneraient les trois jours qu'il demandait. En vain
on donna le signal de l'assaut : les janissaires , loin
d'obéir, menacèrent de se jeter sur leurs chefs , si l'on
n'accordait pas trois jours au roi de Suéde ; ils vinrent
en tumulte à la tente du bâcha de Bender, criant que
les ordres du sultan étaient supposés : à cette sédition
inopinée , le hacha n'eut à opposer que la patience.
Il feignit d'être content de la généreuse résolution
des janissaires , et leur (5rdonna de se retirer à Bender.
Le kan des Tartares , homme violent , voulait dcyiner
immédiatement l'assaut avec ses troupes ; mais le ha-
cha , qui ne prétendait pas que les Tartares eussent
seul l'honneur de prendre le roi , tandis qu'il serait
puni peut-être de la désobéissance de ses janissaires ,
persuada au kan d'attendre jusqu'au lendemain.
Le hacha , de retour à Bender, assembla tous les of-
ficiers des janissaires et les plus vieux soldats; il leur
lut et leur fit voir l'ordre positif du sultan et le fetfa du
mufti. Soixante des plus vieux , qui avaient des barbes
blanches vénérables, et qui avaient reçu mille présents
des mains du roi, proposèrent d'aller eux-mêmes le
supplier de se remettre entre leurs mains , et de souf-
frir qu'ils lui servissent de gardes.
Le hacha le permit ; il n'y avait pomt d'expédient
qu'il n'eût pris , plutôt que d'être réduit à faire tuer
ce prince. Ces soixante vieillards allèrent donc le len-
demain matin à Varnitza , n'ayant dans leurs mains
que de longs bâtons blancs , seules armes des janis-
1
254 HISTOIRE DE CHARLES XII.
saires quand ils ne vont point au combat ; car les Turcs
regardent comme barbare la coutume des chrétiens
de porter des épées en temps de paix , et d'entrer Ma-
rnés chez leurs amis et dans leurs églises.
Ils s'adressèrent au baron de Grothusen et au chan-
celier Mullern ; ils leur dirent qu'ils venaient dans le
dessein de servir de fidèles gardes au roi ; et que , s'il
voulait , ils le conduiraient à Andrinople , où il pour-
rait parler lui-même au grand-seigneur. Dans le temps
qu'ils fesaient cette proposition , le roi lisait des let-
tres qui arrivaient de Constantinople, et que Fabrice,
qui ne pouvait plus le voir •lui avait fait tenir se-
crètement par un janissaire. Elles étaient du comte
Poniatowski , qui ne pouvait le servir à Bender ni à
Andrinople , étant retenu à Constantinople par ordre
de la Porte, depuis l'indiscrète demande des mille
bourses. Il mandait au roi que les ordres du sultan
pour saisir ou massacrei sa personne royale en cas de
résistance n'étaient que trop réels ; qu'à la vérité le
sultan était trompé par ses ministres , mais que plus
l'empereur était trompé dans cette affaire , plus il vou-
lait être obéi ; qu'il fallait céder au temps et plier sous
la nécessité ; qu'il prenait la liberté de lui conseiller
de tout tenter auprès des ministres par la voie des né-
gociations ; de ne point mettre de l'inflexibilité où il
ne fallait que de la douceur, et d'attendre de la poli-
tique et du teriips le remède à un mal que la violence
aigrirait sans ressource.
Mc^is ni les propositions de ces vieux janissaires, ni
les lettres de Poniatowski , ne purent donner seule-
ment au roi l'idée qu'il pouvait fléchir sans déshon-
LIVRE SIXIÈME. 255
neur. Il aimait mieux mourir de la main des Turcs
que d'être en quelque sorte leur prisonnier : il yen-
voya ces janissaires sans les vouloir voir, et leur fit
dire que, s'ils ne se retiraient, il leur ferait couper la
barbe, ce qui est dans l'Orient le plus outrageant de
tous les affronts.
Les vieillards , remplis de l'indignation la plus vive ,
s'en retournèrent en criant : « Ah ! la tête de fer ! puis-
« qu'il veut périr, qu'il périsse. » Ils vinrent rendre
compte au bâcha de leur commission , et apprendre à
leurs camarades à Bender l'étrange réception qu'on
leur avait faite. Tous jurèrent alors d'obéir a.ux' ordres
du hacha sans délai , et eurent autant d'impatience
d'aller à l'assaut qu'ils en avaient eu peu le jour pré-
cédent.
L'ordre est donné dans le moment : les Turcs mar-
chent aux retranchements : lesTartares les attendaient
déjà, et les canons commençaient à tirer. Les janis-
saires d'un côté , et les Tartares de l'autre , forcent en
un instant ce petit camp ; à peine vingt Suédois tirè-
rent l'épée ; les trois cents soldats furent enveloppés
et faits prisonniers sans résistance. Le roi était alors
à cheval , entre sa maison et son camp , avec les géné-
raux Hord, Dardoff, et Sparre : voyant que tous les
soldats s'étaient laissé prendre en sa présence , il dit
de sang froid à ces trois officiers : « Allons défendre
« la maison ; nous combattrons , ajouta-t-il en sou-
« riant, pro aris etfocis. »
Aussitôt il galope avec eux vers cette maison, où
il avait mis environ quarante domestiques en senti-
nelle , et qu'on avait fortifiée du mieux qu'on avait pu.
2 56 HISTOIRE DE CHARLES XII.
Ces généraux , tout accoutumés qu'ils étaient à Tb-
piniâtre intrépidité de leur maître , ne pouvaient se
lasser d'admirer qu'il voulût de sang froid , et en plai-
santant , se défendre contre dix canons et toute une
armée, ils le suivirent avec quelques gardes et quelques
domestiques, qui fesaient en tout vingt personnes.
Mais quand ils furent à la porte , ils la trouvèrent
assiégée de janissaires ; déjà même près de deux cents
Turcs ou Tartares étaient entrés par une fenêtre , et
s'étaient rendus maîtres de tous les appartements , à
la réserve d'une grande salle où les domestiques du
roi s'étaient retirés. Cette salle était heureusement près
de la porte par où le roi voulait entrer avec sa petite
troupe de vingt personnes ; il s'était jeté en bas de son
cheval , le pistolet et Fépée à la main , et sa suite en
avait fait autant.
Les janissaires tombent sur lui de tous côtés ; ils
étaient animés par la promesse qu'avait faite le hacha
de huit ducats d'or à chacun de ceux qui auraient seu-
lement touché son habit , en cas qu'on pût le prendre.
Il blessait et il tuait tous ceux qui s'approchaient de
sa personne. Un janissaire qu'il avait blessé lui ap-
puya son mousqueton sur le visage : si le bras du Turc
n'avait fait un mouvement causé par la foule , qui al-
lait et qui venait comme des vagues, le roi était mort:
la balle glissa sur son nez , lui emporta un bout de l'o-
reille , et alla casser le bras au général Hord , dont la
destinée était d'être toujours blessé à côté de son
maître.
Le roi enfonça son épée dans l'estomac du janis-
saire ; en même temps ses dolnestiques , qui étaient
LIVRE SIXIÈME. 257
enfermés dans la grande salle , en ouvrent la porte : le
roi entre comme un trait, suivi de sa petite troupe; on
referme la porte dans Tinstant , et on la barricade avec
tout ce qu'on peut trouver. Voilà Charles XII dans
cette salle , enfermé avec toute sa suite , qui consis-
tait en près de soixante hommes , officiers , gardes ,
secrétaires , valets-de-chamtre , domestiques de toute
espèce.
Les janissaires et les Tartares pillaient le reste de
la maison, et remplissaient les appartements. « Allons
« un peu chasser de chez moi ces barbares » , dit -il ;
et se mettant à la tète de son monde , il ouvrit lui-
même la porte de la salle , qui donnait dans son ap-
partement à coucher ; il entre , et fait feu sur ceux qui
pillaient.
Les Turcs , chargés de butin , épouvantés de la su-
bite apparition de ce roi qu'ils étaient accoutumés à
respecter, jettent leurs armes, sautent par la fenêtre ,
ou se retirent jusque dans les caves : le roi profitant
de leur désordre , et les siens animés par le succès ,
poursuivent les Turcs de chambre en chambre, tuent
ou blessent ceux qui ne fuient point , et en un quart
d'heure nettoient la maison d'ennemis.
Le roi aperçut , dans la chaleur du combat , deux
janissaires qui se cachaient sous son lit : il en tua un
d'un coup d'épée ; l'autre lui demanda pardon en criant
amynan. « Je te donne la vie , dit le roi au Turc , à cou-
« dition que tu iras faire au hacha un fidèle récit de ce
« que tu as vu. » Le Turc promit aisément ce qu'on
voulut, et on lui permit de sauter par la fenêtre comme
les autres.
CIIAP.LES \n. 17
2 58 HISTOIRE DE CHARLES XII.
Les Suédois étant enfin maîtres de la maison , re-
fermèrent et barricadèrent encore les fenêtres. Ils ne
manquaient point d'armes : une chambre basse, pleine
de mousquets et de poudre, avait échappé à la recher-
che tumultueuse des janissaires ; on s'en servit à. pro-
pos ; les Suédois tiraient à travers les fenêtres , pres-
que à bout portant , sur cette multitude de Turcs , dont
ils tuèrent deux cents en moins d'un demi -quart
d'heure.
Le canon tirait contre la maison ; mais les pierres
étant fort molles , il ne fesait que des trous , et ne ren-
versait rien.
Le kan des Tartares et le hacha, qui voulaient pren-
dre le roi en vie , honteux de perdre du monde et d'oc-
cuper une armée entière contre soixante personnes ,
jugèrent à propos de mettre le feu à la maison , pour
obliger le roi de se rendre. Ils firent lancer sur le- toit,
contre les portes et contre les fenêtres, des flèches
entortillées de mèches allumées : la maison fut en
flammes en un moment. Le toit tout embrasé était
prêt à fondre sur les Suédois. Le roi donna tranquil-
lement ses ordres pour éteindre le feu. Trouvant un
petit baril plein de liqueur, il prend le baril lui-même ,
et, aidé de deux Suédois , il le jette à l'endroit où le feu
était le plus violent. Il se trouva que ce baril était rem-
pli d'eau-de-vie; mais la précipitation, inséparable
d'un tel embarras , empêcha d'y penser. L'embrase-
ment redoubla avec plus de rage : l'appartement du
roi était consumé ; la grande salle , où les Suédois se
tenaient , était remplie d'une fumée affreuse , mêlée
de tourbillons de feu qui entraient par les portes des
LIVRE SIXIEME. 269
appartements voisins ; la moitié du toit était abîmée
dans la maison même , l'autre tombait en dehors en
éclatant dans les flammes.
Un garde , nommé Walberg , osa , dans cette extré-
mité , crier qu'il fallait se rendre. < Voilà un étrange
« homme , dit le roi , qui s'imagine qu'il n'est pas plus
« beau d'être brûlé que d'être prisonnier. » Un autre
garde , nommé Rosen , s'avisa de dire que la maison
de la chancellerie , qui n'était qu'à cinquante pas . avait
un toit de pierre et était à l'épreuve du feu; qu'il fal-
lait faire une sortie, gagner cette maison, et s'y dé-
fendre. « Voilà un vrai Suédois » , s'écria le roi : il em-
brassa ce garde , et le créa colonel sur-le-champ. « Al-
« Ions , mes amis , dit -il , prenez avec vous le plus de
« poudre et de plomb que vous pourrez, et gagnons
« la chancellerie , l'épée à la main. »
Les Turcs , qui cependant entouraient cette maison
tout embrasée , voyaient avec une admiration mêlée
d'épouvante que les Suédois n'en sortaient point ; mais
leur étonnement fut encore plus grand lorsqu'ils vi-
rent ouvrir les portes , et le roi et les siens fondre sur
eux en désespérés. Charles et ses principaux officiers
étaient armés d'épées et de pistolets : chacun tira deux
coups à-la-fois à l'instant que la porte s'ouvrit; et dans
le même clin d'œil , jetant leurs pistolets et s'armant
de leurs épées , ils firent reculer les Turcs plus de cin-
quante pas. Mais, le moment d'après, .cette petite
troupe fut entourée : le roi , qui était en bottes, selon
sa coutume , s'embarrassa dans ses éperons et tomba :
vingt et un janissaires se jettent aussitôt sur lui ; il jette
^ l'air son épée, pour s'épargner la douleur de la ren-
iGo HISTOIRE DE CHARLES XII.
dre : les Turcs l'emmènent au quartier du bâcha ; les
uns le tenant sous les jambes , les autres sous les bras ,
comme on porte un malade que l'on craint d'ihcom-
moder.
Au moment que le roi se vit saisi , la violence de
son tempérament , et Ik fureur oii un combat si long
et si terrible avait dû le mettre , firent place tout-à-
coup à la douceur et à la tranquillité. Il ne lui échappa
pas un mot d'impatience , pas un coup d'œil de co-
lère. Il regardait les janissaires en souriant , et ceux-
ci le portaient en criant alla, avec une indignation
mêlée de respect. Ses officiers furent pris au même
temps , et dépouillés par les Turcs et par les Tartares.
Ce fut le 1 2 février de l'an i y 1 3 qu'arriva cet étrange
événement, qui eut encore des suites singulières'^.
* M. Norberg, qui n'était pas présent à cet événement, n'a fait
que suivre ici dans son histoire celle de M. de Voltaire : mais il l'a
tronquée, il en a supprimé les circonstances intéressantes, et n'a pu
justifier la témérité de Charles XII. Tout ce qu'il a pu dire contre
M. de Voltaire, au sujet de cette affaire de Bender, se réduit à l'aven-
ture du sieur Frédéric , valet-de-chambre du roi de Suéde , que
quelques uns prétendaient avoir été brûlé dans la maison du roi,
et que d'autres disaient avoir été coupé en deux par les Tartares.
La Mottraye prétend aussi que le roi de Suède ne dit point ces
paroles, « Nous combattrons pro aris et focis; >» mais M. Fabrice,
qui était présent , assure que le roi prononça ces mots que La
Mottraye n'était pas plus à portée d'écouter qu'il n'était capable de
les comprendre, ne sachant pas un mot de latin.
FIN DU LIVRE SIXIEME.
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LIVRE SEPTIEME,
ARGUMENT.
Les Turcs transfèrent Charles à Démirtash. Le roi Stanislas est
pris dans le même temps. Action hardie de M. de Villelongue.
Révolution dans le sérail. Bataille donnée en Poméranie. Altena
brûlé par les Suédois. Charles part enfin pour retourner dans
ses états. Sa manière étrange de voyager. Son arrivée à Stral-
sund. Disgrâces de Charles. Succès de Pierre-le-Grand. Son
triomphe dans Pétersbourg. , •
Le bâcha de Bender attendait Charles gravement
dans sa tente , ayant près de lui Marco pour interprète.
Il reçut ce prince avec un profond respect , et le sup-
plia de se reposer sur un sopha ; mais le roi ne pre-
nant pas seulement garde aux civilités du Turc , se
tint debout dans la tente.
« Le Tout-Puissant soit béni , dit le bâcha , de ce que
« ta majesté est en vie; mon désespoir est amer d'a-
« voir été réduit par ta majesté à exécuter les ordres
« de sa hautesse. » Le roi , fâché seulement de ce que
ses trois cents soldats s'étaient laissé prendre dans
leurs retranchements , dit au hacha : « Ah ! s'ils s'é-
« taient défendus comme ils devaient , on ne nous au-
« rait pas forcés en dix jours. — Hélas ! dit le Turc ,
« voilà du courage bien mal employé. » Il fit recon-
duire le roi à Bender sur un cheval richement capara-
çonné. Ses Suédois étaient ou tués ou pris ; tout sou
262 HISTOIRE DE CHARLES XII.
équipage , ses meubles , ses papiers , ses hardes les plus
nécessaires, pillés ou brûlés ; on voyait sur les chemins
les officiers suédois presque nus, enchaînés deux à
deux , et suivant à pied des Tartares ou des janissaires.
Le chancelier, les généraux , n'avaient point un autre
sort; ils étaient esclaves des soldats à qui ils étaient
échus en partagé.
Ismaël hacha, ayant conduit Charles XII dans son
sérail de Bender , lui céda son appartement , et le fit
servir en roi, non sans prendre la précaution de mettre
des janissaires en sentinelle à la porte de la chambre.
On lui prépara un lit ; mais il se jeta tout botté sur un
sôpha , et dormit profoiidément. Un officier, qui se
tenait debout auprès de lui , lui couvrit la tête d'un
bonnet , que le roi jeta en se réveillant de son premier
sommeil ; et le Turc voyait avec étonnement un sou-
verain qui couchait en bottes et nu-tête. Le lendemain
matin Ismaël introduisit Fabrice dans la chambre du
roi. Fabrice trouva ce prince avec ses habits déchirés ,
ses bottes , ses mains , et toute sa personne, couvertes
de sang et de poudre , les sourcils brûlés , mais l'air
serein dans cet état affreux.* Il se jeta à genoux devant
lui , sans pouvoir proférer une parole : rassuré bientôt
par la manière libre et douce dont le roi lui parlait , il
reprit avec lui sa familiarité ordinaire, et tous deux
s'entretinrent en riant du combat de Bender. « On pré-
« tend , dit Fabrice , que votre majesté a tué vingt ja-
« nissaires de sa main. — Bon , bon , dit le roi , on aug-
« mente toujours les choses de la moitié. » Aurailieu
de cette conversation , le bâcha présenta au roi son fa-
vori Grothusen et le colonel Ribbins , qu'il avait eu la
LIVRE SEPTIÈME. 263
pjénérosité de racheter à ses dépens. Fabrice se char-
fjea de la rançon des autres prisonniers.
Jeffreys , l'envoyé d'Angleterre , se joignit à lui pour
fournir à cette dépense. Un Français que la curiosité
avait amené à Bender , et qui a écrit une partie des évé-
nements que l'on rapporte, donna aussi ce qu'il avait.
Ces étrangers , assistés des soins et même de l'argent
du bâcha , rachetèrent non seulement les officiers ,
mais encore leurs habits , des mains des Turcs et des
Tartares.
Dès le lendemain on conduisit le roi prisonnier dans
un chariot couvert d'écarlate sur le chemin d'Andri-
nople : son trésorier Grothusen était avec lui : le chan-
celier MuUern et quelques officiers suivaient dans un
autre char : plusieurs étaient à cheval , çt lorsqu'ils je-
taient les yeux sur le chariot où était le roi , ils ne pou-
vaient retenir leurs larmes. Le bâcha était à la tête de
l'escorte. Fabrice lui représenta qu'il était honteux de
laisser le roi sans épée, et le pria de lui en donner une.
« Dieu m'en préserve ! dit le bâcha , il voudrait nous
« en couper la barbe. » Cependant il la lui rendit quel-
ques heures après.
Comme on conduisait ainsi prisonnier et désarmé
ce roi qui , peu d'années, auparavant , avait donné la
loi à tant d'états , et qui s'était vu l'arbitre du Nord et
la terreur de l'Europe, on vit au même endroit un
autre exemple de la fragilité des grandeurs humaines.
Le roi Stanislas avait été arrêté sur les terres des
Turcs , et on l'amenait prisonnier à Bender, dans le
temps même qu'on transférait Charles XIL
Stanislas n'étant plus soutenu par la main qui l'a-
264 HISTOIRE DE CHARLES XII.
vait fait roi , se trouvant sans argent, et par conséquent
sans parti en Pologne , s'était retiré d'abord en Pomé-
ranie; et ne pouvant plus conserver son royaume,
il avait défendu autant qu'il l'avait pu les états de son
bienfaiteur. Il avait même passé en Suéde , pour pré-
cipiter les secours dont on avait besoin dans la Pomé-
ranie et dans la Livonie : il avait fait tout ce qu'on de-
vait attendre de Fami de Charles XII. En ce temps, le
premier roi de Prusse , prince très sage , s'inquiétant
avec raison du voisinage des Moscovites , imagina de
se liguer avec Auguste et la république de Pologne ,
pour renvoyer les Russes dans leur pays , et de faire
entrer Charles XII lui-même dans ce projet. Trois
grands événements devaient en être le fruit :. la paix
du Nord , le retour de Charles dans ses états , et une
barrière opposée aux Russes , devenus formidables à
l'Europe. Le préliminaire de ce traité , dont dépendait
la tranquillité publiqtle , était l'abdication de Stanislas.
Non seulement Stanislas l'accepta, mais il se chargea
d'être le négociateur d'une paix qui lui enlevait la cou-
ronne ; la nécessité , le bien public , la gloire du sacri-
fice , et l'intérêt de Charles , à qui il devait tout , et qu'il
aimait , le déterminèrent. Il écrivit à Bender : il exposa
au roi de Suéde l'état des affaires , les malheurs , et le
remède : il le conjura de ne point s'opposer à une ab-
dication devenue nécessaire par les conjonctures , et
honorable par les motifs ; il le pressa de ne point im-
moler les intérêts de la Suéde à ceux d'un ami mal-
heureux , qui s'immolait au bien public sans répu-
gnance. Charles XII reçut ces lettres à Varnitza ; il dit
en colère au courrier, en présence de plusieurs té-
LIVRE SEPTIÈME. ^65
moins : « Si mon ami ne veut pas être roi , je saurai
« bien en faire un autre. »
Stanislas s'obstina au sacrifice que Charles refusait.
Ces temps étaient destinés à des sentiments et à des ac-
tions extraordinaires. Stanislas voulut aller lui-même
fléchir Charles ; et il hasarda , pour abdiquer un trône,
plus qu'il n'avait fait pour s'en emparer. Il se déroba
un jour, à dix heures du soir, de l'armée suédoise qu'il
commandait en Poméranie , et partit avec le baron
Sparre , qui a été depuis ambassadeur en Angleterre
et en France, et avec un autre colonel. Il prend le nom
d'un Français , nommé Haran , alors major au service
de Suéde , et qui est mort depuis commandant de Dant-
zick. Il côtoie toute Tarmée des ennemis : arrêté plu-
sieurs fois et relâché sur un passe-port obtenu au nom
de Haran , il arrive enfin , après bien des périls , aux
frontières de Turquie.
Quand il est arrivé en Moldavie , il renvoie à son ar-
mée le baron Sparre , entre dans Yassi , capitale de la
Moldavie , se croyant en sûreté dans un pays où le roi
de Suéde avait été si respecté : il était bien loin de soup-
çonner ce qui se passait alors.
On lui demande qui îl est : il se dit major d'un régi-
ment au service de Charles XII. On l'arrête à ce seul
nom ; il est mené devant le hospodar de Moldavie ,
qui, sachant déjà par les gazettes que Stanislas s'était
éclipsé de son armée , concevait quelques soupçons
de la vérité. On lui avait dépeint la figure du roi , très
aisé à reconnaître à un visage plein et aimable, et à un
air de douceur assez rare.
Le hospodar l'interrogea , lui fit beaucoup de ques-
266 HISTOIRE DE CHARLES XII.
tions captieuses , et enfin lui demanda quel emploi il
avait dans l'armée suédoise. Stanislas et le hospodar
parlaient latin. Major sum, lui dit Stanislas; imb maxi-
mus es, lui répondit le Moldave ; et aussitôt , lui pré-
sentant un fauteuil , il le traita en roi ; mais aussi il le
traita en roi prisonnier , et on fit une garde exacte au-
tour d'un couvent grec , dans lequel il fut obligé de
rester jusqu'à ce qu'on eût des ordres du sultan. Les
ordres vinrent de le conduire à Bender , dont on fesait
partir Charles.
La nouvelle en viut au bâcha , dans le temps qu'il
accompagnait le chariot du roi de Suéde. Le hacha le
dit à Fabrice: celui-ci s'approchant du chariot de
Charles XH , lui apprit qu'il n'était pas le seul roi pri-
sonnier entre les mains des Turcs , et que Stanislas
était à quelques milles de lui , conduit par des soldats.
" Courez à lui , mon cher Fabrice , lui dit Charles ,
« sans se déconcerter d'un tel accident : dites-lui bien
« qu'il ne fasse jamais de paix avec le roi Auguste , et
« assurez-le que dans peu nos affaires changeront. »
Telle était l'inflexibilité de Charles dans ses opinions,
que , tout abandonné qu'il était en Pologne , tout pour-
suivi dans ses propres états , 'tout captif dans une li-
tière turque , conduit prisonnier , sans savoir où on le
menait , il comptait encore sur sa fortune , et espérait
toujours un secours de cent mille hommes de la Porte
ottomane. Fabrice courut s'acquitter de sa commis-
sion, accompagné d'un janissaire , avec la permission
du bâcha. Il trouva à quelques milles le gros de sol-
dats qui conduisait Stanislas : il s'adressa au milieu
d'eux à un cavaher vêtu à la française et assez mal
LIVRE SEPTIÈME. 267
monté , et lui demanda en allfimand où était le roi de
Pologne. Celui à qui il parla était Stanislas lui-même,
qu'il n'avait pas reconnu sous ce déguisement. « Hé
« quoi! dit le roi, ne vous souvonez-vous donc plus
«de moi?» Alors Fabrice lui apprit le triste état où
était le roi de Suéde , et la fermeté inébranlable , mais
inutile , de ses desseins. •
Quand Stanislas fat près de Bender , le bâcha , qui
revenait après avoir accompagné Charles XI 1 quel-
ques milles , envoya«au roi polonais un cheval arabe
avec un harnais magnifique.
Il fut reçu dans Bender au bruit de l'artillerie , et ,
à la liberté près qu'il n'eut pas d'abord, il n'eut point
à se plaindre du traitement qu'on lui fit"^. Cependant
on conduisait Charles sur le chemin d'Andrinople.
Cette ville était déjà remplie du bruit de son combat.
Les Turcs le condamnaient et l'admiraient; mais le
divan irrité menaçait déjà de le reléguer dans une île
de l'Archipel.
Le roi de Pologne , Stanislas , qui m'a fait l'honneur
de m'apprendre la plupart de ces particularités , m'a
confirmé aussi qu'il fut proposé dans le divan de le
confiner jui-même dans une île de la Grèce; mais
quelques mois après , le grand-seigneur, adouci , le
laissa partir.
M. Desaieurs , qui aurait pu prendre son parti , et
empêcher qu'on ne fît cet affront aux rois chrétiens ,
" ^e bon chapelain Norberg prétend qu'on se contredit ici en
disant que le roi Stanislas fut retenu en prisonnier et servi en roi
dans Bender. Comment ce pauvre homme ne voyait-il pas qu'on
peut être a-la-fuis honoré et prisonnier?
268 HISTOIRE DE CHARLES XII.
était à Constantinople , aussi bien que M. Poniatowski ,
dont on craignait toujours le génie fécond en res-
sources. La plupart des Suédois , restés dans Andri-
nople , étaient en prison ; le trône du sultan parais-
sait inaccessible de tous côtés aux plaintes du roi de
Suéde. .
Le marquis de Fierville , envoyé secrètement de la
part de la France auprès de Charles à Bender, était
pour lors à Andrinople. Il osa imaginer de rendre ser-
vice à ce prince dans le temps que tout Tabandonnait
ou l'opprimait. Il fut heureusement secondé dans ce
dessein par un gentilhomme français , d'une an-
cienne maison de Champagne , nommé de Ville-
longue, homme intrépide, qui, n'ayant pas alors une
fortune selon son courage , et charmé d'ailleurs de
la réputation du roi de Suéde , était venu chez les
Turcs dans le dessein de se mettre au service de ce
prince.
M. de Fierville , avec l'aide de ce jeune homme ,
écrivit un mémoire au nom du roi de Suéde , dans le-
quel ce monarque demandait vengeance au sultan de
l'insulte faite en sa personne à toutes les têtes couron-
nées , et de la trahison vraie ou fausse du kan et du
bâcha de Bender,
On y accusait le visir et les autres ministres d'avoir
été corrompus par les Moscovites , d'avoir trompé le
grand-seigneur, d'avoir empêché les lettres du roi de
parvenir. jusqu'à sa hautesse, et d'avoir, par ses arti-
fices , arraché du sultan cet ordre si contraire à l'kos-
pitalité musulmane , par lequel on avait violé le droit
des nations d'une manière si indigne d'un grand em-
LIVRE SEPTIÈME. 269
pereur , en attaquant avec vingt mille hommes un roi
qui n'avait , pour se défendre , que ses domestiques ,
et qui comptait sur la parole sacrée du sultan.
Quand ce mémoire fut écrit, il fallut le faire tra-
duire en turc , et fécrire d'une écriture particulière
sur un papier fait exprès , dont on doit se servir pour
tout ce qu'on présente au sultan.
On s'adressa à quelques interprètes français qui
étaient dans la ville ; mais les affaires du roi de Suéde
étaient si désespérées , et le visii' déclaré si ouverte-
ment contre lui , qu'aucun interprête n'osa seulement
traduire Técrit de M. de Fierville. On trouva enfin un
autre étranger , dont la main n'était point connue à la
Porte , qui , moyennant quelque récompense et l'as-
surance d'un secret profond , traduisit le mémoire en
turc , et l'écrivit sur le papier convenable : le baron
d'Arvidson , officier des troupes de Siiède , contrefît
la signature du roi. Fierville, qui avait le sceau royal,
l'apposa à l'écrit, et on cacheta le tout avec les armes
de Suéde. Villelongue se chargea de remettre lui-
même ce paquet entre les mains du grand-seigneur ,
lorsqu'il irait à la mosquée , selon la coutume. On s'é-
tait déjà servi d'une pareille voie pour présenter au
sultan des mémoires contre ses ministres ; mais cela
même rendait le succès de cette entreprise plus diffi-
cile , et le danger beaucoup plus grand.
Le visir , qui prévoyait que les Suédois demande-
raient justice à son maître , et qui n'était que trop in-
struit par le malheur de ses prédécesseurs , avait ex-
pressément défendu qu'on laissât approcher personne
du grand-seigneur , et avait ordonné surtout qu'on ar-
270 HISTOIRE DE CHARLES XII.
rétât tous ceux qui so présenterciient auprès de la
mosquée avec des placets.
Villelougue savait cet ordre , et n'ignorait pas qu'il
y allait de sa tête. Il quitta son habit franc, prit un vê-
tement à la grecque ; et ayant caché dans son sein la
lettre qu'il voulait présenter , il se promena de bonne
heure près de la mosquée où le grand-seigneur devait
aller. Il contrefit l'insensé , s'avança en dansant au mi-
lieu de deux haies de janissaires , entre lesquelles le
• grand-seigneur allait passer ; il laissait tomber exprès
quelques pièces d'argent de ses poches pour amuser
les gardes.
Dès que le sultan approcha , on voulut faire retirer
Villelongue; il se jeta à genoux, et se débattit entre
les mains des janissaires : son bonnet tomba ; de
grands cheveux qu'il portait le firent reconnaître pour
un Franc: il reÇut plusieurs coups, et fut très mal-
traité. Le grand-seigneur, qui était déjà proche, en-
tendit ce tumulte , et en demanda la cause. Villelongue
lui cria de toutes ses forces , amman ! amman ! miséri-
corde! en tirant la lettre de son sein. Le sultan com-
manda qu'on le laissât approcher. Villelongue court
à lui dans le moment, embrasse son étrier , et lui
présente Técrit en lui disant: Suet kral dan , c'est le
roi de Suède qui te le donne. Le sultan mit la lettre
dans son sein , et continua son chemin vers la mos-
quée. Cependant on s'assure de Villelongue , et on le
conduit en prison dans les bâtiments extérieurs du
sérail.
Le sultan , au sortir de la mosquée, après avoir lu
la lettre , voulut lui-même interroger le prisonnier. Ce
LIVRE SEPTIEME. ' 2^1
que je raconte ici paraîtra peut-t'tre peu croyable ;
mais enfui je n'avance rien que sur la foi des lettres
de M. de Villelongue lui-même ; quand un si brave of-
ficier assure un fait sur son honneur , il mérite quel-
que créance. Il m'a donc assuré que le sultan quitta
l'habit impérial , comme aussi le turban particulier
qu'il porte , et se déguisa en officier des janissaires ,
ce qui lui arrivait assez souvent. Il amena avec lui un
vieillard de l'île de Malte, qui lui servit d'interprète.
A la faveur de ce déguisement , Villelongue jouit d'un
honneur qu'aucun ambassadeur chrétien n'a jamais
eu : il eut tête à tête une conférence d'un quart dlieure
avec l'empereur turc. Il ne manqua pas d'expliquer
les griefs du roi de Suéde , d'accuser les ministres , et
de demander vengeance avec d'autant plus de liberté ,
qu'en parlant au sultan même , il était censé ne parler
qu'à son égal. Il avait reconnu aisément le grand-sei-
gneur malgré l'obscurité de la prison , et il n'en fut
que plus hardi dans la conversation. Le prétendu of-
ficier des janissaires dit à Villelongue ces propres pa-
roles : « Chrétien , assure-toi que le sultan mon maître
£ a l'ame d'un empereur, et que si ton roi de Suéde a
<i raison, il lui fera justice. y> Villelongue fut bientôt
élargi : on vit , quelques semaines après , un change-
ment subit dans le sérail , dont les Suédois attribuèrent
la cause à cette unique conférence. Le mufti fut dé-
posé ; le kan des Tartares exilé à Rhodes , et le séras-
quier hacha de Bender relégué dans une île de l'Ar-
chipel .
La Porte ottomane est si sujette à de pareils orages ,
qu'il est bien difficile de décider si en effet le sultan
272 HISTOIRE DE CHARLES XII.
voulait apaiser le roi de Suéde par ces sacrifices. La
manière dont ce prince fut traité ne prouve pas que
la Porte s'empressât beaucoup à lui plaire.
Le favori Ali Coumourgi fut soupçonné d'avoir fait
seul tous ces changements pour ses intérêts particu-
liers. On dit qu'il fit exiler le kan de Tartarie et le sé-
rasquier de Bender , sous prétexte qu'ils avaient dé-
livré au roi les douze cents bourses , malgré l'ordre
du grand-seigneur. Il mit sur le trône des Tartares le
frère du kan déposé , jeune homme de son âge , qui
aimait peu son frère, et sur lequel Ali Coumourgi
comptait beaucoup dans les guerres^ qu'il méditait. A
l'égard du grand- visir Jussuf , il ne fut déposé que
quelques semaines après , et Soliman hacha eut le
titre de premier visir.
Je suis ohhgé de dire que M. de Villelongue et plu-
sieurs Suédois m'ont assuré que la simple lettre pré-
sentée au sultan au nom du roi avait causé tous ces
grands changements à la Porte ; mais M. de Fierville
m'a , de son côté, assuré tout le contraire. J'ai trouvé
quelquefois de pareilles contrariétés dans les mé-
moires que l'on m'a confiés. En ce cas, tout ce que
doit faire un historien , c'est de conter ingénument le
fait, sans vouloir pénétrer les motifs , et de se borner
à dire précisément ce qu'il sait , au lieu de deviner ce
qu'il ne sait pas.
Cependant on avait conduit Charles XÏI dans le
petit château de Démirtash auprès d'Andrinople. Une
foule innombrable de Tm c^ s'était rendue en cet en-
droit pour voir arriver ce prince : on le transporta de
sou chariot au château sur un sopha; mais Charles,
LIVRE SEPTIÈME. 27^
pour n'être point vu de cette multitude , se mit un
carreau sur la tète.
La Porte se fit prier quelques jours de souffrir qu'il
habitât à Démotica , petite ville à six lieues d'Andri-
nople, près du fameux fleuve Hébrus, aujourd'hui
appelé Mérizza. Coumourgi dit au grand-visir Soli-
man : « Va, fais avertir le roi de Suéde qu'il peut res-
« ter à Démotica toute sa vie : je te réponds qu'avant
« un an il demandera à s'en aller de lui-même; mais
h surtout ne lui fais point tenir d'argent. »
Ainsi on transféra le roi à la petite ville de Démo-
tica, où la Porte lui assigna un thaïm considérable de
provisions pour lui et pour sa suite , on lui accorda
seulement vingt-cinq écus par jour en argent, pour
acheter du cochon et du vin , deux sortes de provi-
sions que les Turcs ne fournissent pas ; mais la bourse
de cinq cents écus par jour qu'il avait à Bender lui fut.
retranchée.
A peine fut-il à Démotica avec sa petite cour, qu'on
déposa le grand-visir Soliman; sa place fut donnée à
Ibrahim MoUa , fier, brave, et grossier, à l'excès. Il
n'est pas inutile de savoir son histoire, afin que l'on
connaisse plus particulièrement tous ces vice-rois de
l'empire ottoman , dont la fortune de Charles a si long-
temps dépendu.
Il avait été simple matelot à l'avènement du sultan
Achmet III. Cet empereur se déguisait souvent en
homme privé, en iman, ou en dervis; il se glissait le
soir dans les cafés de Constantinople, et dans les lieux
publics, pour entendre ce qu'on disait de lui, et pour
recueillir par lui-même les sentiments du peuple II
CHARLES XII. iS
2^4 HISTOIRE DE CHARLES XII.
entendit un jour ce Molla qui se plaignait que les
vaisseaux turcs ne revenaient jamais avec des prises ;
et qui jurait que s'il était capitaine de vaisseau il ne
rentrerait jamais dans le port de Gonstantinople sans
ramener avec lui quelque bâtiment des infidèles. Le
grand-seigneur ordonna dès le lendemain qu'on lui
donnât un vaisseau à commander, et qu'on l'envoyât
en course. Le nouveau capitaine revint quelques jours
après avec une barque maltaise et une galiote de
Gênes. Au bout de deux ans on le fit capitaine géné-
ral de la mer, et enfin grand-visir. Dès qu'il fut dans
ce poste, il crut pouvoir se passer du favori ; et pour
se rendre nécessaire , il projeta de faire la guerre aux
Moscovites : dans cette intention il fit dresser une
tente près de l'endroit où demeurait le roi de Suède. .
Il invita ce prince à l'y venir trouver avec le nou-
veau kan des Tàrtares , et l'ambassadeur de France.
Le roi, d'autant plus altier qu'il était malheureux, re-
gardait comme le plus sensible des affronts qu'un su-
jet osât l'envoyer chercher : il ordonna à son chance-
lier Mullern d'y aller à sa place ; et de peur que les
Turcs ne lui manquassent de respect, et ne le forças-
sent à commettre sa dignité , ce prince , extrême en
tout, se mit au lit, et résolut de n'en pas sortir tant
qu'il serait à Démotica. Il resta dix mois couché , fei-
gnant d'être malade : le chancelier Mullern , Grothu-
sen, et le colonel Dubens, étaient les seuls qui man-
geassent avec lui. Ils n'avaient aucune des commodi-
tés dont les Francs se servent ; tout avait été pillé à
l'affaire de Bender; de sorte qu'il s'en fallait bien qu'il
Y eût dans leurs repas de la pompe et de la délicatesse.
LIVRE SEPTIEME. 275
Ils se servaient eux-mêmes : et ce fut le chancelier
Mullern qui fit pendant tout ce temps la fonction de
cuisinier.
Tandis que Charles XII passait sa vie dans son lit,
il apprit la désolation de toutes ses provinces situées
hors de la Suéde.
Le général Steinbock, illustre pour avoir chassé les
Danois àe la Scanie , et pour avoir vaincu leurs meil-
leures troupes avec des paysans , soutint encore quel-
que temps la réputation des armes suédoises. Il dé-
fendit autant qu'il put la Poméranie et Brème , et ce
que le roi possédait encore en Allemagne ; mais il ne
put empêcher les Saxons et les Danois réunis d'assié-
ger Stade , ville forte et considérable , située près de
TElbe dans le duché de Brème. La ville fut bombardée
et réduite en cendres , et la garnison obligée de se
rendre à discrétion , avant que Steinboch pût s'avan-
cer pour la secourir.
Ce général , qui avait environ douze mille hommes ,
dont la moitié était cavalerie, poursuivit les ennemis
qui étaient une fois plus forts , et les atteignit enfin
dans le duché de Meckjenbourg, près d'un lieu nommé
Gadebesk, et d'une petite rivière qui porte ce nom : il
aiTiva vis-à-vis des Saxons et des Danois le 20 dé-
cembre 1 7 1 2. Il était séparé d'eux par un marais. Les
ennemis , campés derrière ce marais , étaient appuyés
à un bois : ils avaient l'avantage du nombre et du ter-
rain, et on ne pouvait aller à eux qu'en traversant le
marécage sous le feu de leur artillerie.
Steinbock passe à la tête de ses troupes , arrive en
ordre de bataille , et engage un des combats les plu«î
276 HISTOIliE DE CHARLES XII.
sanglants et les plus acharnés qui se fussent encore
donnés entre ces deux nations rivales. Après trois
heures de cette mêlée si vive, les Danois et les Saxons
furent enfoncés et quittèrent le champ de bataille.
Un fils du roi Auguste et de la comtesse de Koë-
nigsmarck, connu sous le nom de comte de Saxe, fit
dans cette bataille son apprentissage de l'art de la
guerre. C'est ce même comte de Saxe qui eut depuis
l'honneur d'être élu duc de Courlande, et à qui il n'a
manqué que la force pour jouir du droit le plus incon-
testable qu'un homme puisse jamais avoir sur une
souveraineté, je veux dire les suffrages unanimes du
peuple. C'est lui qui s'est acquis depuis une gloire plus
réelle en sauvant la France à la bataille de Fontencfi ,
en conquérant la Flandre , et en méritant la réputa-
tion du plus grand général de nos jours. Il comman-
dait un régiment à Gadebesk, et y eut un cheval tué
sous lui: je lui ai entendu dire que les Suédois gardè-
rent toujours leurs rangs , et que même après que la
victoire fut décidée , les premières lignes de ces braves
troupes ayant à leurs pieds leurs ennemis morts , il
n'y eut pas un soldat suédois qui osât seulement*se
baisser pour les dépouiller, avant que la prière eût été
faite sur le champ de bataille , tant ils étaient inébran-
lables dans la disciphne sévère à laquelle leur roi les
avait accoutumés.
Steinbock , après cette victoire , se souvenant que
les Danois avaient mis Stade en cendres, alla s'en ven-
ger sur Altena, qui appartient au roi de Danemarck.
Altena est au-dessous de Hambourg, sur le fleuve de
l'Elbe, qui peut apporter dans son port d'assez gros
LIVRE SEPTIEME. 277
vaisseaux. Le roi de Danemarck favorisait cette ville
de beaucoup de privilèges ; son dessein était d'y éta-
l)lir un commerce florissant : déjà même l'industrie
des Altenais, encouragée par les sages vues du roi,
commençait à mettre leur ville au nombre des villes
commerçantes et riches. Hambourg en concevait de
la jalousie, et ne souhaitait rien tant que sa destruc-
tion. Dès que Steinbock fut à la vue d'Altena , il en-
voya dire par un trompette aux habitants qu'ils eus-
sent à se retirer avec ce qu'ils pourraient emporter
d'effets , et qu'on allait détruire leur ville de fond en
comble.
Les magistrats vinrent se jeter à ses pieds , et offri-
rent cent mille écus de rançon. Steinbock en demanda
deux cent mille. Les iVltenais supplièrent qu'il leur fût
permis au moins d'envoyer à Hambourg où étaient
leurs correspondances , et assurèrent que le lende-
main ils apporteraient cette somme : le général sué-
dois répondit qu'il fallait la donner sur l'heure, ou
qu'on allait embraser Altcna sans délai*.
Ses troupes étaient dans le faubourg, le flambeau à
la main : une faible porte de bois et un fossé déjà com-
blé étaient les seules défenses des Altenais. Ces mal-
heureux furent obhgés de quitter leurs maisons avec
précipitation au milieu de la nuit: c'était le 9 janvier
1 7 1 3 : il fesait un froid rigoureux , augmenté par un
Entre cet alinéa et le suivant, il y avait dans la première édition :
« On disait que les Hambourgeois avaient donné secrètement à Stein-
« bock une grosse somme pour acheter la ruine de cette ville , qui
« leur fesait ombrage ; et que Steinbock , dans celte sévérité, satiste-
« sait également ses intérêts, sa vengeance, et celle d#son maltve. »
278 HISTOIRE DE CHARLES Xlf.
vent de nord violent , qui servit à étendre l'embrase-
ment avec plus de promptitude dans la ville, et à
rendre plus insupportables les extrémités où le peuple
fut réduit dans la campagne. Les hommes , les femmes,
courbés sous le fardeau des meubles qu'ils empor-
taient, se réfugièrent en pleurant et en poussant des
hurlements , sur les coteaux voisins , qui étaient cou-
verts de glace. On voyait plusieurs jeunes gens qui
portaient sur leurs épaules des vieillards paralytiques.
Quelques femmes nouvellement accouchées emportè-
rent leurs enfants , et moururent de froid avec eux sur
la colline, en regardant de loin les flammes qui con-
sumaient leur patrie. Tous les habitants n'étaient pas
encore sortis de la ville , lorsque les Suédois y mirent
le feu. Altena brûla depuis minuit jusqu'à dix heures
du matin. Presque toutes les maisons étaient de bois :
tout fut consumé ; et il ne parut pas le lendemain qu'il
y eût eu une ville en cet endroit.
Les vieillards , les malades , et les femmes les plus
délicates , réfugiés dans les glaces pendant que leurs
maisons étaient en feu, se traînèrent aux portes de
Hambourg , et supplièrent qu'on leur ouvrît et qu'on
leur sauvât la vie : mais* on refusa de les recevoir,
parcequ'il régnait dans Altena quelques maladies con-
tagieuses; et les Hambourgeois n'aimaient pas assez
les Altenais pour s'exposer, en lès recueillant , à infec-
ter leur propre ville. Ainsi, la plupart de ces misé-
rables expirèrent sous les murs de Hambourg , en
* La première édition portait : « Mais les Hambourgeois refusè-
« rent de les recevoir sous prétexte qu'il ré>jnait dans Altena quel-
.' cfues maladfes conta^^ieuses ; ainsi la plupart, etc. »
LIVRE SEPTIÈME. 279
prenant le ciel à témoin de la barbarie ^es Suédois, et
de colle des Hambourgeois , qui ne paraissait pas
moins inhumaine.
Toute l'Allemagne cria contre cette violence : les
ministres et les généraux de Pologne et de Danemarck
écrivirent au comte de Steinbock pour lui reprocher
une cruauté si grande, qui, faite sans nécessité et de-
meurant sans excuse, soulevait contre lui le ciel et la
terre.
Steinbock répondit « qu'il ne s'était porté à ces ex-
« trémités que pour apprendre aux ennemis du roi
« son maître à ne plus faire une guerre de barbares ,
« et à respecter le droit des gens ; qu'ils avaient rempli
« la Poméranie de leurs cruautés , dévasté cette belle
« province , et vendu près de cent mille habitants aux
« Turcs ; que les flambeaux qui avaient mis Altena en
« cendres étaient les représailles des boulets rouges
« par qui Stade avait été consumée. »
C'était avec cette fureur que les Suédois et leurs en-
nemis se fesaient la guerre. Si Charles XII avait paru
alors dans la Poméranie , il est à croire qu'il eût pu
retrouver sa première fortune. Ses armées, quoique
éloignées de sa présence , étaient encore animées de
son esprit; mais l'absence du chef est toujours dange-
reuse aux affaires , et empêche qu'on ne profite des
victoires. Steinbock perdit par les détails ce qu'il avait
gagné par des actions signalées qui en un autre temps
auraient été décisives.
Tout vainqueur qu'il était, il ne put empêcher les
Moscovites , les Saxons , et les Danois de se réunir. On
lui enleva des quartiers : il perdit du monde dans plu-
28o HISTOIRE DE CHARLES XII.
sieurs escarmouches : deux mille hommes de ses
troupes se noyèrent en passant l'Eider pour aller hi-
verner dans le Holstein. Toutes ces pertes étaient sans
ressource dans un pays où il était entouré de tous cô-
tés d'ennemis puissants^
Il voulut défendre le pays du Holstein contre le
Danemarck ; mais , malgré ses ruses et ses efforts , le
pays fut perdu, toute l'armée fut détruite, et Stein-
bock fut prisonnier.
lya Poméranie sans défense , à la réserve de Stral-
sund , de File de Rugen , et de quelques lieux circon-
voisins , devint la proie des alliés : elle fut séquestrée
entre les mains du roi de Prusse. Les états de Brème
furent remplis de garnisons danoises. Au même temps
les Russes inondaient la Finlande, et,y battaient les
Suédois que la confiance abandonnait , et qui , étant
inférieurs en nombre , commençaient à n'avoir plus
sur leurs ennemis aguerris la supériorité de la va-
leur.
Pour achever les malheurs de la Suéde , son roi
s'obstinait à rester à Démotica , et se repaissait encore
de l'espérance de ce secours turc sur lequel il ne de-
vait plus compter.
Ibrahim Molla , ce visir si fier , qui s'obstinait à la
guerre contre les Moscovites , malgré les vues du fa-
vori, fut étranglé entre deux portes.
La place de visir était devenue si dangereuse que
personne n'osait l'occuper : elle demeura vacante pen-
dant six mois. Enfin le favori Ali Coumourgi prit le
titre de grand-visir. Alors toutes les espérances du roi
de Suéde tombèrent. Il connaissait Coumourgi, d'au-
LIVRE SEPTIÈME. 28 1
tant mieux qu'il en avait été servi quand les intérêts
de ce favori s'accordaient avec les siens.
Il avait été onze mois à Démotica, enseveli dans
Tinaction et dans l'oubli; cette oisiveté extrême, suc-
cédant tout-à-coup aux plus violents exercices, lui
avait donné enfin la maladie qu'il feignait. On le
croyait mort dans toute l'Europe. Le conseil de ré-
gence qu'il avait établi à 8tockbolni , quand il partit
de sa capitale, n'entendait plus parler de lui. Le sé-
nat vint en corps supplier la princesse Ulrique Éléo-
nore, sœur du roi, de se charger de la régence, pen-
dant cette longue absence de son frère : elle l'accepta ■
mais quand elle vit que le sénat voulait l'obliger à
faire la paix avec le czar et le voi de Danemarck, qui
attaquaient la Suéde de tous côtés, cette princesse,
jugeant bien que son frère ne ratifierait jamais la paix ,
se démit de la régence, et envoya en Turquie un long
détail de cette affaire.
Le roi reçut le paquet de sa sœur à Démotica. Le
despotisme qu'il avait sucé en naissant lui fesait ou-
blier qu'autrefois la Suéde avait été libre, et que le
sénat gouvernait anciennement le royaume conjoin-
tement avec les rois, il ne regardait ce corps que
comme une troupe de domestiques qui voulaient com-
mander dans la maison en l'absence du maître : il
leur écrivit que , s'ils prétendaient gouverner, il leur
enverrait une de ses bottes , et que ce serait d'elle dont
il faudrait qu'ils prissent les ordres.
Pour prévenir donc ces prétendus attentats en
Suéde contre son autorité, et pour défendre enfin son
pays , n'espérant plus rien de la Porte ottomane, et ne
282 HISTOIRE DE CHARLES XII.
comptant plus que sur lui seul, il fit signifier au grand-
visir qu'il souhaitait partir, et s'en retourner par l'Al-
lemagne.
M. Desaleurs, ambassadeur de France, qui s'était
chargé des affaires de la Suéde , fît la demande de sa
part. « Hé bien! dit le visir au comte Desaleurs, n'a-
« vais-je pas bien dit que l'année ne se passerait pas
« sans que le roi de Suéde demandât à partir? Dites-
« lui qu'il est à son choix de s'en aller ou de demeurer;
« mais qu'il se détermine bien, et qu'il fixe le jour de
« son départ , afin qu'il ne nous jette pas une seconde
« fois dans l'embarras de Bender. »■
Le comte Desaleurs adoucit au roi la dureté de ces
paroles. Le jour fut choisi; mais Charles, avant que
de quitter la Turquie , voulut étaler la pompe d'un
grand roi , quoique dans la misère d'un fugitif. Il
donna à Grothusen le titre d'ambassadeur extraordi-
naire , et l'envoya prendre congé dans les formes à
Constantinople , suivi de quatre - vingts personnes
toutes superbement vêtues.
Les ressorts secrets qu'il fallut faire jouer pour
amasser de quoi fournir à cette dépense, étaient plus
humiliants que l'ambassade n'était pompeuse.
M. Desaleurs prêta au roi quarante mille écus ; Gro-
thusen avait des agents à Constantinople qui emprun-
taient en son nom , à cinquante pour cent d'intérêt ,
mille écus d'un Juif, deux cents pistoles d'un mar-
chand anglais , mille francs d'un Turc.
On amassa ainsi de quoi jouer en présence du di-
van la brillante comédie de l'ambassade suédoise.
Grothusen reçut à Constantinople tous les honneurs
LIVRE SEPTIÈME. ^83
que la Porte fait aux ambassadeurs extraordinaires
des rois le jour de leur audience. Le but de tout ce
fracas était d'obtenir de Tardent du grand-visir; mais
ce ministre fut inexorable.
Grothusen proposa d'emprunter un million de la
Porte. Le visir répliqua sèchement que son maître sa-
vait donner quand il voulait, et qu'il était au-dessous
de sa dignité de prêter; qu'on fournirait au roi abon-
damment ce qui était nécessaire pour son voyage,
d'une manière digne de celui qui le renvoyait; que
peut-être même la Porte lui ferait quelque présent en
or non monnayé, mais qu'on n'y devait pas compter.
Enfin , le i^'^ octobre 1 7 1 4 , le roi de Suède se mit
en route pour quitter la Turquie. Un capigi bâcha avec
six chiaoux le vinrent prendre au château de Démir-
tash, où ce prince demeurait depuis quelques jours :
il lui présenta, de la part du grand- seigneur , une
large tente d'écarlate brodée d'or, un sabre avec une
poignée garnie de pierreries , et huit chevaux arabes
d'une beauté parfaite , avec des selles superbes , dont
les étriers étaient d'argent massif. Il n'est pas indigne
de l'histoire de dire qu'un écuyer arabe , qui avait soin
de ces chevaux , donna au roi leur généalogie ; c'est
lui usage établi depuis long-temps chez ces peuples^
qui semblent faire beaucoup plus d'attention à la no-
blesse des chevaux qu'à celle des hommes, ce qui peut-
être n'est pas si déraisonnable , puisque , chez les ani-
maux , les races dont on a soin , et qui sont sans mé-
lange , ne dégénèrent jamais.
Soixante chariots chargés de toutes sortes de pro-
visions, et trois cents chevaux, formaient le convoi.
284 HISTOIRE DE CFIARLES XII.
Le capigi bâcha, sachant que phisieurs Turcs avaient
pi été de l'argent aux gens de la suite du roi à un gros
jntérét , lui dit que l'usure étant contraire à la loi ma-
hométane, il suppliait sa majesté de Hquider toutes
ses dettes , et d'ordonner au résident qu'il laisserait à
Constantinople de ne payer que lé capital. « Non , dit
« le roi , si mes domestiques ont donné des billets de
« cent écus, je veux les payer, quand ils n'en auraient
<v reçu que dix. »
Il fit proposer aux créanciers de le suivre , avec l'as-
surance d'être payés de leurs frais et de leurs dettes.
Plusieurs entreprirent le voyage de Suède , et Grothu-
sen eut soin qu'ils fussent payés.
Les Turcs , afin de montrer plus de déférence pour
leur hôte , le fesaient voyager à très petites journées ;
mais cette lenteur respectueuse gênait l'impatience du
roi. Il se levait dans la route à trois heures du matin,
selon sa coutume. Dès qu'il était habillé, il éveillait
lui-même le capigi et les chiaoux, et ordonnait la mar-
che au milieu de la nuit noire. La gravité turque était
dérangée par cette manière nouvelle de voyager ; mais
le roi prenait plaisir à leur embarras , et disait qu'il se
vengeait un peu de l'affaire de Bender.
Tandis qu'il gagnait les frontières des Turcs, Sta-
nislas en sortait par un autre chemin , et allait se re-
tirer en Allemagne, dans le duché de Deux -Ponts ,
province qui confine au palatinat du Rhin et à l'Alsace,
et qui appartenait au roi de Suéde depuis que Char-
les X, successeur de Christine, avait joint cet héri-
tage à la couronne. Charles assigna à Stanislas le re-
venu de ce duché , estimé alors environ soixante et
LIVRE SEPTIÈME. 285
dix mille écus. Ce fut là qu'aboutirent pour lors tant
de projets , tant de guerres , et tant d espérances. Sta-
nislas voulait et aurait pu faire un traité avantageux
avec le roi Auguste; mais l'indomptable opiniâtreté de
Charles XII lui fit perdre ses terres et ses biens réels,
en Pologne , pour lui conserver le titre de roi.
Ce prince resta dans le duché de Deux - Ponts jus-
qu'à la mort de Charles : alors , cette province retour-
nant à un prince de la maison palatine, il choisit sa
retraite à Veissembourg , dans l'iVlsace française.
M. Sum , envoyé du roi Auguste , en porta ses plaintes
au duc d'Orléans , régent de France. Le duc d'Orléans
répondit à M. Sum ces paroles remarquables : « Mon-
« sieur, mandez au roi votre maître que la France a
« toujours été l'asile des rois malheureux. »
Le roi de Suéde étant arrivé sur les confins de l'Al-
lemagne , apprit que l'empereur avait ordonné qu on
le reçût dans toutes les terres de son obéissance avec
une magnificence convenable. Les villes et les villages
oii.lgs maréchaux-des-logis avaient par avance mar-
qué sa route , fesaient des préparatifs pour le rece-
voir : tous ces peuples attendaient avec impatience de
voir passer cet homme extraordinaire, dont les vic-
toires et les malheurs , les moindres actions , et le re-
pos même , avaient fait tant de.bruit en Europe et en
Asie. Mais Charles n'avait nulle envie d'essuyer toute
cette pompe , ni de montrer en spectacle le prisonnier
de Bender ; il avait résolu même de ne jamais rentrer
dans Stockholm qu'il n'eût auparavant réparé ses mai-
heurs par une meiMeure fortune.
Quand il fut à Tergovitz , sur les frontières de la
286 HISTOIRE DE CHARLES XII.
Transylvanie , après avoir congédié son escorte tur-
que , il assembla sa suite dans une grange , et il leur dit
à tous de ne se mettre point en peine de sa personne,
et de se trouver le plus tôt qu'ils pourraient à Stral-
sund , en Poméranie , sur le bord de la mer Bal-
tique , environ à trois cents lieues de l'endroit où ils
étaient.
Il ne prit avec lui que During , et quitta toute sa
suite gaiement, la laissant dans l'étonnement, dans la
crainte , et dans la tristesse. Il prit une perruque noire
pour se déguiser, car il portait toujours seS cheveux,
mit un chapeau bordé d'or avec un habit gris d'épine
et un manteau bleu, prit le nom d'un officier alle-
mand, et courut la poste à cheval avec son compagnon
de voyage.
Il évita dans sa route, autant qu'il le put, les terres
de ses ennemis déclarés et secrets , prit son chemin
par la Hongrie , la Moravie , l'Autriche , la Bavière , le
Virtemberg , le Palatinat , la Vestphalie , et le Mecklen-
bourg ; ainsi il fit presque le tour de l'Allemagn^ , et
alongea son chemin de la moitié. A la fin de la pre-
mière journée, après avoir couru sans relâche, le jeune
During, qui n'était pas endurci à ces fatigues excessives
comme le roi de Suède, s'évanouit en descendant de
cheval. Le roi, qui ne voulait pas s'arrêter un moment
sur la route, demanda à During, quand celui-ci fut
revenu à lui, combien il avait d'argent. During ayant
répondu qu'il avait environ mille écus en or : « Donne-
« m'en la moitié , dit le roi ; je vois bien que tu n'es
« pas en état de me suivre: j'ach(!^^erai la route tout
« seul, y During le supplia de daigner se reposer du
LIVRE SEPTIÈME. 287
moins trois heures , Tassurant qu'au bout de ce temps
il serait en état de remonter à cheval , et de suivre sa
majesté ; il le conjura de penser à tous les risques qu'il
allait courir. Le roi , inexorable , se Ht donner les cinq,
cents écus, et demanda des chevaux. Alors During,
effrayé de la résolution du roi , s'avisa d'un stratagème
innocent : il tira à part le maître de la poste , et lui
montrant le roi de Suéde : « Cet homme , lui dit-il , est
« mon cousin ; nous voyageons ensemble pour la
« même affaire ; il voit que je suis malade , et ne veut
« pas seulement m'attendre trois heures ; donnez-lui,
« je vous prie , le plus méchant cheval de votre écurie,
« et cherchez-moi quelque chaise ou quelque chariot
« de poste. »
Il mit deux ducats dans la main du maître de la
poste , qui satisfît exactement à toutes ses demandes.
On donna au roi un cheval rétif et boiteux : ce mo-
narque partit seul à dix heures du soir dans cet équi-
page, au milieu d'une nuit noire, avec le vent , la neige ,
et la pluie. Son compagnon de voyage , après avoir
dormi quelques heures , se mit en route dans un cha-
riot traîné jfer de forts chevaux. A quelques milles , il
rencontra , au point du jour, le roi de Suéde , qui, ne
pouvant plus faire marcher sa monture , s'en allait
de son pied gagner la poste prochaine.
Il fut forcé de se mettre siir le chariot de During ,
il dormit sur de la paille. Ensuite ils continuèrent leur
route , courant à cheval le jour, et dormant sur une
charrette la nuit, sans s'arrêter en aucun lieu.
(21 novembre 1714) Après seize jours de course,
oon sans danger d'être arrêtés plus d'une fois , ils ar-
288 HISTOIRE DE CHARLES XII.
rivèrent enfin aux portes de la ville de Stralsund , à
une heure après minuit.
Le roi cria à la sentinelle qu'il était un courrier dé-
pêché de Turquie par le roi de Suéde ; qu'il fallait qu'on
le fît parler dans le moment au général Ducker, gou-
verneur de la place. La sentinelle répondit qu'il était
tard, que le gouverneur était couché, et qu'il fallait
attendre le point de jour.
Le roi répliqua qu'il venait pour des affaires impor-
tantes, et leur déclara que s'ils n'allaient pas réveiller
le gouverneur sans délai , ils seraient tous punis le
lendemain matin. Un sergent alla enfin réveiller le
gouverneur. Ducker s'imagina que c'était peut-être un
des généraux du roi de Suéde : on fit ouvrir les portes j
on introduisit ce courrier dans sa chambre.
Ducker, à moitié endormi , lui demanda des nou-
velles du roi de Suéde : le roi le prenant par le bras ,
« Hé quoi ! dit-il , Ducker, mes plus fidèles sujets m'ont-
<i ils oublié? » Le général reconnut le roi : il ne pou-
vait croire ses yeux ; il se jette en bas du lit, embrasse
les genoux de son maître en versant des larmes de
joie. La nouvelle en fut répandue à Finstant dans la
ville , tout le monde se leva : les soldats vinrent entou-
rer la maison du gouverneur. Les rues se remplirent
des habitants , qui se demandaient les uns aux autres :
Est-il vrai que le roi est ici ? On fit des illuminations
à toutes les fenêtres ; le vin coula dans les rues , à la
lumière de mille flambeaux et au bruit de l'artillerie.
Cependant on mena le roi au lit : il y avait seize
jours qu'il ne s'était couché ; il fallut couper ses bottes
sur les jambes , qui s'étaient enflées par l'extrême fli-
LIVRE SEPTIÈME. 289
tigue. Il n'avait ni linge ni habits : on lui fit une garde-
robe en hâte de ce qu'on put trouver de plus convena-
ble dans la ville. Quand il eut dormi quelques heures ,
il ne se leva que pour aller faire la revue de ses troupes
et visiter les fortifications. Le jour même il envoya
partout ses ordres pour recommencer une guerre plus
vive que jamais contre tous ses ennemis. Au reste,
toutes ces particularités, si conformes au caractère ex-
traordinaire de Charles XII , m'ont été confirmées par
le comte de Croissi , ambassadeur auprès de ce prince,
après m'avoir été apprises par M. Fabrice.
L'Europe était alors dans un état bien différent de
celui où elle était quand Charles la quitta en 1 709.
La guerre qui en avait si long-temps déchiré toute
la partie méridionale , c'est-à-dire FAilemagne , l'An-
gleterre , la Hollande , la France , l'Espagne , le Portu-
gal , et l'Italie , était éteinte. Cette paix générale avait
été produite par des brouilleries particulières arrivées
à la cour d'Angleterre. Le comte d'Oxford, ministre
habile , et le lord Bolingbroke , un des plus brillants
génies , et l'homme le plus éloquent de son siècle , pré-
valurent contre le fameux duc de Marlborough, et en-
gagèrent la reine Anne à faire la paix avec Louis XIV.
La France , n'ayant plus l'Angleterre pour ennemie ,
força bientôt les autres puissances à s'accommoder.
Philippe V, petit- fils de Louis XIV, commençait à
régner paisiblement sur les débris de la monarchie
espagnole. L'empereur d'Allemagne, devenu maître
de Naples et de là Flandre , s'affermissait dans ses
vastes états. Louis XIV n'aspirait plus qu'à achever
en paix sa longue carrière.
CHARL7-? Xir, 10
290 HISTOIRE DE CHARLES XH.
Anne , reine d'Angleterre, était morte le 10 auguste
1 7 1 4, haïe de la moitié de sa nation , pour avoir donné
la paix à tant d'états. Son frère Jacques Stuart, prince
malheureux , exclu du trône presque en naissant ,
n'ayant point paru alors en Angleterre pour tenter de
recueilhr une succession que de nouvelles lois lui au-
raient donnée si son parti eût prévalu , George I", élec-
teur de Hanovre , fut reconnu unanimement roi de la
Grande-Bretagne. Le trône appartenait à cet électeur,
non en vertu du sang , quoiqu'il descendît d'une fille
de Jacques, mais en vertu d'un acte du parlement de
la nation.
George , appelé dans un âge avancé à gouverner un
peuple dont 11 n'entendait point la langue , et chez qui
tout lui était étranger , se regardait comme l'électeur
de Hanovre plutôt que comme le roi d'Angleterre.
Toute son ambition était d'agrandir ses états d'Alle-
magne. Il repassait presque tous les ans la mer pour,
revoir des sujets dont il était adoré. Au reste il se plai-
sait plus à vivre en homme qu'en maître. La pompe
de la royauté était pour lui un fardeau pesant. Il vivait
avec un petit nombre d'anciens courtisans qu'il admet-
tait à sa familiarité. Ce n'était pas le roi de l'Europe
qui eût le plus d'éclat ; mais il était un des plus sages ,
et le seul qui connût sur le trône les douceurs de la
vie privée et de l'amitié. Tels étaient les principaux
monarques , et telle la situation du midi de l'Europe.
Les changements arrivés dans le Nord étaient d'une
autre nature. Ses rois étaient en guerre , et se réunis-»
saient contre le roi de Suéde.
Auguste était depuis long- temps remonté sur le
I
LIVRE SEPTIÈME. 09 1
trône de Pologne avec Taide du czar et du consente-
ment de Tempereur. d'Allemagne , d'Anne d'Angle-
terre, et des états -généraux, qui, tous garants du
traité d'xVlt-Rantstadt quand Charles XII imposait les
lois , se désistèrent de leur garantie quand il ne fut
plus à craindre.
Mais Auguste ne jouissait pas d'un pouvoir tran-
quille. La république de Pologne , en reprenant son
roi , reprit bientôt ses craintes du pouvoir arbitraire :
elle était en armes pour l'obliger à se conformer aux
■pacta conventa , contrat sacré entre les peuples et les
rois , et semblait n'avoir rappelé son maître que pour
lui déclarer la guerre. Dans les commencements de
ces troubles , on n'entendait pas prononcer le nom de
Stanislas ; son parti semblait anéanti , et on ne se res-
souvenait en Pologne du roi de Suéde que comme
d'un torrent qui avait, pour un temps, changé le cours
de toutes choses dans son passage.
Pultava et l'absence de Charles XII , en fesant tom-
ber Stanislas , avaient aussi entraîné la chute du duc
de Holstein , neveu de Charles , qui venait d'être dé-»
pouillé de ses états par le roi de Danemarck. Le roi de
Suéde avait aimé tendrement le père : il était pénétré
et humilié des malheurs du fils ; de plus , n'ayant rien
fait en sa vie que pour la gloire , la chute des souve-
rains qu'il avait faits ou rétablis fut pour lui aussi sen-
sible que la perte de tant de provinces.
C'était à qui s'enrichirait de ses pertes. Frédéric-
Guillaume , depuis peu roi de Prusse , qui paraissait
avoir autant d'inclination à la guerre que son père
avait été pacifique , commença par se faire livrer Ste-
292 HISTOIRE DE CHARLES XH.
tin et une partie de la Poméi anie , sur laquelle il avait
des droits pour quatre cent mille écus payés au roi de
Danemarck et au czar.
George , électeur de Hanovre , devenu roi d'Angle-
terre, avait aussi séquestré entre ses mains le duché de
Brème et de Yerden , que le roi de Danemarck lui avait
mis en dépôt pour soixante mille pistoles. x\insi on
disposait des dépouilles de Charles XIÏ , et ceux qui
les avaient en garde devenaient , par leurs intérêts ,
des ennemis aussi dangereux que ceux qui les avaient
prises.
Quant au czar , il était sans doute le plus à craindre :
ses anciennes défaites , ses victoires, ses fautes même,
sa persévérance à s'instruire et à montrer à ses sujets
ce qu'il avait appris, ses travaux continuels, enavaient
fait un grand homme en tout genre. Déjà Riga était
pris ; la Livonie, l'Ingrie, la Carelie, la moitié de la
Finlande , tant de provinces qu'avaient conquises les
rois ancêtres de Charles , étaient sous le joug mosco-
vite.
Pierre Alexiowitz , qui vingt ans auparavant n'avait
pas une harque dans la mer Baltique, se voyait alors
maître de cette mer, à la tête d'une flotte de trente
grands vaisseaux- de ligne.
Un de ces vaisseaux avait été construit de ses pro-
pres mains; il était le meilleur charpentier, le meil-
leur amiral , le meilleur pilote du INord. Il n'y avait
point de passage difficile qu'il n'eût sondé lui-même,
depuis le fond du golfe de Bothnie jusqu'à l'Océan ,
ayant joint le travail d'un matelot aux expériences
d'un philosophe et aux desseins d'un empereur, et
LIVRE SEPTlÈxME. . 2C)^
étant devenu amiral par degrés et à force de victoires,
comme il avait voulu parvenir au généralat sur terre.
Tandis que le prince GalLitzin , général formé par
lui , et Tun de ceux qui secondèrent le mieux ses en-
treprises , achevait la conquête de la Finlande , pre-
nait la ville de Vasa, et battait les Suédois , cet empe-
reur se mit en mer pour aller conquérir l'île d'Aland ,
située dans la mer Baltique , à douze lieues de Stock-
holm.
Il partit pour cette expédition au commencement
de juillet 1 7 1 4 5 pendant que son rival Charles XII se
tenait dans son lit à Démotica. Il s'embarqua au port
de Cronslot , qu'il avait bâti depuis quelques années à
quatre milles de Pétersbourg. Ce nouveau port, la flotte
qu il contenait, les officiers et les matelots qui la mon-
taient , tout cela était son ouvrage ; et de quelque côté
qu'il jetât les yeux , il ne voyait rien qu'il n'eût créé en
quelque sorte.
La flotte russe se trouva le 1 5 juillet à la hauteur
d'Aland. Elle était composée de trente vaisseaux de
ligne , de quatre-vingts galères , et de cent demi - ga-
lères. Elle portait vingt mille soldats : l'amiral Apraxin
la commandait : l'empereur russe y servait en qualité
de contre-amiral. La flotte suédoise vint le 1 6 à sa ren-
contre, commandée par le vice -amiral Érinschild;
elle était moins forte des deux tiers : toutefois elle se
battit pendant trois heures. Le czar s'attacha au vais-
seau d'Érinschild, et le prit après un combat opiniâtre.
Lejour delà victoire, ildébarqua seize mille hommes
dans Aland ; et ayant pris plusieurs soldats suédois qui
n'avaient pu encore s'embarquer sur la flotte d'Erins-
294 mSTOlRK DE CHARLES XII.
child , il les amena priscmniers sur ses vaisseaux. Il
rentra dans son port de Cronslot avec le grand vais-
seau d'Erinschild , trois^utres de moindre grandeur,
une frégate , et six galères , dont il s'était rendu maître
dans ce combat.
De Cronslot il arriva dans le port de Pétersbourg ,
suivi de toute sa flotte victorieuse et des vaisseaux pris
sur les ennemis. Il fut salué d'une triple décharge de
cent cinquante canons : après quoi il fit une entrée
triomphale qui le flatta encore davantage que celle de
Moscou , parcequ'il recevait ces honneurs dans sa
ville favorite, en un lieu où dix ans auparavant il n'y
avait pas une cabane , et où il voyait alors trente-qua-
tre mille cinq cents maisons ; enfin , parcequ'il se trou-
vait non seulement à la tête d'une marine victorieuse,
mais de la première flotte russe qu'on eût jamais \ue
dans la mer Baltique , et au milieu d'une nation à qui
le nom de flotte n'était pas même connu avant lui.
On observa à Pétersbourg à peu près les mêmes cé-
rémonies qui avaient décoré le triomphe à Moscou.
Le vice -amiral suédois fut le principal ornement de
ce triomphe nouveau : Pierre Alexiowitz y parut en
qualité de contre -amiral. Un boïard russien, nommé
Romanodow^ski , lequel représentait le czar dans des
occasions solennelles , était assis sur un trône , ayant
à ses côtés douze sénateurs. Le contre-amiral lui pré-
senta la relation de sa victoire , et on le déclara vice-
amiral , en considération de ses services ; cérémonie
bizarre , mais utile dans un pays où la subordination
militaire était une des nouveautés que le czar avait in-
troduites,
LIVRE SEPTIÈME. 2gS
L'empereur moscovite, enfin victorieux des Suédois
sur mer et sur terre , et ayant aidé à les chasser de la
Pologne , y dominait à son tour. Il s'était rendu mé-
diateur entre la république et Aujjuste ; gloire aussi
flatteuse peut-être que d'y avoir fait un roi. Cet éclat
et toute la fortune de Charles avaient passé au czar ; il
en jouissait même plus utilement que n'avait fait son
rival , car il fesait servir tous ses succès à l'avantage
de son pays. S'il prenait une ville , les principaux ar-
tisans allaient porter à Pétersbourg leur industrie : il
transportait en Moscovie les manufactures , les arts ,
les sciences des provinces conquises sur la Suéde : ses
états s'enrichissaient par ses victoires ; ce qui , de tous
les conquérants , le rendait le plus excusable.
La Suéde , au contraire , privée de presque toutes
ses provinces au-delà de la mer, n'avait plus ni com-
merce , ni argent , ni crédit. Ses vieilles troupes, si re-
doutables, avaient péri dans les batailles, ou de misère.
Plus de cent mille Suédois étaient esclaves dans les
vastes états du czar, et presque autant avaient été ven-
dus aux Turcs et aux Tartares. L'espèce d'hommes
manquait sensiblement ; mais Tespérance renaquit
dès qu on sut le roi à Stralsund.
Les impressions de respect et d'admiration pour lui
étaient encore si fortes dans l'esprit de ses sujets , que
la jeunesse des campagnes.se présenta en foule pour
s'enrôler, quoique les terres n'eussent pas asse* de
mains pour les cultiver.
FIN DU LIVRE SEPTIÈME.
-V/VV -l/l/^-Vi/V-*/*/»- V'»/^'V/*^-V«/V"V/*'V-»/%/^1
LIVRE HUITIEME,
ARGUMENT.
Charles marie la princesse sa sœur au prince de liesse. Il est assiégé
dans Stralsund , et se sauve en Suède. Entreprise du baron de
Goërtz, son premier ministre. Projet d'une réconciliation avec
le czar, et d'une descente en Angleterre. Charles assiège Frede-
richshall en Norvège. Il est tué. Son caractère. Goërtz est dé-
capité.
Le roi , au milieu de ces préparatifs , donna la sœur
qui lui restait, Ulrique-Éléonore, en mariage au prince
Frédéric de Hesse-Cassel. La reine douairière, grand'-
mère de Charles XII et de la princesse , âgée de qua-
tre-vingts ans , fit les honneurs de cette fête , le 4 avril
1716, dans le palais de Stockholm , et mourut peu de
temps après.
Ce mariage ne fut point honoré de la présence du
roi ; il resta dans Stralsund , occupé à achever les for-
tifications de cette place importante, menacée par les
rois de Danemarck et de Prusse. Il déclara cependant
son beau-frère généralissime de ses armées en Suéde.
Ce prince avait servi les éta1»s-généraux dans les guerres
con^ e la France : il était regardé comme un bon gé-
néral , qualité qui n'avait pas peu contribué à lui faire
épouser une sœur de Charles XII.
Les mauvais succès se suivaient alors aussi rapi-
dement qu'autrefois les victoires. Au mois de juin de
HISTOIRE DE CHARLES XII. 297
cette année 1 7 i 5 , les troupes allemandes du roi d'An-
(jleterre , et celles de Danemarck , investirent la forte
ville de Vismar : les Danois et les Saxons , réunis au
nombre de trente -six mille, marchèrent en même
temps vers Stralsund pour en former le siège. Les rois
de Danemarck et de Prusse coulèrent à fond, près de
Stralsund , cinq vaisseaux suédois. Le czar était alors
sur la mer Baltique avec vingt grands vaisseaux de
guerre , et cent cinquante de transport , sur lesquels
il y avait trente mille hommes. Il menaçait la Suéde
d'une descente: tantôtil avançait jusqu'à la côte d'Hel-
sinbourg , tantôt il se présentait à la hauteur de Stock-
holm. Toute la Suéde était en armes sur les côtes , et
n'attendait que le moment de cette invasion. Dans ce
même temps ses troupes de terre chassaient de poste
en poste les Suédois des places qu'ils possédaient en-
core dans la Finlande , vers le golfe de Bothnie ; mais
le czar ne poussa pas plus loin ses entreprises.
A l'euibouchure de FOder, fleuve qui partage en
deux la Poméranie , et qui , après avoir coulé sous Ste-
tin , tombe dans la mer Baltique , est la petite île d'U-
sedom : cette place est très importante par sa situa-
tion , qui commande l'Oder à droite et à gauche; celui
qui en est le maître l'est aussi de la navigation du
fleuve. Le roi de Prusse avait délogé les Suédois de
cette île , et s'en était saisi , aussi bien que de Stetin ,
qu'il gardait en séquestre, le tout ^ disait-il, pour la-
mour de la paix. Les Suédois avaient repris l'île d'U-
sedom au mois de mai 1 7 1 5. Ils y avaient deux forts :
l'un était le fort de la Suine , sur la branche de l'Oder
qui porte ce nom; lautre, de plus de conséquence,
298 HISTOIRE DE CHARLES XII.
était Pennamonder, sur Faiitre cours de la rivière. Le
roi de Suéde n'avait , pour garder ces deux forts et
toute File, que deux cent cinquante soldats poméra-
niens , commandés par un vieil officier suédois, nom-
mé Kuse-Slerp , dont le nom mérite d'être conservé.
Le roi de Prusse envoie le 4 auguste quinze cents
hommes de pied et huit cents dragons pour débarquer
dans Fde : ils arrivent et mettent pied à terre, sans
opposition, du côté du fort de la Suine. Le comman-
dant suédois leur abandonna ce fort comme le moins
important ; et , ne pouvant partager le peu qu'il avait
de monde , il se retira dans le château de Pennamon-
der avec sa petite troupe, résolu de se défendre jus-
qu'à la dernière extrémité.
Il fallut donc l'assiéger dans les formes. On embar-
que pour cet effet de Fartillerie à Stetin ; on renforce
les troupes prussiennes de mille fantassins et de quatre
cents cavaliers. Le 18 auguste on ouvre la tranchée
en deux endroits , et la place est vivement battue par
le canon et par les mortiers. Pendant le siège un sol-
dat suédois, chargé en secret d'une lettre de Char-
les XII , trouva le moyen d'aborder dans l'île , et de
s'introduire dans Pennamonder : il rendit la lettre au
commandant ; elle était conçue en ces termes : « Ne
« faites aucun feu que quand les ennemis seront au
«bord du fossé, défendez-vous jusqu'à la dernière
« goutte de votre sang : je vous recommande à votre
« bonne fortune. Charles. »
Slerp ayant lu ce billet , résolut d'obéir et de mou-
rir comme il lui était ordonné, pour le service de son
maître. Le 22 , au point du jour, les ennemis donné-
LIVRE HUITIEME. 299
rent l'assaut : les assiégés n'ayant tiré que quand ils
virent les assiégeants au bord du fossé , en tuèrent un
grand nombre : mais le fossé était comblé , la brèche
large , le nombre des assiégeants trop supérieur. Ou
entra dans le château par deux endroits à-la-fois. Le
commandant ne songea alors qu'à vendre chèrement
sa vie , et à obéir à la lettre. Il abandonne les brèches
par où les ennemis entraient; il retranche près d'un
bastion sa petite troupe, qui a l'audace et la fidélité
de le suivre ; il la place de façon qu'elle ne peut être
entourée. Les ennemis courent à lui, étonnés de ce
qu'il ne demande point quartier. Il se bat pendant une
heure entière ; et , après avoir perdu la moitié de ses
soldats , il est tué enfin avec son lieutenant et son ma-
jor. Alors cent soldats , qui restaient avec un seul of-
ficier, demandèrent la vie , et furent faits prisonniers :
on trouva dans la poche du commandant la lettre de
son maître, qui fut portée au roi de Prusse.
Pendant que Charles perdait l'de d'Usedom et les
îles voisines , qui furent bientôt prises ; que Y ismar
était prêt de se rendre ; qu'il n'avait plus de flotte ; que
la Suéde était menacée , il était dans la ville de Stral-
sund ; et cette place était déjà assiégée par trente -six
mille hommes.
Stralsund , ville devenue* fameuse en Europe par le
siège qu'y soutint le roi de Suéde , est la plus forte
place de la Poméranie. Elle est bâtie entre la mer Bal-
tique et le lac de Franken , sur le détroit de Gella : on
n'y peut arriver de terre que sur une chaussée étroite ,
défendue par une citadelle et par des retranchements
qu'on croyait inaccessibles. Elle avait une garnison de
300 HISTOIRE DE CHARLES XII.
près de neuf mille hommes , et de plus le roi de Suéde
lui-même. Les rois de Danemarck et de Prusse entre-
prirent ce siège avec une armée de trente- six mille
hommes , composée de Prussiens , de Danois , et de
Saxons.
L'honneur d'assiéger Charles XII était un motif si
pressant, qu'on passa par -dessus tous les obstacles ,
et qu'on ouvrit la tranchée la nuit du 1 9 au 20 octobre
de cette année 17 15. Le roi de Suède, dans le com-
mencement du siège, disait qu'il ne comprenait pas
comment une place bien fortifiée , et munie d'une gar-
nison suffisante , pouvait être prise. Ce n'est pas que,
dans le cours de ses conquêtes passées , il n'eût pris
plusieurs places , mais presque jamais par un siège
régulier; la terreur de ses armes avait alors tout em-
porté : d'ailleurs il ne jugeait pas des autres par lui-
même , et n'estimait pas assez ses ennemis. Les assié-
geants pressèrent leurs ouvrages avec une activité et
des efforts qui furent secondés par un hasard très sin-
gulier.
On sait que la mer Baltique n'a ni flux ni reflux. Le
retranchement qui couvrait la ville , et qui était ap-
puyé du côté de l'occident à un marais impraticable ,
et du côté de l'orient à la mer , semblait hors de toute
insulte. Personne n'avait fait attention que, lorsque
les vents d'occident soufflaient avec quelque violence,
ils refoulaient les eaux de la mer Baltique vers l'o-
rient, et ne leur laissaient que trois pieds de profon-
deur vers ce retranchement , qu'on eût cru bordé d'une
mer impraticable. Un soldat s'étant laissé tomber du
haut du retranchement dans la mer, fut étonné de
LIVRE HUITIÈME. 3oi
trouver fond : ii conçut que cette découverte pourrait
faire sa fortune : il déserta et alla au quartier du comte
Wackerharth , général des troupes saxonnes , donner
avis qu'on pouvait passer la mer à gué, et pénétrer
sans peine au retranchement des Suédois. Le roi de
Prusse ne tarda pas à profiter de l'avis.
Le lendemain donc , à minuit , le vent d'occident
soufflant encore , le lieutenant-colonel Koppen entra
dans l'eau, suivi de dix-huit cents hommes : deux mille
s'avançaient en même temps sur la chaussée qui con-
duisait à ce retranchement : toute Tartillerie des Prus-
siens tirait , et les Prussiens et les Danois donnaient
l'alarme d'un autre côté.
Les Suédois se crurent sûrs de renverser ces deux
mille hommes qu'ils voyaient venir si témérairement
en apparence sur la chaussée ; mais tout-à-coup Kop-
pen, avec ses dix-huit cents hommes, entre dans le re-
tranchement du côté de la mer. Les Suédois , entourés
et surpris , ne purent résister : le poste fut enlevé après
un grand carnage. Quelques Suédois s'enfuirent vers
la ville; les assiégeants les y poursuivirent : ils entraient
pèle -mêle avec les fuyards : deux officiers et quatre
soldats saxons étaient déjà sur le pont-levis, mais on
eut le temps de le lever : ils furent pris , et la ville fut
sauvée pour cette fois.
On'trouva dans ces retranchements vingt -quatre
canons , que l'on tourna contre Stralsund. Le siège
fut poussé avec l'opiniâtreté et la confiance que de-
vait donner ce premier succès. On canonna et on bom-
barda la ville presque sans relâche.
Vis-à-vis Stralsund , dans la mer Baltique , est lile
302 HISTOIRE DE CHARLES XH.
de Rugen , qui sert de rempart à cette place , et où la
garnison et les bourgeois auraient pu se retirer , s'ils
avaient eu des barques pour les transporter. Cette ile
était d'une conséquence extrême pour Charles : il
voyait bien qUe , si les ennemis en étaient les maîtres ,
il se trouverait assiégé par terre et par mer ; et que ,
selon toutes les apparences , il serait réduit , ou à
s'ensevelir sous les ruines de Stralsund , ou à se voir
prisonnier de ces mêmes ennemis qu'il avait si long-
temps méprisés , et auxquels il avait imposé des lois
si dures. Cependant le malheureux état de ses affaires
ne lui avait pas permis de mettre dans Rugen une gar-
nison suffisante; il n'y avait pas plus de deux mille
hommes de troupes.
Ses ennemis fesaient , depuis trois mois , toutes les
dispositions nécessaires pour descendre dans cette île,
dont labord est très difficile ; enfin , ayant fait con-
struire des barques , le prince d'Anhalt , à l'aide d'un
temps favorable , débarqua dans Rugen , le 1 5 no-
vembre, avec douze mille hommes. Le roi, présent
partout, était dans cette île; il avait joint ses deux
mille soldats , qui étaient retranchés près d'un petit
port , à trois lieues de l'endroit où l'ennemi avait
abordé ; il se met à leur tête , et marche au milieu de la
nuit dans un silence profond. Le prince d'Anhalt avait
déjà retranché ses troupes , par une précautioli qui
semblait inutile. Les officiers qui commandaient sous
lui ne s'attendaient pas d'être attaqués la nuit même,
et croyaient Charles XII à Stralsund ; mais le prince
d'Anhalt, qui savait de quoi Charles était capable, avait
fait creuser un fossé profond, bordé de chevaux de
LIVRE HUITIÈME. 3o?>
frise, et prenait toutes ses sûretés comme s'il eût eu
une armée supérieure en noml)re à combattre.
A deux heures du matin , Charles arrive aux enne-
mis, sans faire le moindre bruit. Ses soldats se disaient
les uns aux autres : Arrachez les chevaux defiise. Ces
paroles furent entendues des sentinelles : Talarme est
donnée aussitôt dans le camp; les ennemis se mettent
sous les armes. Le roi ayant ôté les chevaux de frise ,
vit devant lui un large fossé : « Ah , dit-il , est-il pos-
« sible! je ne m'y attendais pas. » Cette surprise ne le
découragea point : il ne savait pas combien de troupes
étaient débarquées : ses ennemis ignoraient , de leur
côté , à quel petit nombre ils avaient à faire. L'obscu-
rité de la nuit semblait favorable à Charles : il prend
son parti sur-le-champ : il se jette dans le fossé, ac-
compagné des plus hardis , et suivi en un instant de
tout le reste ; les chevaux de frise arrachés , la terre
éboulée , les troncs et les branches d'arbre qu'on put
trouver, les soldats tués par les coups de mousquet
tirés au hasard, servirent de fascines. Le roi , les gé-
néraux qu'il avait avec lui , les officiers et les soldats
les plus intrépides , montent sur l'épaule les uns des
autres , comme à un assaut. Le combat s'engage dans
le camp ennemi. L'impétuosité suédoise mit d'abord
le désordre parmi les Danois et les Prussiens ; mais le
nombre était trop inégal : les Suédois furent repoussés
après un quart d'heure de combat , et repassèrent le
fossé. Le prince d'Anhalt les poursuivit alors dans la
plaine ; il ne savait pas que dans ce moment c était
Charles XII lui-même qui fuyait devant lui. («e roi mal-
heureux ralha sa troupe en plein champ , et le com-
3o4 * HISTOIRE DE CHARLES XII.
bat recommença avec une opiniâtreté égale de part et
d'autre. Grothusen, le favori du roi , et le général Dar-
doff , tombèrent morts auprès de lui. Charles , en com-
battant , passa sur le corps de ce dernier, qui respirait
eacore. During , qui Tavait seul accompagné dans son
voyage de Turquie à Stralsund , fut tué à ses yeux.
Au milieu de cette mêlée, un lieutenant danois,
dont je n'ai jamais pu savoir le nom , reconnut Char-
les , et lui saisissant d'une main son épée , et de l'autre
le tirant avec force par les cheveux : « Rendez-vous ,
« sire , lui dit -il , ou je vous tue. » Charles avait à sa
ceinture un pistojet : if le tira de la main gauche sur
cet officier, qui en mourut le lendemain matin. Le nom
du roi Charles, qu'avait prononcé ce Danois , attira en
un instant une foule d'ennemis. Le roi fut entouré. Il
reçut un coup de fusil au-dessous de la mamelle gau-
che: le coup, qu'il appelait une contusion, enfonçait
de deux doigts. Le roi était à pied , et près d'être tué
ou pris. Le comte Poniatow ski combattait dans ce mo-
ment auprès de sa personne. Il lui avait sauvé la vie à
Pultava , il eut le bonheur de la lui sauver encore dans
ce combat de Paigen , et le remit à cheval.
Les Suédois se retirèrent vers un endroit de l'île
nommé Alteferre , où il y avait un fort dont ils étaient
encore maîtres. De là le roi repassa à Stralsund, obligé
d'abandonner les braves troupes qui l'avaient si bien
secondé dans cette entreprise; elles furent faites pri-
sonnières de guerre deux jours après.
Parmi ces prisonniers se trouva ce malheureux ré-
giment fiançais, composé des débris de la bataille
d'îlochsteclt , qui avait passé au service du roi Auguste,
LIVRE HUITIÈME. 3o5
et de là à celui du roi de Suéde : la plupart des soldats
furent incorpores dans un nouveau régiment d'un fils
du prince d'Anhalt, qui fut leur quatrième maître.
Celui qui commandait dans Rugen ce régiment errant
était alors ce même comte de Villelongue qui avait si
généreusement exposé sa vie à Andrinople pour le
service de Charles XII. Il fut pris avec sa troupe, et
ne fut ensuite que très mal récompensé de tant de ser-
vices , de fatigues , et de malheurs.
Le roi , après tous ces prodiges de valeur qui ne
servaient qu a affaiblir ses forces , renfermé dans
Stralsund et près d'y être forcé, était tel qu'on l'avait
vu à Uender. il ne s'étonnait de rien : le jour il fesait
faire des coupures et des retranchements derrière les
murailles ; la nuit il fesait des sorties sur l'ennemi :
cependant Stralsund était battu en brèche ; les bombes
plcuvaient sur les maisons ; la moitié de la ville était
en cendres : les bourgeois , loin de murmurer, pleins
d'admiration pour leur maître , dont les fatigues , la
sobriété, et le courage, les étonnaient, étaient tous
devenus soldats sous lui. Ils l'accompagnaient dans
les sorties; ils étaient pour lui une seconde garnison.
Un jour que le roi dictait des lettres pour la Suéde
à un secrétaire , une bombe tomba sur la maison , perça
le toit, et vint éclater près de la chambre même du
roi. La moitié du plancher tomba en pièces; le cabinet
où le roi dictait, étant pratiqué en partie dans une
grosse muraille, ne souffrit point de l'ébranlement; et
par un bonheur étonnant nul des éclats qui sautaient
en fair n'entra dans ce cabinet dont la porte était ou-
verte. Au bruit de la bombe, et au fracas de la maison,
CHARLES XII.
3o6 HISTOIRE DE CHARLES XII.
qui semblait tomber, la plume échappa des mains du
secrétaire. «Qu'y a-t-il donc? lui dit le roi d'un air
((tranquille; pourquoi n'écrivez-vous pas? » Celui-ci
ne put répondre que ces mots : « Eh ! sire, la bombe !
« — Eh bien , reprit le roi , qu'a de commun la bombe
« avec la lettre que je vous dicte? continuez. »
Il y avait alors dans Stralsund un ambassadeur de
France enfermé avec le roi de Suéde : c'était un Col-
bert, comte de Croissi, lieutenant-général des armées
de France , frère du marquis de Torci , célèbre mi-
nistre d'état , et parent de ce fameux Colbert dont le
no^n doit être immortel en France. Envoyer un homme
à la tranchée ou en ambassade auprès de Charles XII ,
c'étaitpresquelamême chose. Le roi entretenait Croissi
des heures entières dans les endroits les plus exposés,
pendant que le canon et les bombes tuaient du monde
à côté et derrière eux , sans que le roi s'aperçût du
danger, ni que l'ambassadeur voulût lui faire seule-
ment soupçonner qu'il y avait des endroits plus con-
venables pour parler d'affaires. Ce ministre fit ce qu'il
put avant le siège pour ménager un accommodement
entre les rois de Suéde et de Prusse ; mais celui-ci de-
mandait trop , et Charles XII ne voulait rien céder. Le
comte de Croissi n'eut donc, dans son ambassade,
d'autre satisfaction que celle de jouir de la familiarité
de cet homme singulier. Il couchait souvent auprès
de lui sur le même manteau : il avait, en partageant
ses dangers et ses fatigues , acquis le droit de lui par-
ler avec liberté. Charles encourageait cette hardiesse
dans ceux qu'il aimait : il disait quelquefois au comte
de Croissi : Fétu', maledicamus de reye: « Allons , disons
LIVRE HUITIEME. . 307
<! un peu de mal de Charles XII. w C'est ce que cet am-
bassadeur m'a raconté.
Croissi resta jusqu'au 1 3 novembre dans la ville; et
enfin, ayant obtenu des ennemis permission de sor-
tir avec ses ba[;ages , il prit congé du roi de Suéde , qu'il
laissa au milieu des ruines de Stralsund avec une gar-
nison dépérie des deux tiers, résolu de soutenir un
assaut.
En effet, on en donna un deux jours après à lou-
vrage à corne. Les ennemis s en emparèrent deux fois,
et en furent deux fois chassés. Le roi v combattit tou-
jours parmi les grenadiers : enfin le nombre prévalut;
les assiégeants en demeurèrent les maîtres. Charles
resta encore deux jours dans la ville, attendant à tout
moment un assaut général. Il s'arrêta le 19, jusqu'à
minuit, sur un petit ravelin tout ruiné par les bombes
et parle canon : le jour d'après les officiers principaux
le conjurèrent de ne plus rester dans une place qu'il
n'était plus question de défendre ; mais la retraite était
devenue aussi dangereuse que la j^ace même. La mer
Baltique était couverte de vaisseaux moscovites et da-
nois. On n'avait dans le port de Stralsund qu'une pe-
tite barque à voiles et à rames. Tant de périls, qui
rendaient cette retraite glorieuse , v déterminèrent
Charles. Il s embarqua la nuit du 20 décembre 1715
avec dix personnes seulement. Il fallut casser la glace
dont la mer était couverte dans le port : ce travail pé-
nible dura plusieurs heures avant que la barque pût
voguer librement. Les amiraux ennemis avaient des
ordres précis de ne point laisser sortir Charles de
Stralsund , et de le prendre mort ou vif. Pleureuse-
3o8 HISTOIRE DE CHARLES XH.
ment ils étaient sous le vent, et ne purent l'aborder :
il courut un danger encore plus grand en passant à la
vue de Tîle de Rugen, près d'un endroit nommé la
Babette, où les Danois avaient élevé une batterie de
douze canons. Ils tirèrent sur le roi. Les matelots fe-
saient force de voiles et de rames pour s'éloigner; un
coup de canon tua deux hommes à côté de Charles ,
un autre fracassa le mât de la barque. Au milieu de
ces dangers le roi arriva vers deux de ses vaisseaux
qui croisaient dans la mer Baltique : dès le lendemain
Stralsund se rendit; la garnison fut faite prisonnière
de guerre, et Charles aborda à Isted en Scanie, et de
là se rendit à Carlscrona, dans un état bien autre que
quand il en partit, quinze ans auparavant, sur un
vaisseau de cent vingt canons, pour aller donner des
lois au Nord.
Si près de sa capitale, on s'attendait qu'il la rever-
rait après cette longue absence ; mais son dessein était
de n'y rentrer qu'après des victoires. Il ne pouvait se
résoudre d'ailleurs II revoir des peuples qui l'aimaient,
et qu'il était forcé d'opprimer pour se défendre contre
ses ennemis. Il voulut seulement voir sa sœur : il lui
donna rendez-vous sur le bord du lac Veter en Ostro-
p^othie; il s'y rendit en poste, suivi d'un seul domes-
tique, et s'en retourna après avoir resté un jour avec
elle.
De Carlscrona, où il séjourna l'hiver, il ordonna de
nouvelles levées d'hommes dans son royaume. Il
croyait que tous ses sujets n'étaient nés que pour le
suivre à la guerre , et il les avait accoutumés à le croire
aussi. On enrôlait de jeunes gens de quinze ans : il ne
LIVRE HUITIÈME. Sog
resta dans plusieurs viUajjes que des vieillards , des
eiiiants, et des femmes; on voyait même en beaucoup
d endroits les femmes seules labourer la terre.
Il était encore plus difficile d'avoir une flotte. Pour
y suppléer on donna des commissions à des armateurs
qui, moyennant des privilèges excessifs et ruineux
pom' le pays, équipèrent quelques vaisseaux: ces ef-
forts étaient les dernières ressources de la Suéde.
Pour subvenir à tant de frais, il fallut prendre la sub-
stance des peuples. Il n'y eut point d'extorsion que
l'on n'inventât sous le nom de taxe et d'impôt. On fit
la visite dans toutes les maisons , et on en tira la moi-
tié des provisions pour être mises dans les magasins
du roi ; on acheta pour son compte tout le fer qui était
dans le royaume , que le gouvernement paya en billets ,
et qu'il vendit en argent. Tous ceux qui portaient des
habits où il entrait de la soie , qui avaient des perru-
ques, et des épées dorées, furent taxés. On mit un
impôt excessif sur les cheminées. Le peuple, acca-
blé de tant d'exactions , se fût révolté sous tout autre
roi; mais le paysan le plus malheureux de la Suède
savait que son maître menait une vie encore plus dure
et plus frugale que lui : ainsi tout se soumettait sans
murmure à des rigueurs que le roi endurait le premier.
Le danger public fit même oublier les misères par-
ticulières. On s'attendait à tout moment à voir les
Moscovites, les Danois, les Prussiens , les Saxons, les
Anglais même , descendre en Suéde : cette crainte était
si bien fondée et si forte, que ceux qui avaient de l'ar-
gent ou des meuJDles précieux les enfouissaient dans,
la terre.
3lO HISTOIRE DE CHARLES XII.
Ea effet, une flotte anglaise avait déjà paru dans la
mer Baltique, sans qu'on sût quels étaient ses ordres;
et le roi de Danemarck avait la parole du czar que les
Moscovites , joints aux Danois , fondi-aient en Suéde
au printemps de 1716.
Ce fut une surprise extrême pour toute l'Europe at-
tentive à la fortune de Charles XII, quand, au lieu de
défendre son pays menacé par tant de princes , il passa
en ÎXorvége au mois de mars 1 7 16 , avec vingt mille
hommes.
(17 16) Depuis Annihal on n'avait point encore vu
de général qui , ne pouvant se soutenir chez lui-même
contre ses ennemis , fût allé leur faire la guerre au
cœur de leurs états. Le prince de Hesse, son beau-
frère, raccompagna dans cette expédition.
On ne peut aller de Suéde en Norvège que par des
défilés assez dangereux; et quand on les a passés, on
rencontre de distance en distance des flaques d'eau
que la mer y fonue entre des rochers ; il fallait faire
des ponts chaque jour. Un petit nombre de Danois
aurait pu ar;'êter l'armée suédoise ; mais on n'avait
pas prévu cette invasion subite. L'Europe fut encore
plus étonnée que le czar demeurât tranquille au mi-
lieu de ces événements , et ne fit pas une descente en
Suéde, comme il en était convenu avec ses alliés.
La raison de cette inaction était un dessein des plus
grands, mais en même temps des plus difficiles à exé-
cuter qu'ait jamais formés limagination humaine.
Le baron Henri de Goërtz , né en Franconie, et ba-
ron immédiat de l'empire , ayant rendu des services
importants au roi de Suéde pendant le séjour de ce
LIVRE HUITIÈME. 3 I l
monarque à Render, était depuis devenu son favori et
son premier ministre.
Jamais homme ne fut si souple et si audacieux à-
la-fois, si plein de ressources dans les disgrâces, si
vaste dans ses desseins , ni si actif dans ses démarches ;
nul projet ne l'effrayait, nul moyen ne lui coûtait; il
prodiguait les dons, les promesses, les serments, la
vérité, et le mensonge.
Il allait de Suéde en France, en Angleterre , en Hol-
lande, essayer lui-même les ressojls qu il voulait faire
jouer. Il eût été capable d'ébranler l'Europe, et il en
avait conçu l'idée. Ce que son maître était à la tète
d'une armée, il l'était dans le cabinet: aussi prit-il sur
Charles XII un ascendant qu'aucun ministre n'avait
eu avant lui.
Ce roi , qui à l'âge de vingt ans n'avait donné que
des ordres au comte Piper, recevait alors des leçons
du baron de Goërtz : d'autant plus soumis à ce mi-
nistre que le malheur le mettait dans la nécessité d'é-
couter des conseils , et que Goërtz ne lui en donnait
que de conformes à son courage. Il remarqua que de
tant de princes réunis contre la Suéde , George, élec-
teur de Honovre, roi d'Angleterre, était celui contre
lequel Charles était le plus piqué, parceque c'était le
seul que Charles n'eût point offensé ; que George était
entré dans la querelle sous prétexte de l'apaiser, et
uniquement pour garder Brème et Verden, auxquels
il semblait n'avoir d'autre droit que de les avoir ache-
tés à vil prix du roi de Danemarck , à qui ils n'appar-
tenaient pas.
Il entrevit aussi de bonne heure que le czar était
3l2 HISTOIRE DE CHARLES XII.
3ecrétement mécontent des allies, qui tous Tavaient
empêché d'avoir un établissement dans l'empire d'Al-
lemagne , où ce monarque , devenu trop dangereux ,
n'aspirait qu'à mettre le pied. Vismar, la seule ville
qui restât encore aux Suédois sur les côtes d'Aile^
magne, venait enfin de se rendre aux Prussiens et aux
Danois le i4 février 1716. Ceux-ci ne voulurent pas
seulement souffrir que les troupes moscovites , qui
étaient dans le Mecklenbourg , parussent à ce siège.
De pareilles défiances , réitérées depuis deux ans ,
avaient aliéné l'esprit du czar, et avaient peut-être
empêché la ruine de la Suède. Il y a beaucoup d'exem-
ples d états alliés conquis par une seule puissance ; il
y en a bien peu d'un grand empire conquis par plu-
sieurs alliés. Si leurs forces réunies l'abattent, leurs
divisions le relèvent bientôt.
Dès Tannée 1 7 1 4 le czar eût pu faire une descente
en Suède. Mais, soit qu'il ne s'accordât pas avec les
rois de Pologne, d'Angleterre, de Danemarck, et de
Prusse, alliés justement jaloux, soit qu'il ne crût pas
encore ses troupes assez aguerries pour attaquer sur
ses propres foyers cette même nation dont les seuls
paysans avaient vaincu l'élite des troupes danoises ,
il recula toujours cette entreprise.
Ce qui l'avait arrêté encore était le besoin d'argent.
Le czar était un des plus puissants monarques du
monde , mais un des moins riches : ses revenus ne
montaient pas alors à plus de vingt- quatre milhons
de nos livres. Il avait découvert des mines d'or, d'ar-
gent, de fer, de cuivre; mais le profit en était encore
incertain , et le travail ruineux. H établissait un granci
LIVRE HUITIÈME. 3 J 3
commerce , mais les commencements ne lui appor-
taient que des espérances : ses provinces nouvellement
conquises au^jmentaient sa puissance et sa gloire , sans
accroître encore ses revenus, il fallait du temps pour
fermer les plaies de la Livonie , pays abondant, mais
désolé par quinze ans de guerre , par le fer, par le feu ,
et par la contagion , vide d'habitants , et qui était alors
à charge à son vainqueur. Les flottes qu'il entretenait,
les nouvelles entreprises qu'il lésait tous les jours,
épuisaient ses finances. Il avait été réduit à la mau-
vaise ressource de hausser les monnaies , remède qui
ne guérit jamais les maux d'un état, et qui est surtout
préjudiciable à un pays qui reçoit des étrangers plus
de marchandises qu'il ne leur en fournit.
Voilà en partie ks fondements sur lesquels Goërtz
bâtit le dessein d'une révolution. Il osa proposer au
roi de Suéde d'acheter la paix de l'empereur mosco-
vite à quelque prix que ce pût être, lui fesant envisa-
ger le czar irrité contre les rois de Pologne et d'Angle-
terre , et lui donnant à entendre que Pierre x\lexiowitz
et Charles XII réunis pourraient faire trembler le
reste de l'Europe.
Il n'y avait pas moyen de faire la paix avec le czar,
sans céder une grande partie des provinces qui sont
à l'orient et au nord de la mer Baltique; mais il lui fit
considérer qu'en cédant ces provinces que le czar pos-
sédait déjà, et qu'on ne pouvait reprendre, le roi
pourrait avoir la gloire de remettre à-la-fois Stanislas
sur le trône de Pologne , de replacer le fils de Jacques II
sur celui d'Angleterre , et de rétablir le duc de Hol-
stein dans ses états.
3l4 HISTOIRE DE CHARLES XII.
Charles, flatté de ces grandes idées, sans pourtant
y compter beaucoup, donna carte blanche à son mi-
nistre. Goërtz partit de Suéde muni d'un plein pouvoir
qui Fautorisait à tout sans restriction , et le rendait
plénipotentiaire auprès de tous les princes avec qui
il jugerait à propos de négocier. Il fit d'abord sonder
la cour de Moscou par le moyen d'un Écossais , nom-
mé Areskins, premier médecin du czar, dévoué au
parti du prétendant, ainsi que l'étaient presque tous
les Écossais qui ne subsistaient pas des faveurs de la
cour de Londres.
Ce médecin fit valoir au prince Menzikoff l'impor-
tance et la grandeur du projet avec toute la vivacité
d'un homme qui y était intéressé. Le prince Menzi-
koff goûta ses ouvertures; le czar les approuva. Au
lieu de descendre en Suéde, comme il en était convenu
avec les alliés, il fit hiverner ses troupes dans le Mec-
klenbourg, et il y vint lui-même sous prétexte de ter-
miner les querelles qui commençaient à naître entre
le duc de Mccklenbourg et la noblesse de ce pays ,
mais poursuivant en effet son dessein favori d'avoir
une pi'incipauté en Allemagne , et comptant engager
le duc de Mecklenbourg à lui vendre sa souverai-
neté.
Les alliés furent irrités de cette démarche : ils ne
voulaient point d'un voisin si terrible, qui , ayant une
fois des terres en Allemagne , pourrait un jour s'en
faire élire empereur, et en opprimer les souverains.
Plus ils étaient irrités , plus le grand projet du baron
de Goërtz s'avançait vers le succès. Il négociait cepen-
dant avec tous les princes confédérés pour mieux ca-
I
LIVRE HUITIÈME. 3 I 5
cher SCS intrigues secrètes. Le czar les amusait tous
aussi par des espérances. Charles XII, cependant,
était en Norvège avec son beau-frère, le prince de
Hesse , à la tête de vingt mille hommes , la province
n'était gardée que par onze mille Danois divisés en
plusieurs corps, que le roi et le prince de Hesse pas-
sèrent au fil de Tèpée.
Charles avança jusqu'à Christiana , capitale de ce
royaume : la fortune recommençait à lui devenir fa-
vorable dans ce coin du monde ; mais jamais le roi ne
prit assez de précautions pour faire subsister ses
troupes. Une armée et une flotte danoise approchaient
pour défendre la Norvège. Charles , qui manquait de
vivres, se retira en Suède, attendant Tissue des vastes
entreprises de son ministre.
Cet ouvrage demandait un profond secret et des
préparatifs immenses , deux choses assez incompa-
tibles. Goërtz fit chercher jusque dans les mers de VA-
sie un secours qui , tout odieux qu'il paraissait , n'en
eût pas été moins utile pour une descente en Ecosse ,
et qui du moins eût apporté en Suède de Fargent, des
hommes , et des vaisseaux.
Il y avait long-temps que des pirates de toutes na-
tions , et particulièrement des Anglais , ayant foit entre
eux une association, infestaient les mers de l'Europe
et de l'Amérique . Poursuivis partout sans quartier,
ils venaient de se retirer sur les côtes de Madagascar,
grande île à l'orient de l'Afrique . C'étaient des hommes
désespérés, presque tous connus par des actions aux-
quelles il ne manquait que de la justice pour être hé-
roïques. Ils cherchaient un prince qui voulût les rece-
3 1 6 HISTOIRE DE CHARLES XII.
voir sous sa protection; mais les lois des nations leur
fermaient tous les ports du monde.
Dès qu'ils surent que Charles Xlf était retourné en
Suéde, ils espérèrent que ce prince passionné pour la
guerre, obligé de la faire, .et manquant de flotte et de
soldats , leur ferait une bonne composition : ils lui en-
voyèrent un député qui vint en Europe sur un vais-
seau hollandais , et qui alla proposer au baron de
Goërtz de les recevoir dans le port de Gottembourg,
où ils s'offraient de se rendre avec soixante vaisseaux
chargés de richesses.
Le baron fit agréer au roi la proposition ; on envoya
même l'année suivante deux gentilshommes suédois ,
l'un nommé Cromstrom , et l'autre Mendal , pour con-
sommer la négociation avec ces corsaires de Mada-
gascar. On trouva depuis un secours plus noble et
plus important dans le cardinal Albéroni, puissant
génie qui a gouverné l'Espagne assez long-temps pour
sa gloire , et trop peu pour la grandeur de cet état.
Il entra avec ardeur dans le projet de mettre le fils
de Jacques II sur le trône d'Angleterre. Cependant,
comme il ne venait que de mettre le pied dans le mi-
nistère, et qu'il avait l'Espagne à rétablir avant que
de songer à bouleverser d'autres royaumes , il sem-
blait qu'il ne pouvait de plusieurs années mettre la
main à cette grande machine; mais en moins de deux
ans on le vit changer la face de l'Espagne, lui rendre
son crédit dans l'Europe , engager, à ce qu'on prétend,
les Turcs à attaquer l'empereur d'Allemagne , et ten-
ter en même temps d'ôter la régence de France au
duc d'Orléans, et la couronne de la Grande-Bretagne
I
LIVRE HUITIÈME. 3l'J
au roi George : tant un seul homme est dangereux
quand il est absolu dans un puissant état, et qu'il a de
la giandeur et du courage dans Tesprit.
Goërtz, ayant ainsi dispersé à la cour de Moscovie ef
à celle d'Espagne les premières étincelles de Tembra-
sement qu'il méditait, alla secrètement en France, et
de là en Hollande, où il vit lesadhérents du prétendant.
Il s'informa plus particulièrement de leurs forces,
du nombre et de la disposition des mécontents d'An-
gleterre , de l'argent qu'ils pouvaient fournir, et des
troupes qu'ils pouvaient mettre sur pied. Les mécon-
tents ne demandaient qu'un secours de dix mille
hommes , et fesaient envisager une révolution sûre
avec l'aide de ces troupes.
Le comte de Gyllembourg, ambassadeur de Suéde
en Angleterre , instruit par le baron de Goërtz , eut
plusieurs conférences à Londres avec les principaux
mécontents : il les encouragea , et leur promit tout ce
qu'ils voulurent; le parti du prétendant alla jusqu'à
fournir des sommes considérables que Goërtz toucha
en Hollande. Il négocia l'achat de quelques vaisseaux,
et en acheta six en Bretagne avec des armes de toute
espèce.
Il envoya alors secrètement en France plusieurs
officiers, entre autres le chevalier de Folard, qui,
ayant fait trente campagnes dans les armées fran-
çaises, et y ayant fait peu de fortune . avait été depuis
peu offrir ses services au roi de Suède, moins par des
vues intéressées que par le désir de servir sous un roi
qui avait une réputation si étonnante. Le chevalier de
folard espérait d'ailleurs faire goûter à ce prince les
3l8 HISTOIRE DE CHAULES XII.
nouvelles idées qu'il avait sur la guerre; il avait étu-
dié toute sa vie cet art en philosophe , et il a depuis
communiqué ses découvertes au puhlic dans ses Co7n-
liientaires sur Polyhe. Ses vues furent goûtées de Char-
les XII , qui lui-même avait fait la guerre d'une ma-
nière nouvelle , et qui ne se laissait conduire en rien
par la coutume ; il destina le chevalier de Folard à être
un des instruments dont il voulait se servir dans la
descente projetée en Ecosse. Ce gentilhomme exécuta
en France les ordres secrets du haron de Goërtz. Beau-
coup d'officiers français, un plus grand nombre d'Ir-
landais , entrèrent dans cette conjuration d'une espèce
nouvelle , qui se tramait en même temps en Angleterre,
en France, en Moscovie, et dont les branches s'éten-
daient secrètement d'un bout de l'Europe à l'autre.
Ces préparatifs étaient encore peu de chose pour
le baron de Goërtz; mais c'était beaucoup d'avoir
commencé. Le point le plus important, et sans lequel
rien ne pouvait réussir, était d'achever la paix entre
le czar et Charles; il restait beaucoup de difficultés à
aplanir. Le baron Osterman, ministre d'état en Mos-
covie, ne s'était point laissé entraîner d'abord aux
vues de Goërtz ; il était aussi circonspect que le mi-
nistre de Charles était entreprenant. Sa politique lente
et mesurée voulait laisser tout mûrir ; le génie impa-
tient de l'autre prétendait recueillir immédiatement
après avoir semé. Osterman craignait que l'empereur
son maître , ébloui par l'éclat de cette entreprise, n'ac-
cordât à la Suéde une paix trop avantageuse; il retar-
dait par ses longueurs et par ses obstacles la conclu-
sion de cette affaire.
LIVRE HUITIÈME. 3ig
Heureusement pour le baron de Goérlz, le czar lui-
même vint en Hollande au commencement de 17 17.
Son dessein était de passer ensuite en France: il lui
manquait d avoir vu cette nation célèbre, qui est de-
puis plus de cent ans censurée, enviée, et imitée, par
tous ses voisins ; il voulait y satisfaire sa curiosité in-
satiable de voir et d'apprendre, et exercer en même
temps sa politique.
Goërtz vit deux fois à La Haye cet empereur ; il
avança plus dans ces deux conférences qu'il n'eût fait
en six mois avec des plénipotentiaires. Tout prenait
im tour favorable : ses grands desseins paraissaient
couverts d'un secret impénétrable : il se flattait que
l'Europe ne les apprendrait que par l'exécution. Il ne
parlait cependant à La Haye que de paix : il disait
hautement qu'il voulait regarder le roi d'Angleterre
comme le pacificateur du Nord : il pressait même en
apparence la tenue d'un congrès à Bruiisvick, où If s
intérêts de la Suéde et de ses ennemis devaient être
décidés à l'amiable.
Le premier qui découvrit ces intrigues fut le duc
d'Orléans, régent de France; il avait des espions dans
toute l'Europe. Ce genre d'hommes, dont le métier
est de vendre le secret de leurs amis , et qui subsiste
de délations, et souvent même de calomnies, s'était
tellement multiplié en France sous son gouvernement,
que la moitié de la nation était devenue l'espion de
l'autre. Le duc d'Orléans, lié avec le roi d'Angleterre
par des engagements personnels , lui découvrit les
menées qui se tramaient contre lui.
Dans le même temps les Hollandais , qui^prenaient
320 HISTOIRE DE CHARLES XII.
des ombrages de la conduite de Goërtz, communi-
quèrent leurs soupçons au ministre anglais. Goërtz et
Gyllembourg poursuivaient leurs desseins avec cha-
leur, lorsqu'ils furent arrêtés tous deux, l'un à Deven-
ter en Gueldre, et l'autre à Londres.
Gomme Gyllembourg , ambassadeur de Suéde , avait
violé le droit des gens en conspirant contre le prince
auprès duquel il était envoyé, on viola sans scrupule
le même droit en sa personne. Mais on s'étonna que
les états-généraux , par une complaisance inouie pour
le roi d'Angleterre , missent en prison le baron de
Goërtz. Ils chargèrent même le comte de \Yelderen
de l'interroger. Cette formalité ne fut qu'un outrage
de plus, lequel devenant inutile ne tourna qu'à leur
confusion. Goërtz demanda au comte de Welderen
s'il était connu de lui. « — Oui, monsieur, répondit le
« Hollandais. — Eh bien, dit le baron de Goërtz, si
«vous me connaissez, vous devez savoir que je ne dis
« que ce que je veux. » L'interrogatoire ne fut guère
poussé plus loin: tous les ambassadeurs, mais parti-
culièrement le marquis de Monteléon , ministre d'Es-
pagne en Angleterre , protestèrent contre Tattentat
commis envers la personne de Goërtz et de Gyllem-
bourg. Les Hollandais étaient sans excuse : ils avaient
non seulement violé un droit sacré en arrêtant le pre-
mier ministre du roi de Suède, qui n'avait rien ma-
chiné contre eux ; mais ils agissaient directement
contre les principes de cette liberté précieuse qui a
attiré chez eux tant d'étrangers, et qui a été le fonde-
ment de leur grandeur.
A l'égard du roi d'Angleterre , il n'avait rien fait que
I
LIVRE HUITIÈME. 32 i
de juste en arrêtant prisonnier un ennemi. Il fît, pour
sa justification, imprimer les lettres du baron de
Goërtz et du comte de Gyllembourg , trouvées dans
les papiers du dernier. Le roi de Suéde était alors dans
la province de Scanie; on lui apporta ces lettres im-
primées avec la nouvelle de l'enlèvement de ses deux
ministres. Il demanda en souriant si on n'avait pas
aussi imprimé les siennes. Il ordonna aussitôt qu'on
arrêtât à Stockholm le résident anglais avec toute sa
famille et ses domestiques; il défendit sa cour au ré-
sident hollandais, qu'il fit garder à vue. Cependant il
n'avoua ni ne désavoua le baron de Goërtz : trop fier
pour nier une entreprise qu'il avait approuvée , et
trop sage pour convenir d'un dessein éventé presque
dans sa naissance, il se tint dans un silence dédai-
gneux avec l'Angleterre et la Flollande.
Le czar prit tout un autre parti. Comme il n'était
point nommé, mais obscurément impliqué dans les
lettres de Gyllembourg et de Goërtz, il écrivit au roi
d'Angleterre une longue lettre pleine de compliments
sur la conspiration , et d'assurance d'une amitié sin-
cère ; le roi George reçut ses protestations sans les
croire; et feignit de se laisser tromper. Une conspira-
tion tramée par des particuliers, quand elle est décou-
verte , est anéantie; mais une conspiration de rois
n'en prend que de nouvelles forces. Le czar arriva à
Paris au mois de mai de la même année 1 7 1 7 . Il ne s'y
occupa pas uniquement à voir les beautés de l'art et de
la nature, à visiter les académies, les bibliothèques pu-
bliques, les cabinets des curieux, les maisons royales :
il proposa au duc d'Orléans , régent de France , un
o:uRî.r5 XII.
32 2 HISTOIRE DE CHARLES XH.
traité dont racceptation eût pu mettre le comble à la
grandeur moscovite. Son dessein était de se réunir
avec le roi de Suéde , qui lui cédait de grandes pro-
vinces , doter entièrement aux Danois Fempire de la
mer Baltique , d'affaiblir les Anglais par une guerre
civile , et d'attirer à la Moscovie tout le commerce du
Nord. Il ne s'éloignait pas même de remettre le roi
Stanislas aux prises avec le roi Auguste , afin que le
feu étant allumé de tous côtés , il pût courir pour l'at-
tiser ou pour l'éteindre , selon qu'il y trouverait ses
avantages. Dans ces vues , il proposa au régent de
France la médiation entre la Suéde et la Moscovie, et
de plus une alliance offensive et défensive avec ces
couronnes et celle d'Espagne. Ce traité, qui paraissait
si naturel , si utile à ces nations , et qui mettait dans
leurs mains la balance de l'Europe , ne fut cependant
pas accepté du duc d'Orléans. Il prenait précisément
dans ce temps des engagements tout contraires ; il se
liguait avec l'empereur d'Allemagne et George , roi
d'Angleterre. La raison d'état changeait alors dans l'es-
prit de tous les princes , au point que le czar était prêt
de se déclarer contre son ancien allié , le roi Auguste,
et d'embrasser les querelles de Charles , son mortel
ennemi , pendant que la France allait, en faveur des
Allemands et des Anglais , faire la guerre au petit-fils
de Louis XIV, après l'avoir soutenu si long -temps
contre ces mêmes ennemis aux dépens de tant de tré-
sors et de sang. Tout ce que le czar obtint , par des
voies indirectes , fut que le régent interposât ses bons
offices pour lélargissement du baron de Goërtz et du
comte de Gyllembourg. Il s'en retourna dans ses états
LIVRE HUITIÈME. ^23
à la fin de juin , après avoir donné à la France le spec-
tacle rare d'un empereur qui voyageait pour s'in-
struire ; mais trop de Français ne virent en lui que les
dehors grossiers que sa mauvaise éducation lui avait
laissés ; et le législateur, le créateur d'une nation nou-
velle, le grand homme leur échappa.
Ce qu'il cherchait dans le duc d'Orléans , il le trouva
bientôt dans le cardinal Albéroni , devenu tout puis-
sant en Espagne. Albéroni ne souhaitait rien tant que
le rétablissement du prétendant, et comme ministre
de l'Espagne, que l'Angleterre avait si maltraitée, et
comme ennemi personnel du duc d'Orléans., lié avec
l'Angleterre contre l'Espagne , et enfin comme prêtre
d'une église pour laquelle le père du prétendant avait
si mal à propos perdu sa couronne.
Le duc d'Ormond , aussi aimé en Angleterre que le
duc de Marlborough y était admiré, avait quitté son
pays à l'avènement du roi George ; et s'étaiit alors re-
tiré à Madrid, il alla, muni de pleins pouvoirs du roi
d'Apagne et du prétendant, trouver le czar sur son
passage à Mittau en Courlande, accompagné d'Irne-
gan, autre Anglais, homme habile et entreprenant.
Il demanda la princesse x\nne Petrowna , fille du czar,
en mariage pour le fils de Jacques II', espérant que
* Le cardinal Albéroni lui-même a cer.ifié la vérité de tous ces
récits dans une lettre de reiuerciement à l'auteur. Au reste , M. Xor-
berg, aussi mal instruit des afiaires de l'Europe que mauvais écri-
vain, prétend que le duc d'Ormond ne quitta pas l'Angleterre a l'a-
vènement du roi George I^*", mais immédiatement après la moit de
la reine Anue ; comme si George P*" n'avait pas été le successeur
immédiat de cette reine.
324 HISTOIRE DE CHARLES XII.
cette alliance attacherait plus étroitement le czar aux
intérêts de ce prince malheureux. Mais cette propo-
sition faillit à reculer les affaires pour un temps , au
lieu de les avancer. Le baron de Goërtz avait , dans ses
projets, destiné depuis long-temps cette princesse au
duc de Holstcin , qui en effet Ta épousée depuis. Dès
qu'il sut cette proposition du duc d'Ormond , il en fut
jaloux , et s'appliqua à la traverser. Il sortit de prison
au mois d'auguste , aussi bien que le comte de Gyl-
lembourg, sans que le roi de Suéde eût daigné faire
la moindre excuse au roi d'Angleterre, ni montrer le
plus léger mécontentement de la conduite de son mi-
nistre.
En même temps on élargit à Stockholm le résident
anglais et toute sa famille , qui avaient été traités avec
beaucoup plus de sévérité queGyllembourg ne l'avait
été à Londres.
Goërtz , en liberté , fut un ennemi déchaîné , qui ,
outre les puissants motifs qui l'agitaient , eut encore
celui de la vengeance. Il se rendit en poste auprès du
czar , et ses insinuations prévalurent plus que jamais
auprès de ce prince. D'abord il l'assura qu'en moins
de trois mois il lèverait , avec un seul plénipotentiaire
de Moscovie , tous les obstacles qui retardaient la con-
clusion de la paix avec la Suéde : il prit entre ses mains
une carte géographique que le czar avait dessinée lui-
même; et, tirant une ligne depuis Yibourg jusqu'à
la mer Glaciale , en passant par le lac Ladoga , il se
fit fort de porter son maître à céder ce qui était à l'o-
rient de cette ligne , aussi bien que la Carelie , l'In-
grie , et la Livonie : ensuite il jeta des propositions de
LIVRL HUITIÈME. 3-2 5
maria^jc entre la fille de sa majesté czarienne et le duc
de Holstein , le flattant que ce duc lui pourrait céder
ses états moyennant un équivalent; que par là il se-
rait membre de Tempire, lui montrant de loin la cou-
ronne impériale , soit pour quelqu'un de ses descen-
dants , soit pour lui-même. Il flattait ainsi les vues am-
bitieuses du monarque moscovite, ôtait au prétendant
la princesse czarienne , en même temps qu'il lui ou-
vrait le chemin de l'Angleterre , et il remplissait toutes
ses vues à-la-fois.
Le czar nomma l'île d'Aland pour les conférences
que son ministre d'état Osterman devait avoir avec le
baron de Goërtz. On pria le duc d'Ormond de s'en re-
tourner, pour ne pas donner de trop violents ombrages
à l'Angleterre , avec laquelle le czar ne voulait rompre
que sur le point de l'invasion ; on Retint seulement à
l^étersbourg Irnegan , le confident du duc d'Ormond ,
qui fut chargé des intrigues , et qui logea dans la ville
avec tant de précaution , qu'il ne sortait que de nuit ,
et ne voyait jamais les ministres du czar que déguisé
tantôt en paysan , tantôt en Tartare.
Dès que le duc d'Ormond fut parti , le czar fit valoir
au roi d'Angleterre sa complaisance d'avoir renvoyé
le plus grand partisan du prétendant ; et le baron de
Goërtz , plein d'espérance , retourna en Suéde.
Il retrouva son maître à la tête de trente-cinq mille
hommes de troupes réglées, et les côtes bordées de
milices. Il ne manquait au roi que de l'argent : le cré-
dit était épuisé en dedans et en dehors du royaume.
La France, qui lui avait fourni quelques subsides dans
les dernières années de Louis XIV, n'en donnait plus
326 HISTOIRE DE CHARLES XH.
sous la régence du duc d'Orléans , qui se conduisait
par des vues toutes contraires. L'Espagne en pro-
mettait , mais elle n'était pas encore en état d'en four-
nir beaucoup. Le baron de Goertz donna alors une
libre étendue à un projet qu'il avait déjà essayé avant
d'aller en France et en Hollande ; c'était de donner au
cuivre la même valeur qu'à l'argent ; de sorte qu'une
pièce de cuivre , dont la valeur intrinsèque est un de-
mi-sou , passait pour quarante sous avec la marque
du prince ; à peu près comme, dans une ville assiégée ,
les gouverneurs ont souvent payé les soldats et les
bourgeois avec de la monnaie de cuir, en attendant
qu'on pût avoir des espèces réelles. Ces monnaies fic-
tives , inventées par la nécessité , et auxquelles la
bonne foi seule peut donner un crédit durable , sont
comme des bille|| de change , dont la valeur imagi-
naire peut excéd^er aisément les fonds qui sont dans
un état.
Ces ressources sont d'un excellent usage dans un
pays libre : elles ont quelquefois sauvé une républi-
que; mais elles ruinent presque sûrement une monar-
chie , car les peuples manquant bientôt de confiance,
le ministre est réduit à manquer de bonne foi : les
monnaies idéales se multiplient avec excès , les parti-
culiers enfouissent leur argent, et la machine se dé-
truit avec une confusion accompagnée souvent des
plus grands malheurs. C'est ce qui arriva au royaume
de Suéde.
Le baron de Goërtz ayant d'abord répandu avec dis-
crétion dans le public les nouvelles espèces , fut en-
traîné en peu de temps au-delà de ses mesures par la
LIVRE HUITIÈME. 827
rapidité du mouvement, qu'il ne pouvait plus con-
duire. Toutes les marchandises et toutes les denrées
ayant monté à un prix excessif, il fut forcé d'augmen-
ter le nombre des espèces de cuivre. Plus elles se mul-
tiplièrent , plus elles furent décréditées ; la Suéde , in-
ondée de cette fausse monnaie , ne forma qu'un cri
contre le baron de Goërtz. Les peuples, toujours pleins
de vénération pour Charles XII , n'osaient presque le
haïr, et fesaient tomber le poids de leur aversion sur
un ministre qui , comme étranger et comme gouver-
nant les finances , était doublement assuré de la haine
publique.
Un impôt qu'il voulut mettre sur le clergé acheva
de le rendre exécrable à la nation ; les prêtres , qui ,
trop souvent , joignent leur cause à celle de Dieu , l'ap-
pelèrent publiquement athée , parcequ'il leur deman-
dait de l'argent. Les nouvelles espèces de cuivre avaient
l'empreinte de quelques dieux de l'antiquité ; on en
prit occasion d'appeler ces pièces de monnaie les dieux
du bai'on de Goërtz.
A la haine publique contre lui se joignit la jalousie
des ministres , implacable à mesure qu'elle était alors
impuissante. La sœur du roi , et le prince son mari, le
craignaient comme un homme attaché par sa nais-
sance au duc de Holstein , et capable de lui mettre un
jour la couronne de Suède sur la tête. Il n'avait plu
dans le royaume qu'à Charles XII ; mais cette aversion
générale ne servait qu'à confirmer l'amitié du roi ,
dont les sentiments s'affermissaient toujours par les
contradictions. Il marqua alors au baron une con-
fiance qui allait jusqu'à la soumission : il lui laissa un
328 HISTOIRE DE CHARLES XII.
pouvoir absolu dans le gouvernement intérieur du
royaume , et s en remit à lui sans réserve sur tout ce
qui regardait les négociations avec le czar; il lui re-
commanda surtout de presser les conférences de Fîle
d'Aland.
En effet, dès que Goërtz eut achevé à Stockholm
les arrangements des finances , qui demandaient sa
présence , il partit pour aller consommer avec le mi-
nistre du czar le grand ouvrage qu'il avait entamé.
Voici les conditions préliminaires de cette alliance,
qui devait changer la face de l'Europe , telles qu'elles
furent trouvées dans les papiers de Goërtz , après sa
mort.
Le czar retenant pour lui toute la Livonie, et une
partie de l'Ingrie et de la Carelie, rendait à la Suéde
tout le reste ; il s'unissait avec Charles XII dans le des-
sein de rétablir le roi Stanislas sur le trône de Pologne,
et s'engageait à rentrer dans ce pays avec quatre-vingt
mille Moscovites, pour détrôner ce même roi Auguste,
en faveur duquel il avait fait dix ans la guerre. Il four-
nissait au roi de Suéde les vaisseaux nécessaires pour
transporter dix mille Suédois en Angleterre, et trente
mille en Allemagne : les forces réunies de Pierre et de
Charles devaient attaquer le roi d'Angleterre dans ses
états de Hanovre , et surtout dans Brème et Yerden ;
les mêmes troupes auraient servi à rétablir le duc de
Holstein , et forcé le roi de Prusse à accepter un traité
par lequel on lui ôtait une partie de ce qu'il avait pris.
Charles en usa dès-lors comme si ses troupes vic-
torieuses, renforcées de celles du czar, avaient déjà
exécuté tout ce qii on médituit. Il fit demander haute-
LIVIŒ HUITIEME. jii)
ment à l'empereur d'Allemagne l'exécution du traite
d'Alt-Rantstadt. A peine la cour de Vienne daigna-t-elle
répondre à la proposition d'un prince dont elle croyait
n'avoir rien à craindre.
Le roi de Pologne eut moins de sécurité; il vit l'o-
rage qui grossissait de tous les côtés. La noblesse po-
lonaise était confédérée contre lui ; et depuis son ré-
tablissement , il lui fallait toujours , ou combattre ses
sujets, ou traiter avec eux. Le czar, médiateur à crain-
dre, avait cent galères auprès de Dantzick , et quatre-
vingt mille hommes sur les frontières de Pologne. Tout
le Nord était en jalousies et en alarmes. Flemming , le
plus défiant de tous les hommes , et celui dont les puis-
sances voisines devaient le plus se défier, soupçonna
le premier les desseins du czar et ceux du roi de Suéde
en faveur de Stanislas. Il voulut le faire enlever dans
le duché de Deux-Ponts , comme on avait saisi Jacques
Sobieski enSilésie. Un de ces Français entreprenants
et inquiets , qui vont tenter la fortune dans les pays
étrangers , avait amené depuis peu quelques partisans
français comme lui au service du roi de Pologne. Il
communiqua au ministre Flemming un projet par le-
quel il répondait d'aller, avec trente officiers français
déterminés , enlever Stanislas dans son palais , et de
1 amener prisonnier à Dresde. Le projet fut approuvé.
Ces entreprises étaient alors assez communes. Quel-
ques uns de ceux qu'en Italie on appelle braves avaient
fait des coups pareils dans le Milanais durant la der-
nière guerre entre l'Allemagne et la France. Depuis
même, plusieurs Français réfugiés en Hollande avaient
osé pénétrer jusqu'à Versailles, dans le dessein don-
33o HISTOIRE DE CHARLES XH.
lever le dauphin , et s'étaient saisis de la personne du
premier écuyer, presque sous les fenêtres du château
de Louis XIV.
L'aventurier disposa donc ses hommes et ses relais
pour surprendre et pour enlever Stanislas. L'entre-
prise fut découverte la veille de l'exécution. Plusieurs
se sauvèrent ; quelques uns furent pris. Ils ne de-
vaient point s'attendre à être traités comme des pri-
sonniers de guerre , mais comme des bandits. Stanis-
las , au lieu de les punir, se contenta de leur faire quel-
ques reproches pleins de bonté ; il leur donna même
de l'argent pour se conduire, et montra par cette bonté
généreuse qu'en effet Auguste , son rival , avait raison
de le craindre'^.
Cependant Charles partit une seconde fois pour la
conquête de la Norvège , au mois d'octobre 1718. Il
avait si bien pris toutes ses mesures , qu'il espérait se
rendre maître en six mois de ce royaume. Il aima
mieux aller conquérir des rochers au milieu des neiges
et des glaces , dans lâpreté de l'hiver, qui tue les ani-
maux en Suéde même , où l'air est moins rigoureux ,
que d'aller reprendre ses belles provinces d'Allemagne
des mains de ses ennemis : c'est qu'il espérait que sa
nouvelle alliance avec le czar le mettrait bientôt en
état de ressaisir toutes ces provinces ; bien plus , sa
" Voilà ce que Norbei g appelle manquer de respect aux têtes cou-
ronnées, comme si ce récit véritable contenait une injure, et comme
SI on devait aux rois qui sont morts autre chose que la vérité. Pense-
t-il que l'histoire doive ressembler aux sermons prêches dev9nt Ici?
rois, dans lesquels on leur fait des compliments?
LIVRE HUITIÈME. 33 1
ploire était flattée d'enlever un royaume à son ennemi
victorieux.
A l'embouchure du fleuve Tistendall , près de la
manche de Danemarck , entre les villes de Bahus et
d'Anslo , est située Frédérichshall , place forte et im-
portante, qu'on regardait comme la clef du royaume.
Charles en forma le siège au mois de décembre. Le
soldat , transi de froid , pouvait à peine remuer la terre
endurcie sous la glace; c'était ouvrir la tranchée dans
une espèce de roc ; mais les Suédois ne pouvaient se
rebuter en voyant à leur tête un roi qui partageait
leurs fatigues. Jamais Charles n'en essuya de plus
grandes. Sa constitution, éprouvée par dix-huit ans
de travaux pénibles, s'était fortifiée au point qu'il dor-
mait en plein champ en Norvège , au cœur de l'hiver,
sur de la paille ou sur une planche , enveloppé seule-
ment d'un manteau , sans que sa santé en fût altérée.
Plusieurs de ses soldats tombaient morts de froid dans
leurs postes ; et les autres , presque gelés , voyant leur
roi qui souffrait comme eux , n'osaient proférer une
plainte. Ce fut quelque temps avant cette expédition,
ffu'avant entendu parler en Scanie d'une femme nom-
mée Johns Dotter, qui avait vécu plusieurs mois sans
prendre d autre nourriture que de l'eau , lui qui s'é-
tait étudié toute sa vie à supporter les plus extrêmes
rigueurs que la nature humaine peut soutenir, voulut
essayer encore combien de temps il pourrait suppor-
ter la faim sans en être abattu. Il passa cinq jours en-
tiers sans manger ni boire ; le sixième , au matin , il
courut deux lieues à cheval, et descendit chez le
ûii HISTOIRE DE CHARLES XII.
prince de Hesse , son beau-frère , où il mangea beau-
coup , sans que ni une abstinence de cinq jours Teùt
abattu , ni qu'un grand repas , à la suite d'un si long
jeune , l'incommodât''.
Avec ce corps de fer, gouverné par une ame si har-
die et si inébranlable , dans quelque état qu'il pût être
réduit, il n'avait point de voisin auquel il ne fût re-
doutable.
(i 7 1 8) Le 1 1 décembre , jour de Saint-André , il alla
sur les neuf heures du soir visiter la tranchée , et ne
trouvant pas la parallèle assez avancée à son gré , il
parut très mécontent. M. Mégret, ingénieur français,
qui conduisait le siège , l'assura que la place serait
prise dans huit jours. « Nous verrons » , dit le roi ,
et continua de visiter les ouvrages avec l'ingénieur.
Il s'arrêta dans un endroit où le boyau fesait un
angle avec la parallèle ; il se mit à genoux sur le ta-
lus intérieur, et appuyant ses coudes sur le parapet,
resta quelque temps à considérer les travailleurs ,
qui continuaient les tranchées à la lueur des étoiles.
Les moindres circonstances deviennent essentielles
quand il s'agit de la mort d'un homme tel que Char-
les XII ; ainsi je dois avertir que toute la conversation
que tant d'écrivains ont rapportée entre le roi et l'in-
génieur Mégret est absolument fausse. Voici ce que je
sais de véritable sur cet événement.
Le roi était exposé presque à demi corps à une bat-
terie de canon pointée vis-à-vis l'angle où il était : il
" Norbeig prétend que ce fut pour se guérir d'un mal de poitrine
que Charles XII essaya cette étrange abstinence: le confesseur Nor-
l^cr*^ est assurément un mauvais médecin.
LIVRE HUITIÈME. 333
n'y avait alors auprès de sa personne que deux Fran-
çais : Tun était M. Siquier, son aide-de-camp, homme
de tête et d'exécution, qui s'était mis à son service en
Turquie , et qui était particulièrement attaché au
prince de Hesse ; l'autre était cet ingénieur. Le canon
tirait sur eux à cartouches ; mais le roi , qui se décou-
vrait davantage , était le plus exposé. A quelques pas
derrière était le comte Schwerin , qui commandait la
tranchée. Le comte Posse , capitaine aux gardes , et
un aide-de-camp nommé Kulbert, recevaient des or-
dres de lui. Siquier et Mégret virent dans ce moment
le roi de Suéde qui tombait sur le parapet en pous-
sant un grand soupir; ils s'approchèrent ; il était déjà
mort. Une balle pesant une demi-livre lavait atteint à
la tempe droite , et avait fait un trou dans lequel on
pouvait enfoncer trois doigts ; sa tête était renversée
sur le parapet , l'œil gauche était enfoncé , et le droit
entièrement hors de son orbite. L'instant de sa bles-
sure avait été celui de sa mort; cependant il avait
eu la force, en expirant d'une manière si subite,
de mettre par un mouvement naturel la main sur la.
garde de son épée , et était encore dans cette attitude.
A ce spectacle, Mégret, homme singulier et indiffé-
rent , ne dit autre chose , sinon : « Voilà la pièce finie .
« allons souper. » Siquier court sur-le-champ avertir
le comte Schwerin. Ils résolurent ensemble de déro-
ber la connaissance de cette mort aux soldats , jusqu'à
ce que le prince de Hesse en put être informé. On en-
veloppa le corps d'un manteau gris : Siquier mit sa
perruque et son chapeau sur la tête du roi ; en cet état,
on transporta Charles sous le nom du capitaine Cari-
334 HISTOIRE DE CHARLES XII.
sberg, au travers des troupes , qui voyaient passer leur
roi mort sans se douter que ce fût lui.
Le prince ordonna à l'instant que personne ne sor-
tît du camp , et fit garder tous les chemins de la Suède,
afin d'avoir le temps de prendre ses mesures pour
faire tomber la couronne sur la tête de sa femme , et
pour en exclure le duc de Holstein , qui pouvait y pré-
tendre.
Ainsi périt , à l'âge de trente-six ans et demi, Char-
les XII , roi de Suéde, après avoir éprouvé ce que la
prospérité a de plus grand , et ce que l'adversité a de
plus cruel , ^ans avoir été amolli par l'une , ni ébranlé
un moment par l'autre. Presque toutes ses actions,
jusqu'à celles de sa vie privée et unie, ont été bien
loin au-delà du vraisemblable. C'est peut-être le seul
de tous les hommes , et jusqu'ici le seul de tous les
rois , qui ait vécu sans faiblesses ; il a porté toutes les
vertus des héros à un excès où elles sont aussi dange-
reuses que les vices opposés. Sa fermeté, devenue
opiniâtreté , fit ses malheurs dans l'Ukraine , et le re-
.tint cinq ans en Turquie ; sa libéralité , dégénérant en
profusion , a ruiné la Suéde ; son courage , poussé jus-
qu'à la témérité , a causé sa mort : sa justice a été quel-
quefois jusqu'à la cruauté ; et, dans les dernières an-
nées , le maintien de son autorité approchait de la ty-
rannie. Ses grandes qualités , dont une seule eût pu
immortaliser un autre prince , ont fait le malheur de
son pays. Il n'attaqua jamais personne ; mais il ne fut
pas aussi prudent qu'implacable dans ses vengeances.
Il a été le premier qui ait eu l'ambition d'être conqué-
rant , sans avoir Feuvie d'agrandir ses états ; il vou-
LIVRE HUITIÈMIi:. 335
lait gagner des empires pour les donner. Sa passion
pour la gloire , pour la guerre , et pour la vengeance ,
renipêcha d'être bon politique, qualité sans laquelle
on n'a jamais vu de conquérant. Avant la bataille et
après la victoire , il n'avait que de la modestie; après
la défaite , que de la fermeté : dur pour les autres
comme pour lui-même , comptant pour rien la peine
et la vie de ses sujets , aussi bien que la sienne ; bomme
unique plutôt que grand homme; admirable plutôt
qu'à imiter. Sa vie doit apprendre aux rois combien
un gouvernement pacifique et heureux est au-dessus
de tant de gloire.
Charles XII était d'une taille avantageuse et noble;
il avait un très beau front, de grands yeux bleus rem-
plis de douceur, un nez bien formé, mais le bas du
visage désagréable, trop souvent défiguré par un rire
fréquent qui ne partait que des lèvres , presque point
de barbe ni de cheveux. Il parlait très peu, et ne ré-
pondait souvent que par ce rire dont il avait pris l'ha-
bitude. On observait à sa table un silence profond. Il
avait conservé , dans, l'inflexibilité de son caractère ,
cette timidité qu'on nomme mauvaise honte. Il eût été
embarrassé dans une conversation , parceque s'étant
donné tout entier aux travaux et à la guerre , il n'a-
vait jamais connu la société. Il n'avait lu jusqu'à son
loisir chez les Turcs que les Commentaires de César et
V Histoire d'Alexandre; mais il avait écrit quelques ré-
flexions sur la guerre, et sur ses campagnes depuis
I 700 jusqu'à 1 709. Il l'avoua au chevalier de Folard,
et lui dit que ce manuscrit avait été perdu à la mal-
heureuse journée de Pultava. Quelques persoruies ont
336 HISTOIRE DE CHARLES XII.
voulu faire passer ce prince pour un bon mathémati-
cien; il avait sans doute beaucoup de pénétration
dans l'esprit; mais la preuve que l'on donne de ses
connaissances en mathématique n'est pas bien con-
cluante; il voulait changer la manière de compter par
dizaine, et il proposait à la place le nombre soixante-
quatre, parceque ce nombre contenait à-la-fois un
cube et un carré, et qu'étant divisé par deux, il était
enfin réductible à l'unité. Cette idée prouvait seule-
ment qu'il aimait en tout l'extraordinaire et le diffi-
cile ^
A l'égard de sa religion, quoique les sentiments
d\m prince ne doivent pas influer sur les autres
hommes, et que l'opinion d'un monarque aussi peu
instruit que Charles ne soit d'aucun poids dans ces
matières , cependant il faut satisfaire sur ce point
comme sur le reste la curiosité des hommes qui ont
eu les yeux ouverts sur tout ce qui regarde ce prince.
Je sais de celui qui m'a confié les principaux mémoires
de cette histoire que Charles XII fut luthérien de bonne
foi jusqu'à l'année 1 707. Il vit alors à Leipsick le fa-
meux philosophe M. Leibnitz , qui pensait et parlait
librement, et qui avait déjà inspiré ses sentiments li-
bres à plus d'un prince. Je ne crois pas que Charles XII
puisa , comme on me l'avait dit , de l'indifférence pour
le luthéranisme dans la conversation de ce philoso-
phe , qui n'eut jamais l'honneur de l'entretenir qu'un
quart d'heure; mais M. Fabrice, qui approcha de lui
Elle prouve aussi qu'il avait approfondi jusqu'à un cei lain poivit
la théorie des nombres, puisqu'il connaissait la nature et les pro-
priétés des échelles arithmétiques.
I
LIVRE HUITIEME. 33»
familièrement sept années de suite, m'a dit que dans
son loisir chez les Turcs , ayant vu plus de diverses
religions , il étendit plus loin son indifférence. La
Mottraye même, dans ses Voyages, confirme cette
idée. Le comte de Croissi pense de même , et m'a dit
plusieurs fois que ce prince ne conserva de ses pre-
miers principes que celui d'une prédestination abso-
lue, dogme qui favorisait son courage, et qui justifiait
ses témérités. Le czar avait les mêmes sentiments que
lui sur la religion et sur la destinée; mais il en parlait
plus souvent; car il s'entretenait familièrement de
tout avec ses favoris , et avait par-dessus Charles l'é-
tude de la philosophie et le don de l'éloquence.
Je ne puis me défendre de parler ici d'une calom-
nie renouvelée trop souvent à la mort des princes , que
les hommes malins et crédules prétendent toujours
avoir été ou empoisonnés ou assassinés. Le bruit se
répandit alors , en Allemagne , que c'était M. Siquier
lui-même qui avait tué le roi de Suéde. Ce brave offi-
cier fut long- temps désespéré de cette calomnie : un
jour, en m'en parlant, il me dit ces propres paroles :
« J'aurais pu tuer le roi de Suéde; mais tel était mon
« respect pour ce héros , que si je l'avais voulu je n'au-
« rais pas osé. »
Je sais bien que Siquier lui-même avait donné lieu
à cette fatale accusation qu'une partie de la Suéde
croit encore; il m'avoua lui-même qu'à Stockholm,
dans une fièvre chaude , il s'était écrié qu'il avait tué
le roi de Suéde ; que même il avait dans son accès ou-
vert la fenêtre, et demandé publiquement pardon de
ce parricide. Lorsque dans sa guérison il eut appris ce
CHARr.F? XII.
338 HISTOIRE DE CHARLES Xff.
qu'il avait dit dans sa maladie , il fut sur le point de
mourir de douleur. Je n'ai point voulu révéler cette
anecdote pendant sa vie. Je le vis quelque temps avant
sa mort, et je peux assurer que loin d'avoir tué Char-
les XII, il se serait fait tuer pour lui mille fois. S'il avait
été coupable d'un tel crime , ce ne pouvait être que
pour servir quelque puissance qui l'en aurait sans
doute bien récompensé ; il est mort très pauvre en
France, et même il y a eu besoin du secours de ses amis .
Si ces raisons ne suffisent pas, que l'on considère que
la balle qui frappa Charles XII ne pouvait entrer dans
un pistolet , et que Siguier n'aurait pu faire ce coup
détestable qu'avec un pistolet caché sous son habit ^
Après la mort du roi on leva le siège de Frédérich-
shall; tout changea dans un moment: les Suédois,
plus accablés que flattés de la gloire de leur prince ,
ne songèrent qu'à faire la paix avec leurs ennemis, et
à réprimer chez eux la puissance absolue dont le ba-
ron de Goërtz leur avait fait éprouver l'excès. Les états
élurent librement pour leur reine la princesse, sœur
de Charles XII , et l'obligèrent solennellement de renon-
cer à tout droit héréditaire sur la couronne , afin qu'elle
ne la tînt que des suffrages de la nation. Elle promit,
' Beaucoup de gens prétendent encore que Charles XII fut la
victime de la haine qu'il avait inspirée à ses sujets. Cette opinion
n'est pas même destituée de vraisemblance. M. de Voltaire ne l'i-
gnorait pas; mais comme il ne pouvait vérifier les petites circon-
stances sur lesquelles cette opinion s'appuie, il a préféré la passer
sous silence.
On garde à Stockholm le chapeau de Charles XII ; et la petitesse
du trou dont il est percé est une des raisons de ceux qui veulent
croire qu'il périt par un assassinat.
I
LIVRE HUITlÈiME. 339
par des serments réitérés, quelle ne tenterait jamais
de rétablir le pouvoir arbitraire : elle sacrifia depuis la
jalousie de la royauté à la tendresse conjugale en cé-
dant la couronne à son mari , et elle engagea les états
à élire ce prince qui monta sur le trône aux mêmes
conditions qu'elle.
Le baron de Goërtz, arrêté immédiatement aprèsia
mort de Charles , fut condamné par le sénat de Stock-
holm à avoir la tète tranchée au pied de la potence de
la villfe : exemple de vengeance peut-être encore plus
que de justice, et affront cruel à la mémoire d'un roi
que la Suéde admire encore.
FIN DE L HISTOIRE DE CHARLES XII.
t -v/x/m- •m-'V^ A/V'v 'v/'%>n. 'V'^/^ 'V'v^ ■V'%/x 'V'^/^ -x^^/^ 'V'»>^ '\^
QU'IL FAUT SAVOIR DOUTER
ÉCLAIRCISSEMENTS
SUR l'histoire de CHARLES XII *.
L'incrédulité, souvenons-nous-en, est le fonchement
de toute sagesse, selon Aristote. Cette maxime est fort
bonne pour qui lit l'histoire , et surtout l'histoire an-
cienne.
Que de faits absurdes, quel amas de fables qui cho-
quent le sens commun! Hé bien, n'en croyez rien.
Il y a eu des rois à Rome , des consuls , des décem-
.virs. Le peuple romain a détruit Carthage; César a
vaincu Pompée ; tout cela est vrai : mais quand on
vous dit que Castor et Pollux ont combattu pour ce
peuple ; qu'une vestale avec sa ceinture a mis à flot un
vaisseau engravé ; qu'un gouffre s'est refermé quand
Curtius s'y est jeté; n'en croyez rien. Vous lisez par-
tout des prodiges ; des prédictions accomphes , des
guérisons miraculeuses opérées dans les temples d'Es-
culape; n'en croyez rien: mais cent témoins ont signé
le procès -verbal de ces miracles sur des tables d'ai-
rain: mais les temples étaient remphs d'ex-voto qui
attestaient les guérisons ; croyez qu'il y a eu des im-
* Dans l'édition de Kehl, cet article fait partie des Mélanges his-
toriques, mais il semble plus convenablement place' à la suite de
ÏHistoire de Charles XII.
ÊCLAIRCISS. SUR L'HIST. DE CHARLES XII. 34 I
béciles 'et des fripons qui ont attesté ce qu'ils n'ont
point vu. Croyez qu'il y a eu des dévots qui ont fait
des présents aux prêtres d'Esculape, quand leurs en-
fants ont été guéris d'un rhume ; mais pour les mi-
racles d'Esculape, n'en croyez rien. Ils ne sont pas
plus vrais que ceux du jésuite Xavier, à qui un cancre
vint rapporter son crucifix du fond de la mer, et qui se
trouva à-la-fois sur deux vaisseaux.
Mais les prêtres égyptiens étaient tous sorciers , et
Hérodote admire la science profonde qu'ils avaient de
la diablerie : ne croyez pas tout ce que vous dit Héro-
dote.
Je me défierai de tout ce qui est prodige : mais
dois-je porter l'incrédulité jusqu'aux faits qui, étant
dans l'ordre ordinaire des choses humaines , man-
quent pourtant d'une vraisemblance morale?
Par exemple , Plutarque assure que César tout armé
se jeta dans la mer d'Alexandrie, tenant d'une main
en l'air des papiers qu'il ne voulait pas mouiller, et
nageant de l'autre main. Ne croyez pas un mot de ce
conte que vous fait Plutarque : croyez plutôt César qui
n'en dit mot dans ses Commentaires : et soyez bien sûr
que quand on se jette dans la mer, et qu'on tient des
papiers à la main , on les mouille.
Vous trouverez dans Quinte-Curce qu'Alexandre et
ses généraux furent tout étonnés quand ils virent le
flux et le reflux de l'Océan , auquel ils ne s'attendaient
pas ; n'en croyez rien.
Il est bien vraisemblable qu'xYlexandre étant ivre
ait tué Clitus; qu'il ait aimé Éphestion comme So-
crate aimait Alcibiade : mais il ne l'est point du tout^
342 ÉCLAIRCISSEMENTS
que le disciple d'Aristote ignorât le flux et lé réflux de
rOcéan. Il y avait des philosophes dans son armée :
c'était assez d'avoir été sur l'Euphrate, qui a des ma-
rées à son embouchure , pour être instruit de ce phé-
nomène. Alexandre avait voyagé en Afrique, dont les
côtes sont baignées par l'Océan. Son amiral Néarque
pouvait-il être assez ignorant pour ne pas savoir ce
que savaient tous les enfants sur le rivage du fleuve
Indus? De pareilles sottises , répétées dans tant d'au-
teurs , décréditent trop les historiens.
Le P. Maimbourg vous redit , après cent autres , que
deux Juifs promirent l'empire à Léon-l'Isaurien , à
condition que quand il serait empereur il abattrait les
images. Quel intérêt, je vous prie, avaient ces deux
Juifs à empêcher que les chrétiens eussent des ta-
bleaux? comment ces deux misérables pouvaient-ils
promettre l'empire? N'est-ce pas insulter à son lecteur
que de lui présenter de telles fables?
Il faut avouer que Mézerai , dans son style dur, bas',
inégal, mêle aux faits mal digérés qu'il rapporte bien
des absurdités pareilles : tantôt c'est Henri V, roi d'An-
gleterre, couronné roi de France à Paris, qui meurt
des hémorrhoïdes pour s'être, dit-il, assis sur le trône
de nos rois; tantôt c'est saint Michel qui apparaît à
Jeanne d'Arc.
Je ne crois pas même les témoins oculaires , quand
ils me disent des choses que le sens commun désa-
voue. Le sire de Joinville , ou plutôt celui qui a traduit
son histoire gauloise en ancien français, a beau m'as-
surer que les émirs d'Egypte , après avoir assassiné
leur Soudan, offrirent la couronne à saint Louis leur
SUR L'mISTOITIE de CHARLES XII. 343
prisonnier : j'aimerais autant qu'on me dît que nous
avons offert la couronne de France à un Turc. Quelle
apparence que des Maliomctans aient pensé à faire
leur souverain d'un homme qu'ils ne pouvaient regar-
der que comme un chef de barbares , qu'ils avaient
pris dans une bataille, qui ne connaissait ni leurs lois
ni leur langue, qui était l'ennemi capital de leur reli-
gion?
Je n ai pas plus de foi au sire de Joinville, quand il
me fait ce conte , que quand il me dit que le Nil se dé-
borde à la Saint-Remi, au commencement d'octobre.
Je révoquerai aussi hardiment en doute l'histoire du
Vieux de la Montagne, qui, sur le bruit de la croisade
de saint Louis , dépêche deux assassins à Paris pour
le tuer, et, sur le bruit de sa vertu, fait partir le len-
demain deux courriers pour contremander les autres.
Ce trait a trop l'air d'un conte arabe.
Je dirai hardiment à Mézerai, au P. Daniel, et à
tous les historiens , que je ne crois point qu'un orage
de pluie et de grêle ait fait rentrer Edouard III en lui-
même, et ait procuré la paix à Philippe de Valois. Les
conquérants ne sont pas si dévots et ne font point la
paix pour de la pluie.
Rien n'est assurément plus vraisemblable que les
crimes ; mais il faut du moins qu'ils soient constatés.
Vous voyez chez Mézerai plus de soixante princes à
qui o?i a donné le boucon; mais il le dit sans preuve , et
un bruit populaire ne doit se rapporter que comme
un bruit.
Je ne croirai pas même Tite Live, quand il me dit
que le médecin de Pyrrhus offrit aux Romains d cm-
344 ÉCLAIRCISSEMENTS
poisonner son maître moyennant une récompense. A
peine les Romains avaient-ils alors de l'argent mon-
nayé, et Pyrrhus avait de quoi acheter la république
si elle avait voulu se vendre : la place de premier méde-
cin de Pyrrhus était plus lucrative probablement que
celle de consul. Je n'ajouterai foi à un tel conte que
quand on me prouvera que quelque premier médecin
d'un de nos rois aura proposé à un canton suisse de
le payer pour empoisonner son malade.
Défions-nous aussi de tout ce qui paraît exagéré.
Une armée innombrable de Perses arrêtée par trois
cents Spartiates au passage des Thermopyles ne me
révolte point ; l'assiette du terrain rend l'aventure
croyable. Charles XII , avec huit mille hommes aguer-
ris , défait à Narva environ quatre-vingt mille paysans
moscovites mal armés ; je Tadmire , et je le crois. Mais
quand je lis que Simon de Montfort battit cent mille
hommes avec neuf cents soldats divisés en trois corps,
je répète alors ^je nen crois rien. On me dit que c'est
un miracle ; mais est-il bien vrai que Dieu ait fait ce
miracle pour Simon de Montfort?
Je révoquerais en doute le combat de Charles XII
à Bender, s'il ne m'avait été attesté par plusieurs té- .
moins oculaires , et si le caractère de Charles XII ne
rendait vraisemblable cette héroïque extravagance.
Cette défiance qu'il faut avoir sur les faits particuliers ,
ayons-la encore sur les mœurs des peuples étrangers ;
refusons notre créance à tout historien ancien et mo-
derne , qui nous rapporte des choses contraires à la
nature et à la trempe du cœur humain.
Toutes les premières relations de l'Amérique ne
SUR l'histoire de CHARLES XIL 345
parlaient que d'anthropophages ; il semblait , à les en-
tendre, que les Américains mangeassent des hommes
aussi communément que nous mangeons des mou-
tons. Le fait, mieux éclairci , se réduit à un petit
nombre de prisonniers qui ont été mangés par leurs
vainqueurs , au lieu d'être mangés des vers.
Le nouveau P uffendorf* , aussi fautif que l'ancien ,
dit qu'en l'an 1689 un Anglais et quatre femmes,
échappés d un naufrage sur la route de Madagascar,
abordèrent une île déserte, et que l'Anglais travailla
si bien, qu'en l'an 1667 on trouva cette île, nommée
Fines , peuplée de douze mille beaux protestants an-
glais.
Les anciens et leurs innombrables et crédules com-
pilateurs nous répètent sans cesse qu'à Babylone , la
ville de l'univers la mieux policée , toutes les femmes
et les filles se prostituaient dans le temple de Vénus
une fois l'an. Je n'ai pas de peine à penser qu'à Baby-
lone , comme ailleurs , on avait quelquefois du plaisir
pour de l'argent; mais je ne me persuaderai jamais
que dans la ville la mieux policée qui fût alors dans
1 univers , tous les pères et tous les maris envoyassent
leurs filles et leurs femmes à un marché de prostitu-
tion publique , et que les lègislafeurs ordonnassent ce
beau trafic. On imprime tous les jours cent sottises
semblables sur les coutumes des Orientaux; et pour
Le fait cité ici par Voltaire se trouve rapporte dans le (jrand
Dictionnaire géographique, par Bruzen de La Martinière, an mot
Fines. Or Bruzen étant éditeur et continuateur de \ Introduction à
i Histoire générale et poUtique de l'univers^ par Puffendorf, on voit
pourquoi Voltaire l'appelle le nouveau Puffendorf. (Note de M. Bou-
chot.)
346 ÉCLAIRCISSEMEISTS
un voyageur comme Chardiu , que de voyageurs comme
Paul Lucas , et comme Jean Struys , et comme le jé-
suite Avril , qui baptisait mille personnes par jour
chez les Persans , dont il n'entendait pas la langue, et
qui vous dit que les caravanes russes allaient à la Chine
et revenaient en trois mois !
* [ Un moine grec , un moine latin , écrivent que Ma-
homet Il a livré toute la ville de Constantinople au
pillage; qu'il a brisé lui-même le^ images de Jésus-
Christ , et qu'il a changé toutes les églises en mos-
quées.
Ils ajoutent, pour rendre ce conquérant plus odieux,
qu'il a coupé la tête à sa maîtresse pour plaire à ses
janissaires , qu'il a fait éventrer quatorze de ses pages,
pour savoir qui d'eux avait mangé un melon. Cent his-
toriens copient ces misérables fables ; les dictionnaires
de l'Europe les répètent. Consultez les véritables An-
nales turques , recueillies par le prince Cantemir, vous
verrez combien tous ces mensonges sont ridicules.
Vous apprendrez que le grand Mahomet II ayant pris
d'assaut la moitié de la ville de Constantinople , dai-
gna capituler avec l'autre , et conserva toutes les
églises ; qu'il créa un patriarche grec , auquel il rendit
plus d'honneurs quelles empereurs grecs n'en avaient
jamais rendu aux prédécesseurs de cet évéque. Enfin ,
consultez le sens commun , vous jugerez combien il
est ridicule de supposer qu'un grand monarque, sa-
vant et même poli , tel qu'était Mahomet .II , ait fait
éventrer quatorze pages pour un melon ; et pour peu
* Ce qui est entre deux crochets nV'tait pas conservé dans l'e'di-
tion de KehI.
SUR l'histoire de CHARLES XII. 3/17
que vous soyez instruit des mœurs de» Turcs , vous
verrez à quel point il est extravagant d'imaginer que
les soldats se mêlent de ce qui se passe entre le sultan
et ses femmes , et qu'un empereur coupe la tête à sa
favorite pour leur plaire. C'est ainsi pourtant que la
plupart des histoires sont écrites. ]
Il n'en est pas ainsi de \ Histoire de Charles XII. Je
peux assurer que si jamais histoire a mérité la créance
du lecteur, c^est celle-ci. Je la composai d'abord,
comme on sait , sur les mémoires de M. Fabrice , de
M3L de Villelongue et de Fierville , et sur le rapport de
beaucoup de témoins oculaires; mais comme les té-
moins ne voient pas tout , et qu'ils voient quelquefois
mal, je tombai dans plus d'une erreur, non sur les
faits essentiels , mais sur quelques anecdotes qui sont
assez indifférentes en elles-mêmes et sur lesquelles les
petits critiques triomphent.
J'ai depuis réformé cette histoire sur le journal mi-
litaire de M. Adlerfeld, qui est très exact, et qui a servi
à rectifier quelques faits et quelques dates.
J'ai même fait usage de l'histoire écrite par Nor-
berg, chapelain et confesseur de Charles XIL II est
vrai que c'est un ouvrage bien mal digéré et bien mal
écrit , dans lequel on trouve trop de petits faits étran-
gers à son sujet , et où les grands événements devien-
nent petits , tant ils sont mal rapj)ortés. C'est un tissu
de rescrits , de déclarations, de publications, qui se
font d'ordinaire au nom des rois quand ils sont en
guerre. Elles ne serventjamais à faire connaître le fond
des événements .; elles sont inutiles au militaire et au
politique , et sont ennuyeuses pour le lecteur : un écri-
348 ÉCLAIRCISSEMENTS
vain peut seulement les consulter quelquefois dans le
besoin , pour en tirer quelque lumière , ainsi qu'un ar-
chitecte emploie des décombres dans un édifice.
Parmi les pièces publiques dont Norberg a sur-
chargé sa malheureuse histoire , il s'en trouve même
de fausses et d'absurdes , comme la lettre d'Achmet ,
empereur des Turcs , que cet historien appelle sultan
bassa par la grâce de Dieu'^.
Ce même Norberg fait dire au roi de Suéde ce que
ce monarque n'a jamais dit ni pu dire au sujet du roi
Stanislas. Il prétend que Charles XII, en répondant
aux objections du primat, lui dit que Stanislas avait
acquis beaucoup d'amis dans son voyage d'Italie. Ce-
pendant il est très certain que jamais Stanislas n'a été
en Italie , ainsi que ce monarque me l'a confirmé lui-
même. Qu'importe , après tout , qu'un Polonais , dans
le dix - huitième siècle , ait voyagé ou non en Italie
pour son plaisir? Que de faits inutiles il faut retran-
cher de l'histoire! et que je me sais bon gré d'avoir
resserré celle de Charles XII !
Norberg n'avait ni lumières , ni esprit , ni connais-
sance des affaires du monde ; et c'est peut-être ce qui
détermina Charles XII à le choisir pour son confes-
seur : je ne sais s'il a fait de ce prince un bon chré-
tien ; mais assurément il n'en a pas fait un héros ; et
Charles XII serait ignoré , s'il n'était connu que par
Norberg.
11 est bon d'avertir ici que l'on a imprimé il y a quel-
ques années une petite brochure intitulée. Remarques
" Voyez la lettre de M. de Voltaire à M. Norberg, au commence-
ment de ce volume.
I
SUR LHISTOIRE DE CHARLES XII. 3^9
historùjues et criliques sur tliistoire de Charles XII par
M. de Voltaire. Ce petit ouvrage est du comte Ponia-
towski; ce sont des réponses qu'il avait faites à de nou-
velles questions de ma part dans son dernier voyage
à Paris ; mais son secrétaire en ayant fait une double
copie , elle tomba entre les mains d'un libraire , qui ne
manqua pas de Fimprimer ; et un correcteur d'impri-
merie de Hollande intitula Critique cette instruction
de M. Poniatowski , pour la mieux débiter. C'est un
des moindres brigandages qui s'exercent dans la li-
brairie.
La Mottraye , domestique de M. Fabrice , avait
aussi imprimé quelques remarques sur cette histoire.
Parmi les erreurs et les petitesses dont cette critique
de La Mottraye est remplie , il ne laisse pas de se trou-
ver quelque chose de vrai et d'utile ; et j'ai eu soin d'en
faire usage dans les dernières éditions , et surtout dans
celle de 1789 : car, en fait d'histoire, rien n'est à né-
gliger ; et il faut consulter, si Ton peut , les rois et les
valets-de-chambre.
FIN DES ECLAIRCISSEMENTS SUR L HISTOIRE
DE CHARLES XII.
*■ '*''»^^ "*/*/*. 'W^ ^/^/VX/W^/^/V
AUX AUTEURS
DE LA BIBLIOTHÈQUE RAISONNÉE,
SUR L'iISCEiNDIE DE LA VILLE d'aLTENA *.
1782.
L'extrême difficulté que nous avons en France de
i^ire venir des livres de Hollande , est cause que je n'ai
vu que tard le neuvième tome de la Bibliothèque rai-
sonnée ; et je dirai en passant que si le reste de ce jour-
nal répond à ce que j'en ai parcouru , les gens de let-
tres sont à plaindre en France de ne le pas connaître.
A la page 469 de ce neuvième tome , seconde par-
tie , j'ai trouvé une lettre contre moi , par laquelle on
me reproche d'avoir calomnié la ville de Hambourg
dans V Histoire de Charles XII.
Depuis quelques jours , un Hambourgeois , homme
de lettres et de mérite, nommé M. Richey, m'ayant
fait riionneur de me venir voir, m'a renouvelé ces
plaintes au nom de ses compatriotes.
Voici le fait, et voici ce que je suis obligé de dé-
clarer.
Dans le fort de cette guerre malheureuse qui a ra-
vagé le Nord , les comtes de Steinbock et de Welling ,
généraux du roi de Suéde , prirent en 1 7 1 3 , dans la
* Cette pièce est au 49^ volume de l'édition in-8 de Kehl, troi-
sième des Mélanges littéraires.
AUX AUT. DE LA BIBLIOTU. RAI80ISN. 35 f
ville de Hambourg même , la résolution de brûler Al-
iéna , ville commerçante , appartenante aux Danois ,
et qui commençât à faire quelque ombrage au com-
merce de Hambourg.
Cette résolution fut exécutée sans miséricorde la
nuit du 9 janvier. Ces généraux couchèrent à Ham-
bourg cette nuit-là même; ils y couchèrent le io,le
1 1 , le 1 2 , et le 1 3 , et datèrent de Hambourg les let-
tres4qu'ils écrivirent pour tâcher de justifier cette
barbarie.
Il est encore certain, et les Hambourgeois n'en dis-
conviennent pas , qu on refusa Tentrée de Hambourg
à plusieurs Altenais , à des vieillards , à des femmes
grosses , qui y vinrent demander un refuge ; et que
quelques uns de ces misérables expirèrent sous les
murs de cette ville , au milieu de la neige et de la glace ,
consumés de froid et de misère , tandis que leur patrie
était en cendres*.
J'ai été obligé de rapporter ces faits dans V Histoire
de Charles XII. Un de ceux qui m'ont communiqué des
mémoires, me marque très positivement, dans une
de ses lettres, que les Hambourgeois avaient donné de
l'argent au comte de Steinbock , pour l'engager à ex-
terminer xVltena , comme la rivale de leur commerce.
Je n'ai point adopté une accusation si grave : quelque
raison que j'aie d'être convaincu de la méchanceté des
hommes , je n'ai jamais cru le crime si aisément ; j'ai
combattu efficacement plus d'une calomnie ^ et je suis
le seul qui ait osé justifier la mémoire du comte Piper
Voyez page 278.
352 AUX AUTEURS
par des raisons , lorsque toute l'Europe le calomniait
par des conjectures.
Au lieu donc de suivre le mémoife qu'on m'avait
envoyé, je me suis contenté de rapporter quon disait
que les Hambourgeois avaient donné secrètement de
Tarpent au comte de Steinbock.
Ce bruit a été universel et fondé sur des apparences :
un historien peut rapporter les bruits aussi bien que
les faits ; et quand il ne donne une rumeur publique ,
une opinion , que pour une opinion , et non pour une
vérité , il n'en est ni responsable ni répréhensible.
Mais lorsqu'il apprend que cette opinion populaire
est fausse et calomnieuse , alors son devoir est de le
déclarer, et de remercier publiquement ceux qui l'ont
instruit.
C'est le cas où je me trouve. M. Richey m'a démon-
tré l'innocence de ses compatriotes. La Bibliothèque
raisonnée a aussi très solidement repoussé l'accusation
intentée contre la ville de Hambourg. L'auteur de la
lettre contre moi est seulement répréhensible , en ce
qu'il m'attribue d'avoir dit positivement que la ville
de Hambourg était coupable ; il devait distinguer entre
l'opinion d'une partie du Nord , que j'ai rapportée
comme un bruit vague , et l'affirmation qu'il m'im-
pute. Si j'avais dit en effet : « La ville de Hambourg a
« acheté la ruine delà ville d'Altena » , je lui en deman-
derais pardon très humblement, persuadé qu'il n'y a
de honte .qu'à ne se point rétracter quand on a tort.
Mais j'ai dit la vérité en rapportant un bruit qui a
couru ; et je dis la vérité en disant qu'ayant examiné
ce bruit , je l'ai trouvé plein de fausseté.
DE LA BIBLIOTHEQUE RAISONNÉE. 353
Je dois encore déclarer qu îl réfjnait des maladies
contagieuses à Altena, dans le temps de l'incendie;
et que si les Hambourgeois n'avaient point de lazarets
(comme on me l'a assuré ) , point d'endroit où l'on put
mettre à couvert et séparément les vieillards et les
femmes qui périrent à leur vue , ils sont très excusa-
bles de ne les avoir pas recueillis ; car la conserva-
tion de sa propre ville doit être préférée au salut des
étrangers.
J'aurai très grand soin que l'on corrige cet endroit
de Y Histoire de Charles XII, dans la nouvelle édition
commencée à Amsterdam ; et qu'on le réduise à
l'exacte véritétlont je fais profession , et que je préfère
à tout.
J'apprends aussi que l'on a inséré dans des papiers
hebdomadaires jdes lettres aussi outrageantes que mal
écrites du poète Rousseau au sujet de la tragédie
de Zaïre. Cet auteur de plusieurs pièces de tliéâtre ,
toutes sifflées , fait le procès à une pièce qui a été re-
çue du public avec assez d'indulgence ; et cet auteur
de tant d'ouvrages impies me reproche publiquement
d'avoir peu respecté la religion dans une tragédie re-
présentée avec l'approbation des plus vertueux magis-
trats, lue par monseigneur le cardinal de Fleury, et
qu'on représente déjà dans quelques maisons reli-
gieuses. On me fera bien l'honneur de croire que je
ne m'avilirai pas à répondre à cet écrivain.
FIN DE LA LETTRE SUR l'iNCENDIE d'aLTENA.
CHARLES XII,
TABLE DES MATIERES
CONTENUES
DAMS L'HISTOIRE DE CHARLES XII,
ROI DE SUÈDE.
Discours sur l'histoire de Charles XII. Page i
Lettre à M. le maréchal de SchuUembourg , général des Véni-
tiens. 7
Lettre à M. Norberg, chapelain du roi de Suède , Charles XII, et
auteur d'une histoire de ce monarque. 1 2
Avis important sur l'histoire de Charles XII. 1 9
Autre avis. 22
LIVRE PREMIER.
ARGUIk^E^T. — Histoire abrégée de la Suède jusqu'à Charles XII. Son
éducation; ses ennemis. Caractère du czar Pierre Alexiowitz. Par-
ticularités très curieuses sur ce prince et sur la nation russe. La
Moscovie , la Pologne , et le Danemarck , se réunissent contre
Charles XII. 2 3
LIVRE SECOND.
Argument. — Changement prodigieux et subit dans le caractère
de Charles XII. A l'âge de dix-huit ans il soutient la guerre
contre le Danemarck , la Pologne , et la Moscovie ; termine la
guerre de Danemarck en six semaines; défait quatre -vingt
mille Moscovites avec huit mille Suédois , et passe en Pologne.
Description de la Pologne et de son gouvernement. Charles
gagne plusieurs batailles, et est maître de la Pologne, où il se
prépare à nommer un roi. 53
356 TABLE DES MATIÈRES.
LIVRE TROISIÈME.
AnouMENT. — Stanislas Leczinski, élu roi de Pologne. Mort du
cardinal primat. Belle retraite du général SchuUembourg. Ex-
ploits du czar. Fondation de Pétersbourg. Bataille de Frauens-
tadt. Charles entre en Saxe. Paix d'Alt-Rantstadt. Auguste ab-
dique la couronne, et la cède à Stanislas. Le général Patkul,
plénipotentiaire du czar, est roué et écartelé. Charles reçoit en
Saxe des ambassadeurs de tous les princes ; il va seul à Dresde
voir Auguste avant de partir. 1 08
LIVRE QUATRIÈME.
Argument. — Charles victorieux quitte la Saxe , poursuit le czar,
s'enfonce dans l'Ukraine. Ses pertes ; sa blessure. Bataille do
Pultava. Suites de cette bataille. Charles réduit à fuir en Tui'-
quie. Sa réception en Bessarabie. 162
LIVRE CINQUIÈME.
Argument. — État de la Porte ottomane. Charles séjourne près de
Bender. Ses occupations. Ses intrigues à la Porte. Ses desseins.
Auguste remonte sur le trône. Le roi de Danemarck fait une
descente en Suède. Tous les autres états de Charles sont atta-
qu'^s. Le czar triomphe dans Moscou. Affaire du Pruth. Histoire
de la czarine , paysanne devenue impératrice. \ 87
LIVRE SIXIÈME.
Argument. — Intrigues à la Porte ottomane. Le kan des Tartares
et le hacha de Bender veulent forcer Charles de partir. Il se dé-
fend avec quarante domestiques contre une armée. Il est pris et
traité en prisonnier. 227
LIVRE SEPTIÈME.
Argument. — Les Turcs transfèrent Charles à Démirtash. Le roi
Stanislas est pris dans le même temps. Action hardie de M. de
Villelongiie. Révolution dans le sérail. Bataille donnée en Pomé-
ranie. Altena briîlée par les Suédois. Charles part enfin pour fe-
TABLE DES MATIÈRES. 3j7
tourner dans ses états. Sa manic-ic étrange de voyager. Son ar-
rivée à Stralsund. Disgrâces de Cliarles. Succès de Pierre-le-
Grand. Son triomphe dans Pétersbourg. 26 1
LIVRE HUITIÈME.
AuGUMENT. — Charles marie la princesse sa sœur au prince de
Hesse. Il est assiégé dans Stralsund , et se sauve en Suède. En-
treprise du baron de Goërtz, son premier ministre. Projet d'une
réconciliation avec le czar, et d'une descente en Angleterre.
Charles assiège Frederichshall en Noi^vège. Il est tué. Son ca-
ractère. Goërtz est décapité. 296
Qu'il faut savoir douter. Éclaircissements sur l'histoire de Char-
les XII. 340
Aux auteurs de la Bibliothèque raisonnée , sur l'incendie de la
ville d'Altena. 35o
FIN DE L\ TABLE.
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